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							Chronique littéraire

Apollinaire en automne

« En effeuillant la littérature ! ». Parce que les images me viennent multiples et colorées
à la lecture de  cette rubrique d'un périodique de province *. Parce que j’y vois l’intention
espiègle de déshabiller les austères tournures, de dénuder les textes. Parce qu’on 
n’arrache jamais les pages des livres. On devrait. Les coller sur les murs, pendant la 
nuit. Recouvrir les pare-brise des voitures.L’essuie-glace engagerait alors un joyeux
mouvement, une envolée de mots.

Effeuiller la littérature, c’est imaginer l’automne, les arbres aux teintes jaunes et 
brunes. Quelques touches de vert persistent peut-être. Les feuilles tombent en spirales
lentes, juste assez doucement pour qu’on ait le temps de les lire, et d’y déchiffrer un 
poème. L’Adieu, de Guillaume Apollinaire.

		J’ai cueilli ce brin de bruyère
		L’automne est morte souviens-t’en
		Nous ne nous verrons plus sur terre
		Odeur de temps brin de bruyère
		Et souviens-toi que je t’attends

Entendez-vous les lentes spirales de ces vers ? Elles se déroulent dans la répétition
du « brin de bruyère », dans les rimes intérieures qui font trois fois claquer la 
langue contre le palais en « t’en – temps – tends ». Et ce sentiment de tournis, cette
instabilité du poème, rendue par un nombre de vers impair, comme s’il manquait une
rime en -en. Sentez-vous la bruyère, et son « odeur de temps » ? Le souvenir rejoint le 
seuil de l’attente dans un éternel recommencement qui est celui des saisons, celui du
temps circulaire. Associé tantôt à la mort, tantôt à la vie, le thème de l’automne
– saison des vendanges – symbolise chez Apollinaire la quête poétique et le 
dépassement de la douleur par la création.
C’est le sens du dernier poème d’Alcools, le long Vendémiaire, dans lequel le délire
de l’ivresse rejoint le délire poétique.

		J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde
		Venez toutes couler dans ma gorge profonde

Invoque le poète. Mais ni les villes de Bretagne, ni les villes du Nord, ni les villes 
du Midi, ni la grande Rome et son Vatican ne parviennent à rassasier sa soif.

		Ecoutez-moi je suis le gosier de Paris
		Et je boirai encore s’il me plait l’univers
		Ecoutez mes chansons d’universelle ivrognerie

Dit-il encore à la fin du poème. L’alcool, force créatrice, la poésie, force 
révolutionnaire, comme l’implique le choix du titre ; un mois du calendrier républicain.
L’automne, saison du passage, des changements, des feuilles mortes qui tournent,
tournent, tournent dans l’air au gré du vent. Et qu’est-ce qu’une révolution, si
ce n’est ce mouvement circulaire ? Sur chaque feuille un poème.
Corinna

*En effeuillant la littérature, rubrique de La Galipote où a paru ce texte en novembre 2006









bruyères, photo e lanquetin





place furstemberg à paris, m pellenc



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