L'Institutrice

De Editwiki.


(retour Accueil Atulu)

(retour Accueil CDB)


Sommaire

Ouvrages de Paul Sandrin

Récits, romans ou poèmes, voici six titres, édités de 2000 à 2006 :

Saints d'Auvergne,

L'irrésistible ascension de la Julie de Cornemure,

Un sourire du Pays des Vertes Gentianes,

Sombra y Sol,

Le Bal des Prénoms,

Lumière céleste


et un ouvrage à paraître :

Lorsque point l'aube.

L’Institutrice

« Aimer, c’est se réjouir » Aristote, Ethique à Eudème, VII, 2


L’Institutrice constitue la première partie de la trilogie : Un sourire du Pays des Vertes Gentianes


Image:Gentianes.jpg


Table des matières

L’institutrice


1 - Retour au pays

2 - Temps d’automne

3 - Manœuvres ferroviaires

4 - Chagrin d’amour. Premiers émois

5 - Colette et Gilberte

6 - Les grandes manœuvres

7 - Lecocq-Battut

8 - Parade amoureuse

9 - Fastes d’antan

10 - Nuages de printemps

11 - Lot de consolation

12 - Pendaison de crémaillère

13 - Mobilisation générale

14 - Le déjeuner d’Issoire

15 – Révélations

16 – Le caveau de granit rose


Chapitre I : Retour au pays

Quinze années après avoir quitté définitivement l’enseignement du fait d’un riche mariage, Colette Delpuech a pu obtenir un poste de débutante au hameau isolé de Chaumeil, suite à la déconfiture de son mari.

Les cheveux toujours sombres, avec une frange sur le front, Colette a un visage arrondi. Sa coupe à la Jeanne d’Arc lui cache tout juste les oreilles. Sans être belle, ayant un caractère, elle a aussi physiquement du caractère. Une grande fermeté dans la démarche et le port de tête accompagne la détermination énergique d’un regard qui sait s’adoucir lorsqu’elle s’adresse à chacun. Et n’exclut alors ni l’attention, ni la bienveillance.

Levée à cinq heures, sac au dos, munie d’un anorak et de fortes chaussures de cuir, elle dépasse la mairie, continue en longeant la Cerlange pour la franchir, par la route de Mauriac à la sortie de Bonnal. Après le pont sur le ruisseau d’Aumont, elle s’engage dans le rude sentier grimpant à Nozerolles. Elle doit ralentir son allure et ponctuer son parcours de quelques arrêts. Elle a le souffle court, ayant repris la cigarette. En ces premières lueurs du jour, tout en accomplissant la distance, elle ne peut éviter de laisser affleurer à son esprit les images du passé.

Quel parcours ! Son illustre cousin, l’académicien Jean Dufour, a-t-il jamais imaginé dans ses œuvres aussi extraordinaire aventure ?

Dans sa difficulté actuelle, cette pensée amène aux lèvres de Colette un léger sourire. Ce sourire la réconforte, car il est son allié de toujours. Rebelle depuis l’enfance à toute discipline rigide, il symbolise sa philosophie intime. Repoussant les contraintes du milieu provincial de sa jeunesse, elle a su conquérir un statut de femme moderne, maîtresse de son destin. Ce sourire, jamais malveillant, constitue l’étendard de son indépendance.

Auprès de la fontaine de pierre au bout du village, elle apprécie, sous l’éclair de sa torche, un même sourire de connivence, animant soudain l’œil du visage sculpté dans le granit et qui préside, pourtant indifférent depuis sept siècles, au défilé renouvelé des bêtes et des gens.


Image:fbred.jpg "Objets inanimés avez-vous donc une âme…"


Il lui reste à monter jusqu’à la crête par le chemin creux bordé de haies de frênes, de noisetiers et de ronces, limitant les pâtures, avant de dévaler enfin sur Chaumeil pour atteindre l’école, la dernière maison sur la route vers le Puy Mary.


*


Au retour de Colette Delpuech, Raoul Fréjac, son vieux complice du syndicat, l’a fermement soutenue dans sa démarche à l'académie pour reprendre son activité d’enseignante et trouver un poste. - Euh ! Alors, ça va ?

En difficulté pour s'exprimer, lorsqu'une émotion l'habite derrière son masque bourru, Raoul Fréjac a du mal à tourner ses premiers mots :

- Enfin… Ca va, ça va bien ?

- Mais oui, ça va ! Et toi ?

- Et oui ! Six ans quand même…

- Quoi, six ans ?

- On ne s’est pas revus depuis l’enterrement de ta mère. Bon, on va regarder si on peut t'aider à trouver quelque chose pas trop loin de Bonnal. On parlera après !

Après, il l'a un peu saoulée de tous ses dossiers syndicaux. Cette logorrhée cache les sentiments affectueux qui n'ont pas quitté Raoul Fréjac à son égard. Colette le sait, c'est une façon maladroite de l’en informer.


Dès la notification de son affectation Colette s’est rendu à Chaumeil.

Les bouleversements, qui ont changé le monde et sa propre vie, semblent n’avoir apporté aucune nouveauté dans cet immuable décor. Après un quart de siècle, Colette Delpuech a l’impression de se retrouver à ses débuts !

Le muret de roche noire limite la cour avec trois marches de pierre et une ouverture dans le milieu. De vieux gonds rouillés témoignent de l’existence ancienne d'un portail disparu. A l'extrémité, un passage plus large permet de garer une voiture sous l'ancien préau des petits, symétrique de celui des grands en usage les jours de pluie pour la seule classe mixte encore en activité. Des deux portes de chaque côté du bâtiment, celle de droite ouvre sur le couloir avec la porte de la classe et l'escalier du fond qui mène au petit appartement. La porte de gauche n'est plus utilisée. Cette moitié des locaux est maintenant désaffectée.


Image:école.jpg "Ici, rien n’a changé… "


Le maire, Jeantou Mazière, a promis de faire rafraîchir la peinture des portes, fenêtres et autres boiseries sur l'ensemble de la façade. Hier, accompagnée de son cousin Gustave Degoul et Marcel, son grand fils, qui lui ont amené et installé son maigre mobilier, elle a constaté que Mazière a bien tenu parole.

Les cousins ont installé un lit, un bureau et une armoire dans la chambre. Un réchaud à butane, un buffet, une petite table et deux chaises ne garnissent qu'à demi la vaste cuisine. Un radiateur équipé d'une bouteille de gaz pourra donner un petit air de chaleur à l’heure du déjeuner. Et le gros poêle Godin de l'ancienne classe des petits dans l'entrée si elle est amenée à séjourner plus longtemps par temps froid.

- J'aurais bien vite fait de vous l'allumer le matin en même temps que celui d'en bas ! a dit Mathilde, la fille des fermiers d'à côté, qui gagne quatre sous à l'entretien de la classe, pour rendre service.

Colette est autorisée à puiser dans la pile de bûches de la classe. La commune, propriétaire de nombreux hectares de forêts sur les hauteurs, l’alimente généreusement.

Sauf exception, elle est bien déterminée à ne pas affronter les soirées et les nuits, pas plus que les jours de repos, dans ce hameau perdu au bas de la vallée.

Mathilde a proposé de donner régulièrement un coup de balai et de chiffon à l'étage, maigre besogne que Colette assurerait facilement elle-même. Mais difficile de refuser cette aide spontanée. Et ça la distraira d'échanger deux mots avec cette grosse fille réjouie.

Pour la rémunération, il faudra user de diplomatie. Si Mathilde ne refuse pas finalement d'être honorée à la mesure de ses services, il n'est pas question de discuter, pas même de parler d'un prix à l’avance :

- Pensez ! Moi, j'en aurai tout juste pour cinq minutes à vous faire ça ! Ca vaut pas rien ! Sans aucune malice, par gentillesse, elle a ajouté :

- Surtout qu'à l'heure qu'il est, vous en avez bien besoin de vos sous !

Les langues ont vite fonctionné ! Colette ne s'en est pas émue. C'est la règle dans ces vallées isolées, où le moindre évènement a l'impérieuse mission de pimenter la conversation.


*


Colette n’accomplit pas à regret ce travail que les circonstances lui imposent de reprendre aujourd'hui. Elle replonge dans la profession enseignante avec la même détermination et la même volonté qu'autrefois. Etre utile et efficace.

Malgré la précipitation engendrée par sa récente décision, elle a pris intérêt aux programmes de chacun des cours. Une collègue de Trizac lui a fourni quelques documents. Elle les a complétés en rouvrant les placards où elle avait soigneusement rangé un certain nombre d'éléments pédagogiques qui attendaient, au fond de l'appartement de la maison familiale, une improbable réutilisation.


Les vacances de Toussaint sont toutes proches maintenant. Les nouvelles de Paris semblent moins défavorables et Henri a promis de venir passer avec elle le premier week-end.

D'ici là, Colette va encore s'investir pour se remettre tout à fait à niveau. Elle enregistre déjà certains résultats. Ces dernières années, son poste a vu défiler de jeunes collègues inexpérimentés et désarçonnés du fait de devoir prodiguer un enseignement pour tous les niveaux, littéralement à la carte.

C'est là que sa pratique, bien qu'endormie, s’est avérée immédiatement précieuse. Il n'y a pas eu le moindre temps mort. Après une prise de contact accélérée, elle a surpris ses élèves en leur trouvant à tous une occupation dès la première heure, sans se soucier des lacunes qui seraient comblées les jours suivants pour les livres et les fournitures. Son long séjour africain lui a appris la nécessité vitale de se débrouiller avec les moyens du bord.

Elle regroupe le plus possible ses leçons qu’elle abrège simplement pour les plus jeunes. Elle confie parfois, pour l'apprentissage de la lecture, les deux petits aux plus grands qui se sentent investis d'une mission et ne s'en trouvent ensuite que plus attentifs à leur propre travail. En peu de jours, elle a su recréer un climat favorable et sans contrainte excessive qu'apprécient les enfants et que les parents commencent à percevoir grâce à la nouvelle faveur dont l'école semble jouir parmi leur progéniture.

Ayant ainsi recalé son activité professionnelle, elle en tire une évidente satisfaction et cela lui apparaît un socle à partir duquel elle espère pouvoir mieux agir sur son destin personnel.

Colette a hâte qu'ils se retrouvent après les mois si difficiles qu’a connus pour la première fois leur couple. Ils se sont opposés ou, plutôt, elle s'est opposée à Henri, parce qu'elle a tenté de le raisonner pour qu'il se reprenne avant la catastrophe. Maintenant que tout est consommé, elle ne lui en veut pas ; elle n'a même pas de regrets. Elle a vécu des années de rêve, aujourd'hui est un autre jour. Il l'a comblé de superflu, elle imagine un nouveau rapport entre eux où c’est à elle maintenant de lui venir en aide.

Après une période grise, un bel automne s'est installé. Avec l'entraînement, ses parcours biquotidiens se font plus facilement. Une seule fois, ayant mal réglé sa sonnerie, elle s'est réveillée en retard et a dû faire appel à Jules Delrieu qui a pris la suite de son père pour faire le taxi. Elle retrouve avec plaisir les expressions locales et les adopte tout naturellement. Avec l'heure d'hiver et n'ayant plus besoin d’arriver aussi tôt avant la classe, elle profite mieux des couleurs d'automne, en cette brève période où les arbres conservent encore leurs parures multicolores, tandis que le sol commence à s'illuminer à l'identique des premières feuilles mortes. Elle redoute d'un matin à l'autre de voir apparaître de sérieuses gelées qui dépouilleront totalement les ramures.

Colette rêve d'entraîner Henri, malgré son peu d'attrait pour la marche, dans quelque promenade matinale. Elle espère que les féeries automnales leur imposeront une ferveur commune pour les beautés de leurs sites montagnards qui ravivera leur énergie et ressoudera leur affection.


*


Colette est inquiète. Depuis la débâcle financière, Henri est meurtri dans son orgueil et par moments elle sent en lui un renoncement qui l'effraie. Comment ce combattant, qui a forcé la réussite dans la volonté de dompter un destin contraire, pourrait-il songer maintenant à accepter et à subir ? Ruiné, elle est prête à demeurer auprès de lui, à partager même un plus grand dénuement. Mais elle a besoin de le retrouver dans sa fierté quels que soient les décombres alentour.

Colette a bien compris la réticence d’Henri à l’accompagner en Auvergne lors de ce dernier voyage dans la luxueuse américaine. Elle l’a décidé afin de transporter quelques objets de valeur à mettre à l'abri des huissiers. Que son mari se trouve auprès d’elle pour ces premières heures dans l'appartement de Bonnal, c'était pour Colette sous-entendre qu'ils retrouvaient bien là un nouveau domicile commun qu'Henri était destiné à rejoindre à toute occasion. Dans l'attente de jours plus favorables qui les verraient à nouveau réunis.

Henri l'a bien secondée pour la remise en état sommaire du logement. S’il n'avait souhaité rencontrer personne de connaissance, il a pourtant accepté devant leur gentille insistance l'invitation, pour un souper campagnard à l'auberge du Bout du monde sur la place du village à Mandailles, de Louis Dumont, ami d'enfance de Colette, et de son épouse Juliette. Ils ont toujours témoigné à Henri, au-delà de la considération, une sincère affection et ils désiraient leur montrer que rien n'était changé. Grâce à la chaleur de cette amitié, Colette a apprécié la courte trêve de cette dernière soirée avec Henri.


Louis Dumont, par les traits un peu conventionnels dont il émaille sa conversation au cours du repas et surtout par son affectueuse sollicitude, parvient à éloigner pour quelques heures la pensée de ses hôtes de leurs actuels tourments. D'un sujet à l'autre, ils s’amusent à rappeler quelques savoureuses anecdotes concernant Alphonse Condat dont la carrière politique l'a propulsé vers les plus hautes fonctions et qu'ils ont eu, les uns et les autres, l'occasion de rencontrer. C'est par son entremise qu'Henri Delpuech a négocié la cession de sa grosse entreprise forestière en Côte-d'Ivoire à la banque d'affaires dont Condat était le fondé de pouvoir, avant son grand retour au sommet de la vie politique.

Louis Dumont en charge de responsabilités locales a eu l'occasion de se trouver aux côtés de cette éminence toute une longue journée lors de l'inauguration du téléphérique du Plomb du Cantal. Tous quatre ne tarissent pas d'éloges.

Colette Delpuech a été sous le charme de son érudition bien connue. Condat a confirmé sa réputation par de judicieuses citations poétiques tout au cours des dîners pris en commun dans la nuit africaine, cependant qu'Henri a apprécié sa compétence, autant que sa netteté dans la discussion et la droiture de ses propositions qui ont amené à la conclusion de leur accord.

Louis Dumont, lui, est ému du témoignage d'intérêt qu'a manifesté ce haut personnage pour son pays natal et pour ses habitants. Juliette Dumont renchérit avec ferveur :

- Je n'en reviens pas d'autant de simplicité chez un si grand homme !

Mais cet agréable intermède ne prolonge pas bien longtemps l'apaisement. Colette, reprise par le spleen, songe à l’aphorisme de Jules Renard : « Il n’y a pas d’ami, il n’y a que des moments d’amitié ».


Image:Renard.jpg
Jules Renard par Valloton


Henri devant reprendre seul le lendemain matin la route de la capitale, Colette essaie durant toute la nuit de le galvaniser et le saoule de recommandations pour les plus infimes détails d'une vie dont pour l'heure elle va cesser de côtoyer la réalité. Pourtant consciente de l'inanité de son discours, elle veut s'accaparer ces derniers instants, étonnée et effrayée par le fait même qu'Henri accepte docilement de la laisser poursuivre sa péroraison. Lorsqu’il a avalé son café, prenant soudain conscience qu'elle lui a à peine accordé trois heures de sommeil, elle prolonge son discours par des conseils de prudence au volant.

Serrant sa tête contre son épaule et embrassant ses cheveux, il lui murmure doucement :

- Allons, courage ma grande ! Ne te soucie pas du voyage, tu sais combien il a pu m'arriver de conduire avec beaucoup moins de sommeil et dans des conditions autrement dangereuses. Cela suffit pour permettre à Colette d'esquisser un sourire tandis qu'il embrasse une dernière fois sa main à la portière.

Chapitre II :Temps d’automne

- Alors, Madame Delpuech, vous ne reprenez pas vos sous ? Où avez-vous la tête aujourd'hui ? On a un peu de soleil, mais il n’est pas bien fort, ce n'est pas encore le printemps !

Colette sent une brève rougeur lui venir aux joues, mais elle ne bronche pas. Ce gros boucher l'indispose plus par ses regards et son sourire que par ses réflexions qui s'enhardissent pourtant au fil des semaines. Elle a eu tort de ne pas se cabrer dès la première fois, mais elle a le souci de se réintégrer sans heurt parmi ses compatriotes.

- C'est vrai que je suis pressée, Monsieur Manhès ; je vous ai dit que j'attends des cousins, il me faut vite aller leur faire à souper.

Colette a fait ce petit mensonge, tandis qu'il préparait son morceau, pour couper court à quelque réflexion sur sa solitude. Elle agit ainsi chaque fois qu'elle prend une grande part pour elle seule.

Elle aura de quoi subsister jusqu'au bout de la semaine. Tout en appréciant à l'occasion la bonne chère, elle est indifférente au fait de manger plusieurs fois la même chose dans la vie courante. Ce rôti, qu'elle fera cuire en rentrant, elle en mangera froid le lendemain jeudi avec une salade et samedi pour son casse-croûte à l'école. Il en restera le soir sans racheter de jambon ou de chair à saucisse pour deux pommes de terre farcies. Le vendredi, jour sans viande, elle a repris, sans dogmatisme religieux, l'habitude de la boîte de sardines accompagnée de lentilles en salade qui, outre la commodité, lui restitue les saveurs de l'enfance.

- Avec tout ça de pourboire je serais bientôt riche, renchérit l'ironiste tandis qu'elle range sa monnaie.

Il devient urgent de lui clouer le bec à la première occasion. Colette ne veut pas changer de fournisseur. Elle aurait l’air de capituler et ça ce n’est pas dans son tempérament !


*


Henri n'a pas encore rappelé pour confirmer son arrivée dimanche matin par le train de nuit. Colette, dans l’attente de ce coup de fil, a décidé de renoncer à sa petite sortie du mercredi.

Chaque mercredi soir, elle prend le repas des pensionnaires au Bel Horizon de l'autre côté de la rue. C'est sa récréation avant de se remettre dans les préparations et les corrections. Elle n'a pas beaucoup d’échanges avec les habitués, juste un mot sur le temps parfois en passant près de leur table.

Elle s’amuse pourtant de cette cène vespérale, observant ses compagnons sans en avoir l’air.


Image:cène.jpg
la cène ce léonard de vinci
ils sont à table et ils ne mangent pas et leur assiette se tient toute droite derrière leur tête... (j. prévert)


Au centre de la salle, le père Martre, ceint d’une petite couronne de cheveux d'un blanc un peu filasse, fins et clairsemés. Elle résiste à la calvitie, mais n'altère pas la parfaite rotondité du visage à la peau rose et lisse comme un derrière de bébé. Le regard vif, en perpétuel mouvement avec un léger plissement des paupières, accompagne le sourire résident de ses lèvres minces qui lui tient lieu le plus souvent de conversation. Il est d'une grande discrétion et sans doute un peu sourd !

Joseph Martre accumule les années sans autre dommage apparent. On peut le voir par tous les temps, bâton en main et chaussures ferrées, arpenter sac au dos les montagnes voisines où quelque sommet l'accueille pour déjeuner, avant de redescendre du même pas régulier pour regagner son domicile avant la nuit. Il habite au-dessus de son ancien magasin de confection, dont il a cédé le fonds, dans un immeuble lui appartenant tout comme le bâtiment voisin qui abrite le Crédit Lyonnais. Il jouit de très confortables revenus.

Dans le salut que le père Joseph octroie à Colette en se soulevant de sa chaise, on sent que, sans phrase, il veut faire passer toute la considération qu'il lui accorde, ainsi que l'affectueux souvenir qu'il garde de ses parents.

Plus conventionnels sont les gestes de civilité qu'elle échange furtivement avec Thérèse Decayrou, la secrétaire comptable de Daval, le gros négociant en fromage, avec le caissier du Comptoir d'escompte ou le directeur de la Caisse d'Epargne.

Ceux-là se tiennent le plus souvent immobiles, la tête droite derrière leur assiette, plate et inutile dans l'attente du service. Ils ne lui témoignent aucune sorte d'animosité ; tout simplement il y a pour eux dans la grande salle une habituée de plus. C'est du domaine de l'arithmétique qui pour ces solitaires a fini par comporter plus de repères que les considérations affectives.


*


Colette délace prestement ses chaussures, ôte sa veste, s’allonge dans le noir et s'astreint à rester dix minutes sans bouger. Elle s’efforce de ne penser à rien et fait l'effort de ne pas aller chercher les cigarettes dans la poche de sa veste. Mais, l'oreille aux aguets, elle est prête à bondir au moindre grésillement. Plus d'une semaine qu'Henri n'a pas téléphoné, alors même qu'il doit confirmer sa venue. Le sachant seul là-bas, incapable de se déterminer et plus encore de lui annoncer sa décision, Colette se sent à nouveau désemparée.

Il faut qu'elle garde la maîtrise d'elle-même.

Depuis le désastre, rares sont ceux qui peuvent deviner son désarroi. Pour qu'elle puisse l'aider utilement, il faut qu'Henri n'ait plus jamais lui-même à en être le témoin, sinon cela lui imposera une charge affective supplémentaire qu'il n'est pas apte à assumer. Pour cela, elle doit enfermer sa souffrance dans une petite zone profonde, où elle n'aura pas disparu, mais où elle n'arrivera plus à remonter jusqu'à la surface. Cela demandera encore un effort à sa volonté.

Eh bien ! Elle va s'y contraindre tout de suite pour ne pas subir cette angoisse de l'incertitude et de l'attente.

Elle se met aussitôt à décliner toutes les petites tâches ménagères qu'elle doit accomplir, en décomposant et en fignolant chaque étape. Pour s'obliger à une difficulté plus méritoire, elle décide de ne pas fumer avant d'avoir préparé et fini d'absorber son repas. Elle a songé à cesser à nouveau de fumer, mais elle se rend bien compte que les efforts, qu'elle s'impose par ailleurs pour tenir depuis des mois, ne lui permettent pas en plus de s'attaquer à ce problème, maintenant qu'elle a repris cette détestable habitude. C'est un gage qu'elle abandonne à l'adversité, tout en essayant d'y apporter quelques limites.

Ayant épluché des échalotes, elle en garnit le fond de la cocotte de fonte où elle a fait fondre du lard, complété d'un peu de beurre, avant d'y déposer son rôti de veau. Elle sale, poivre et laisse la gazinière faire son office, tandis, qu'armée du grattoir et de la lavette, elle s'attaque aux casseroles qu'elle a abandonnées, garnies d'eau, sur l'angle de l'évier depuis le début de la semaine. Tout en surveillant la cuisson, elle s'empare du balai, de la pelle et du chiffon. Elle a mis la radio en sourdine, mais elle va l'éteindre.

Décidément, c'est difficile d'oublier le silence du téléphone !

Ayant balayé tout l’appartement, elle rajoute un coup de serpillière sur le carrelage, l'essore soigneusement, la met à sécher et range le seau. Tout cela mis bout à bout n'a pas réussi à consommer plus d’une petite heure.

Elle part se déshabiller rapidement, évite la glace de l'armoire en allant s'asperger d'une douche accélérée et revient dans la cuisine au pied de l'écouteur, revêtue de sa grosse robe de chambre. Elle ne s'est jamais vue dans un tel état d'énervement et d'anxiété.

Ce n'est pas possible, elle en crèvera ! Il faut respirer, se calmer, reprendre les gestes simples, enchaîner les actions habituelles. De toute façon c'est fichu maintenant, il n'appelle pas si tard ; il le fait de la poste avant de rentrer à l'hôtel.

Il ne veut pas téléphoner dans la salle de bistro du bougnat où le patron trône derrière son bar. C'est le fils de Paulo Dujols de Lagarde. Henri a connu le père voilà une trentaine d’années quand il a débarqué à Paris pour la première fois et il a toujours gardé quelque relation avec lui. Sur sa recommandation, on a gentiment pris Henri en charge. Il a des conditions avantageuses pour sa chambre et mange souvent avec eux le soir pour une contribution modique. Il se trouve là dans une certaine sécurité matérielle en rapport avec ses maigres subsides. Bien loin des palaces et des casinos qu'il a tant et trop fréquentés, c'est le retour aux établissements de basse catégorie, où il ne souhaite aucun contact extérieur.

Colette sent qu'elle n'avalera pas une bouchée de son rôti. Elle songe alors à boire un peu d'alcool pour tenter de détendre ses nerfs et son estomac. Des fastes d’antan il reste une bouteille de Chivas douze ans d'âge, ramenée le mois dernier. Elle s'accorde un verre avec la première cigarette de la soirée.


Image:chivas.jpg boire avec modération


Cela la dénoue un peu, elle s'efforce de grignoter et s'octroie une deuxième ration de Chivas. Elle n'a pas bu la moindre goutte d'alcool depuis le retour d'Henri vers Paris. Elle se sent stimulée, se décide sur-le-champ et transgresse le tabou. Elle a le numéro du bougnat, pour cas d'extrême urgence ; elle le demande à l'inter.

- Allô ! Vous entendez mal ?

Pou-vez-vous a-ppe-ler Mon-sieur Del-puech ?

- Je vais voir s’il ne dort pas ; il n’est pas resté dîner avec nous ce soir.

- Allô ! C’est toi, Henri ? Tu vas bien ?

- Oui, oui ! Bonsoir !

- Tu ne viens pas ?

- Non !

- Alors je viens, moi ! Dimanche matin à la gare de Lyon !

- Oui, si tu veux ! C’est bien ! Je viendrai t’attendre !

Colette n’en revient pas, elle retrouve la terre ferme. En appelant, elle n’espérait plus qu’il annonce sa venue. Ne sachant qu’imaginer, elle craignait qu’il ne soit pas là, qu’il soit allé traîner…

Elle redoutait surtout qu’il ne veuille pas qu’elle-même le rejoigne à Paris.


*


Colette reprend une nouvelle fois de l’alcool. Tant pis, pour ce soir elle a besoin de finir d’évacuer la tension. Mais il faudra vite mettre un trait là-dessus.

L’angoisse a diminué, mais elle reste dans un état bizarre. Heureusement, le lendemain jeudi elle aura du temps pour remettre les choses en place en elle-même et préparer sa classe et le voyage. Il n’est pas nécessaire de prolonger la soirée. Elle se glisse sous les draps dans sa robe de chambre, car le temps fraîchit et tout à l’heure elle a senti un frisson.

Abrutie d’émotion et d’alcool, elle sombre immédiatement dans un sommeil lourd. Après deux ou trois heures où elle n’enregistre aucune espèce de sensation, peu à peu il semble que son esprit se remette à fonctionner. Elle est entraînée dans un rêve. Elle court derrière Henri dans une forêt de hêtres, il disparaît derrière chaque arbre et elle s’épuise à le suivre. Elle finit par le perdre et erre en hurlant le long de sentiers effrayants, lorsqu’elle le revoit, jeune homme, qui attend sa bien-aimée assis dans une clairière. Enfin réunis, ils s’allongent côte à côte avec des baisers fougueux. Ils roulent sur la mousse, confondus dans une étreinte passionnée, et s’acheminent vers l’extase, lorsque l’orage, qui gronde, s’amplifie avec un éclair qui illumine le visagegoguenard de Manhès, le boucher, qui observe la scène.

Un fort coup de tonnerre réveille Colette haletante et en proie à un trouble physique intense qui, encore à demi inconsciente, lui procure un plaisir sulfureux.

Un volet mal accroché bat le mur sur la rue.

Colette se retrouve meurtrie, de cette volupté subie.

Il lui était bien arrivé parfois de succomber à quelque pulsion… Mais sans jamais abandonner son libre arbitre. Ainsi d’un soir de réunion syndicale où elle se trouvait à Paris en délégation avec Raoul Fréjac. Après le banquet de clôture ils avaient prolongé la soirée au cabaret et étaient rentrés un peu éméchés. Il l’avait alors rejointe dans sa chambre sans qu’elle s’y opposât. Mais en cette aventure elle n’avait pas ressenti d’excitation psychologique extrême. Ni affective. Elle gardait la tête froide. Et le cœur. D’ailleurs elle ne s’était pas privée de le lui faire entendre :

- Tu sais, ne vas pas te faire d'idées. Pour moi, ce soir c'était comme une partie de tennis, j'avais besoin de dépense physique. Maintenant on reprend, c'est comme s'il ne s'était rien passé !

Il avait marqué le coup. Elle savait qu'elle lui faisait mal, mais il valait mieux qu'il n'aille pas imaginer des sentiments qui pour elle n'existaient pas. Elle l'aimait bien, mais elle ne l'aimait pas !

Depuis, il s'était montré encore un peu plus soumis.


Cette nuit, Colette se sent abattue et comme profanée. Elle ne supporte pas l’idée de cette perte de contrôle d’elle-même. C’est tout son psychisme, son ego profond qui lui en semble ébranlé.


Chapitre III : Manœuvres ferroviaires

Dans le train de nuit qui vient de quitter la gare de Lyon à vingt et une heures cinquante ce lundi soir, Colette sent qu'elle ne dormira pas.

Si elle avait suivi l’avis de Jacques Desmoulins, le jeune dentiste d’origine auvergnate connu voici trois ans à Val d'Isère chez Odile et Henry Rossinot, elle aurait pris un Librium 10. Alerté par l’évidente nervosité de Colette lors d'une de leurs dernières soirées parisiennes, où ils s’étaient retrouvés, Jacques lui avait gentiment conseillé ce médicament :

- Vous savez, en toutes circonstances il faut observer des règles simples. Il est impératif de dormir. Pour cela, il ne faut pas négliger la dépense physique. Même si cela vous rebute ou s'il vous semble ne pas en avoir le temps, astreignez-vous à une promenade quotidienne de vingt minutes de marche à pied sans but utilitaire. Si vous ne dormez pas, c'est que vous êtes contractée le soir comme vous l'êtes toute la journée. N'usez pas trop d’hypnotiques dont vous pourriez devenir dépendante. Par contre un comprimé de Librium à très faible dose, une ou deux fois par jour pendant quelque temps, vous détendra et vous permettra du même coup de dormir. Je le prescris à l’occasion avec quelque succès à des patients insomniaques, atteints de bruxisme, c’est-à-dire qu’ils grincent des dents et les usent par nervosité.

Et puis, ce n’est peut-être pas une très bonne idée d’avoir repris la cigarette…

Comme promis, deux jours plus tard Colette avait reçu son ordonnance.

Mais, si depuis elle a fait le plus grand profit des conseils de marche à pied, sa seule prise de Librium l'a détournée à jamais de l'usage de ce genre de drogue. Plus encore que l'alcool, dont elle se reproche d'avoir abusé l'autre soir, cela l'avait dépossédée de son self control. Et même, lui semblait-il, de sa personnalité que pendant deux heures il lui avait semblé côtoyer et non plus habiter et diriger. Aussi pour cette nuit en train, préfère-t-elle cette insomnie de circonstance à l’usage de tout médicament.

Assise en seconde comme à l'aller où elle a bénéficié de deux places, elle aura plus d'espace encore, si elle souhaite s'allonger un moment. Toute la banquette est libre. Elle a pour seuls vis-à-vis un jeune couple dans l'angle opposé. Ils semblent n'avoir lié connaissance qu'en montant dans le train et ont pour souci majeur de trouver la meilleure façon de se servir mutuellement d'oreiller.

- Madame ! On peut éteindre les lumières, s’il vous plaît ?

Colette ne s'y oppose pas. Elle a du mal à s'intéresser au magazine féminin qu'Henri a tenu à lui procurer. Elle dépose ses chaussures, remonte légèrement sa jupe pour ne pas la distendre et allonge les jambes sur la banquette voisine. Elle baisse les paupières, mais n'arrive pas à dormir, gênée par la chaleur et les gloussements de ses voisins.

Sans bruit, Colette se rechausse. Dans le couloir un autre fumeur est accoudé à la barre chromée sous la glace entr'ouverte. Il se redresse et se précipite le briquet à la main, dès qu'elle a dégagé sa cigarette du paquet aplati.


Image:couloir_2eme.jpg couloir 2ème classe


- J'espère que vous avez un autre paquet, sinon vous aurez du mal à tenir toute la nuit. Elle remercie et s'éloigne de trois pas, avant qu'il n'ait pu proposer de mettre toute sa réserve de cigarettes à sa disposition.

Ayant suffisamment profité du courant d'air frais, Colette réintègre la fournaise du compartiment où elle se met en chemisier. Au départ, ils n'ont pas réussi à régler le chauffage, malgré l'aide du contrôleur. Elle s'efforce de ne pas prêter attention au remue-ménage sur la banquette opposée. Visiblement ses jeunes compagnons de voyage ne se montrent pas pressés de s’endormir.

Le train s'arrête en gare de Montargis. Dans sa somnolence il lui semblait avoir quitté la gare de Lyon depuis plus longtemps. Les tourtereaux viennent de sortir. Ils reparaissent tout affairés. Ils semblent avoir découvert un autre compartiment totalement libre et emmènent au plus vite leurs bagages.


*


Le convoi reparti, Colette s'accorde le plaisir de revivre en pensée les bons moments ayant parsemé ces deux jours qu'ils ont essayé de soustraire à la morosité.

En arrivant, elle a vite repéré la grande silhouette d’Henri au bout du quai où ils s’étreignent longuement en silence.

Ils s'installent dans le premier bistro en face de la gare pour prendre tranquillement un petit déjeuner. Il est sous-entendu, sans qu'ils l'aient jusque là précisé, qu'elle repartira le lendemain soir. Henri dispose de son lundi à la banque, car les guichets sont ouverts le samedi :

- Cela ne va pas nous faire beaucoup de temps. Enfin, deux jours quand même ! Mon train sera à dix heures moins dix demain soir. On va s'installer à côté, aux Voyageurs, si tu veux.

- Tu sais bien que je veux comme tu veux !

Ils retiennent la chambre et déposent son bagage et la sacoche d’Henri avec le rasoir et une veste de pyjama. Colette peut disposer d'un petit lavabo pour faire un peu de toilette, pendant qu'il feuillette le journal dans un fauteuil de l'entrée.

Leur chambre sera disponible en fin de matinée. Ils décident de flâner aux alentours. Ce n'est pas un quartier très attirant. Evitant les grandes avenues ils goûtent pourtant, avec le calme propice à leurs retrouvailles, l'ambiance un peu provinciale du dimanche matin. Après avoir zigzagué dans les petites rues, ils se retrouvent au bout de la rue de Lyon presque à la Bastille. Colette a envie de pousser jusqu'à la place des Vosges.


Image:plVosges.jpg place des Vosges


Henri est d'une docilité parfaite mais elle n'a pas la cruauté d'aller se renseigner pour savoir s'il est possible à cette heure-là de visiter la maison de Victor Hugo. Installés à l'angle opposé de la place, ils bénéficient sous les arcades d'un timide rayon de soleil automnal. Rapidement ils se réfugient dans la salle, car Colette craint de prendre froid. Henri commande un whisky. Elle s'accorde plus sagement un muscat.

- Puisqu'on est là, on va s'inviter à déjeuner chez Coconnas !

Comme Colette le redoutait, Henri a un froncement de sourcil. Elle a pourtant bien pris soin d'éviter de dire : je t'invite.

- On peut très bien grignoter quelque chose ici ou même acheter un sandwich !

- Ecoute, Henri, Coconnas tu m'y as déjà amenée et dans cinquante endroits beaucoup plus chics. Profitons au moins de cette journée comme on en a vécues tant d'autres ensemble grâce à toi !

Ils font un léger mais agréable repas. Bien résolus à ne pas aborder les sujets importants et douloureux, leurs bavardages recréent entre eux une intimité et une connivence qu'ils n'avaient plus éprouvées depuis de longs mois.


*


Colette se revoit au bras d'Henri dans la rue de Lyon qu'ils ont reprise au plus droit pour regagner vite l'hôtel. Ils continuent à jouer aux touristes. On leur désigne une petite chambre fraîchement repeinte où leurs bagages les ont précédés. Ce n'est pas le circuit grand luxe, mais Henri retrouve un petit confort que ne lui offre pas l'hôtel café charbon du sixième arrondissement. Humble séjour où Colette sait qu'il lui est interdit de s’aventurer. Henri ne supporte pas l'idée d’être vu en ces lieux où il a autrefois fait étape avant de partir à la conquête de la fortune.

La targette repoussée, ils se retrouvent allongés nus dans l'agréable chaleur d’un radiateur surdimensionné. Ce n'est pas un décor africain, pourtant cette température artificiellement élevée recrée en partie des impressions physiques de chaudes après-midi d'autrefois. Abandonnés à une langueur amoureuse qu'ils n'avaient pas imaginé pouvoir ressusciter après les vicissitudes vécues, ils ne ressortent que le soir pour dévorer une choucroute.

Cela revêt aux yeux de Colette une importance beaucoup plus grande qu’une agréable étape érotique. Elle avait redouté qu’Henri ne se trouve à nouveau confronté aux pannes, qui ont fréquemment perturbé leur intimité dans la période si funeste ayant précédé son retour en Auvergne.

Pourtant, la situation d’Henri n'est pas plus assurée aujourd'hui et entre eux il persiste des non-dits. Mais ce qui a foncièrement changé c'est qu'elle a cessé de vouloir lui imposer des conseils ou des recommandations d'une totale inutilité. Et lui-même admet qu'elle demeure auprès de lui, en ayant été le témoin de sa déroute. Il n’est plus honteux devant elle, ni blessé qu'elle reprenne les rênes. Il a retrouvé en elle l'amie et non le juge. C'est cela qu'elle ramène de positif, malgré les énormes zones d'ombre qui obscurcissent toujours leur avenir.


« Saint-Germain-des-Fossés ! Saint-Germain-des-Fossés, cinq minutes d'arrêt ! » Elle aura maintenant d'autant plus de mal à s'assoupir qu’une douleur tenace au niveau des vertèbres lombaires l'oblige à des contorsions pour trouver une position convenable. Colette repense à la journée de la veille qui, précédant son départ, s'est progressivement chargée d'un peu d'amertume. Il a fallu aborder quelques questions pratiques, mais pour ne pas gâcher le souvenir du premier jour on a évité d'aller trop au fond des choses. Ce n'était pas souhaitable. Elle serait vite retombée dans le travers de vouloir l'abreuver d'avis, nécessairement irréalistes.

La seule chose importante aujourd’hui pour Henri, c'est, en lui-même et de lui-même, accepter d'avoir perdu et ne pas craindre d'apparaître vaincu aux yeux des autres. Soudain, elle prend conscience, avec une clarté évidente, qu'une fois de plus ils refont le même chemin. Depuis quarante ans, avec Henri, ils n'ont pas cessé de se rencontrer, de se perdre, de se chercher, pour se rejoindre et se désunir, dans le désir toujours renouvelé de se retrouver.

(retour Accueil Atulu)

(retour Accueil CDB)


Chapitre IV : Chagrin d’amour. Premiers émois

Lorsque Colette avait cinq ans dans la classe de sa mère, Angèle Tournadre, à Lusclade au-dessus de Bonnal, ils étaient les deux meilleurs élèves. Elle avait appris à lire en quelques semaines dans la division enfantine. Henri Delpuech, de deux ans son aîné, était le premier du cours élémentaire dans toutes les matières. A l'exception du chant se souvient-elle.

C'était déjà son idole ! Un vrai garçon, le plus grand de la classe. Proprement, mais assez pauvrement habillé de vêtements souvent allongés ou rapiécés, Henri avait plus d'allure que les autres gars de son âge dont il dirigeait les jeux dans la cour. Au bout de l'année, il avait grimpé dans la classe des grands où elle l'avait rejoint deux ans plus tard. Il abordait la deuxième année du cours moyen, alors que Colette entrait au cours élémentaire deux. Le père Lacausse les citait toujours en exemple, car ils dominaient encore le lot l'un et l'autre à leur niveau.


A cette époque, Colette avait déjà vécu une grosse peine au sujet d’Henri. Un soir, ayant rejoint sa mère dans la classe où celle-ci corrigeait les cahiers après le départ des élèves, Colette avait dû lui demander un porte-plume pour faire ses devoirs, ayant oublié le sien dans la rainure de son pupitre. Sa mère, lui avait alors rappelé un important précepte :

- Ma fille, tu sais que le bon ouvrier n’égare jamais ses outils. Va tout de suite demander à Monsieur Lacausse de te laisser entrer dans la classe pour aller rechercher ce porte-plume.


Image:smajor.jpg plume serget major


A sa requête, le maître avait fait un signe d’acquiescement. Il se trouvait en discussion avec la mère d'un petit élève qu'Henri avait bousculé en jouant dans la cour. Celle-ci avait entraîné le mari, pour appuyer ses doléances :

« ...une grosse bosse et que ça aurait pu être plus grave, tout ça à cause de ce grand costaud d'Henri qui pouvait pas faire attention aux petits !

- Quez oquel Onritou ? (Qui est-ce cet Henri ?) » avait voulu faire préciser le père.

- « Quo lo bastard do la Toinette qué l'obio zu dobont do so marrida obé lo Delpuech, (C’est le bâtard de Toinette qu’elle a eu avant de se marier avec Delpuech) »

Sur le point de ressortir, Colette avait reçu comme une gifle cette réplique sans nuance que Lacausse n'avait pas manqué de réprouver. Réfugiée tout droit dans les cabinets, elle était restée un long moment à se moucher et s'essuyer les yeux. Elle savait bien que le père d'Henri était très sévère avec lui, alors qu'il passait tout, disait-on, à la petite sœur. C'était sans doute pour cela, que la mère de Colette, très attentive aux problèmes de ses petits élèves, avait toujours semblé un peu plus affectueuse avec Henri. Et qu’elle continuait à aller lui parler de temps à autre, si elle l'apercevait un peu à l’écart à la sortie.

Colette avait bien entendu dire par des camarades que Delpuech n'était pas le père d'Henri pour de vrai. Mais si c’était un peu triste pour lui, en aucun cas elle n'imaginait que cela put être un sujet de honte.

Par contre, l'entendre traité de bâtard devant le maître avec toute la charge d'infamie que renfermait ce mot, la révoltait comme la cruauté et l'injustice les plus extrêmes.


*


Reçu premier du canton au Certificat d'études, Henri avait à nouveau, et plus réellement qu'au changement de classe, disparu de l’univers quotidien de Colette. Parti habiter chez la jeune sœur de a mère, la tante Lucette qui n'arrivait pas à avoir d'enfant avec l'oncle Auguste, il avait suivi pendant un an ou deux les cours d’une école professionnelle, avant d’entrer en apprentissage chez le concessionnaire Citroën de Riom-ès-Montagnes, le plus gros garage du Cantal.

Durant ces années, lorsqu’il revenait de loin en loin voir sa mère, Henri ne manquait pas d’aller à son ancienne école saluer Madame Tournadre. Elle s’intéressait toujours à ce que devenait l’un de ses plus brillants anciens élèves, dont elle regrettait que sa situation familiale ne lui permît pas de poursuivre de plus hautes études. Lorsque son mari, souvent éloigné par ses tournées commerciales, se trouvait là, Madame Tournadre proposait à Henri de monter à l’appartement pour saluer le père de Colette et prendre un rafraîchissement. Henri prétextait alors un manque de temps pour éviter cette rencontre, à moins que l’institutrice n’insistât :

- Mais voyons, il ne te mangera pas mon mari ; il est très gentil et il t'estime beaucoup, tout comme moi.

De fait, Monsieur Tournadre s'adressait à lui avec la plus grande gentillesse. C'était un homme très affable, mais ce qui mettait Henri mal à l'aise, c'était le personnage même de ce représentant de commerce, toujours très élégant et très soigné, ce qui soulignait confusément aux yeux d'Henri la différence de condition entre celui-ci et sa propre famille.

Lors de ces visites, Colette était gratifiée de deux gros baisers sur les joues à l'arrivée et au départ, ce qui à chaque fois lui mettait le cœur en fête. Elle se rappelait son émoi, lorsqu'un peu plus grande, le baiser d'Henri avait effleuré le coin de sa lèvre, destination favorisée par le léger mouvement de tête de Colette…

Elle avait déjà bien pris conscience qu'à l'admiration, qu'elle lui vouait dès l'enfance, s'ajoutaient des sentiments plus profonds mais aussi un peu troubles. A la seule pensée d'Henri, elle ressentait parfois en elle une chaleur qui n'avait rien à voir avec l'excitation que lui apportaient les jeux ou le sport. En jeune fille moderne et enfant gâtée, qu'elle était, elle avait en effet commencé à pratiquer très jeune le tennis, pour lequel elle se passionnait et dont elle savait bien qu'il n'était l'apanage que de quelques privilégiés dans la région.

Ces sortes d'émois tout particuliers que la seule pensée d'Henri pouvait éveiller en elle, il lui était arrivé de les éprouver avec d'autres camarades.


*


Lorsqu’ils se rencontraient avec les Dumont de Collonges, Colette était ravie de profiter de la compagnie des trois enfants. Compagnes d'école normale, Jeanne Dumont et Angèle Tournadre continuaient à se voir régulièrement avec leur famille. Au cours de ces rencontres, les jeux enfantins avaient perdu peu à peu de leur innocence première. Colette aimait la compagnie de l'aînée qui était d'une grande douceur et toujours avenante, mais elle ne cherchait pas à éviter de se trouver à l'écart avec l'un ou l'autre des deux garçons, à l'affût de ces moments-là. Avec Charles, de deux ans plus âgé qu'elle, les choses étaient des plus directes. S'approchant par derrière, il passait les deux mains sous les bras de Colette, pour les poser sur sa poitrine. Ce petit jeu avait commencé bien avant qu'il y eût quelque volume à inventorier. Cependant qu'elle se débattait, il lui appliquait un rude baiser dans le cou qu'elle s'efforçait d'écourter en s'échappant aussitôt. Parfois il s'aventurait à glisser prestement la main sous sa jupe et recevait une claque qui n'était guère plus appuyée que le geste l'ayant motivée.

Louis, sans doute plus cérébral, concevait des desseins plus élaborés. Il cherchait à entraîner Colette dans un jeu qui comportât un gage, la condamnant envers lui à quelque dette qu'il tâchait de ne pas trop préciser. Lorsqu'il se retrouvait suffisamment isolé auprès de Colette, il lui rappelait quelque gage ancien qui avec une belle constance devait l'amener, selon lui, à ce qu'elle baissât sa culotte pour dévoiler son trésor intime !

Elle était gosse encore, lorsqu'un jour, ne trouvant plus d'argument pour refuser, quelque diable peut-être aussi la poussant, elle avait dévoilé l'objet de cette longue convoitise. Incrédule devant une si merveilleuse réussite, Louis en était resté coi. Sans un geste, il s'était enfui rouge et honteux, laissant Colette dans la plus grande perplexité.

De ce jour il avait cessé de la lutiner.


*


Depuis combien d'années Colette ne s'est-elle pas immergée dans les images du passé ? Jamais en tout cas, elle n'y a replongé avec cette minutieuse détermination pour redécouvrir les indices un peu évanouis des réalités de sa lointaine jeunesse. A la veille du mariage, ils avaient bien feuilleté, joyeux et émus, l'album de famille, avec sa mère et Henri pour qui cette initiation constituait une sorte d'adoubement avant même la cérémonie du lendemain. Mais ils n'avaient guère eu le loisir de s'y attarder dans le tourbillon qui les entraînait. Plus récemment lors des obsèques d’Angèle, tous deux n'ont accompli, faute de temps, qu'un bref pèlerinage vers ces icônes jaunies.

En ce mardi au retour de Paris, Colette rassemble toutes les boîtes de cartons renfermant les clichés qui n'ont pas trouvé place dans l’album. Après sa petite promenade digestive, elle a décidé de s'accorder de flâner jusqu'au soir, remettant au lendemain son travail de préparation scolaire auquel il lui restera trois jours de vacances à consacrer. Ayant commencé à se remémorer les liens les plus éloignés qu'Henri et elle ont insensiblement tissés entre eux dès l'enfance, elle est décidée à ne pas refermer aussi vite sa petite armoire intérieure aux souvenirs et à en revisiter tous les rayons.


La photo de ses dix-sept ans la fait sourire. Son père lui avait offert une robe blanche, avec la capeline assortie. Au désespoir de celui-ci, Colette ne l'avait gardée sur la tête, que le temps du cliché.


Dans une pochette de papier écornée, parmi d’autres, une image un peu floue la représente dans un équipage fort peu élégant, donnant la main à son père face à l'objectif. Celle-ci ravive bien davantage de chers souvenirs. Ils sont, l'un et l'autre, armés d'une canne et de forts brodequins de cuir sur d'épaisses chaussettes tricotées. Colette porte une longue et ample jupe de laine qui lui couvre largement les genoux. Jean Tournadre arbore un pantalon de golf. Le tout surmonté pour tous les deux d'un épais blazer et d'un foulard. Un ridicule bonnet rond, enfoncé jusqu'aux oreilles, fait pendant pour Colette à la casquette de cuir, coiffant le chef paternel.


C'est au col de la Tombe du Père que son amie Gilberte Jouve de Riom-ès-Montagnes les avait photographiés dans l’air vif d’un matin d’été…

(retour Accueil Atulu)

(retour Accueil CDB)

Chapitre V : Colette et Gilberte

Gilberte et Colette viennent d'être reçues au concours d'entrée à l'Ecole Normale de jeunes filles du Cantal. Jean Tournadre, marchand de toile de son état, fier de sa fille major de sa promotion, Gilberte ayant le numéro sept, tient à récompenser les lauréates. Au début de ses vacances, il a proposé à Colette d'inviter son amie pour une semaine qu'il consacrerait lui-même à les promener selon leurs désirs dans sa superbe auto.

Il l'a achetée au printemps pour remplacer le Trèfle Citroën, fourbu de kilomètres et insuffisant pour ses tournées commerciales. Elles se sont grandement étendues l’année précédente, vers le Nord et l’Ouest de la France. Il dispose maintenant d'une Mathis de sept chevaux rouge et noire, au long capot rutilant, avec un toit couvert de toile cirée molletonnée, noire et luisante. Le volant et le pommeau du long levier de vitesse sont du même bois verni que le tableau de bord.


Image:mathis.jpg


Les propriétaires d'un véhicule automobile sont encore peu nombreux à l'époque. Dans certains villages éloignés des nationales, l'apparition d'une si belle auto reste un événement et le voyageur de commerce est tout heureux d'utiliser son bel engin sur les routes de campagne pour promener ces jeunes filles et son épouse, lorsque Angèle souhaite se joindre à cette joyeuse compagnie.


Jean Tournadre a tenu à établir un programme dès le soir de l'arrivée de Gilberte :

- Si vous êtes courageuses pour la marche, le premier matin où le ciel est bien dégagé je vous emmène voir le lever du soleil au sommet du Plomb du Cantal.

On fixe la promenade au surlendemain, si le beau temps, promis par le baromètre, se confirme. La veille est consacrée au farniente et aux préparatifs. Les chaussures de marche de Madame Tournadre, qui les utilise fort peu, sont de la bonne taille pour Gilberte.

- Attention, ce soir on se couche tôt ; demain, il faut sauter du lit à trois heures.

- Tu n'exagères pas un peu, Jean ! Si vous êtes trop longtemps à attendre là-haut, tu vas leur faire prendre froid à ces petites !

- Mais non ! Souviens-toi, avec ton neveu il y a deux ans, on avait mis le réveil à trois heures et quart. Eh bien ! On n'avait guère d'avance en arrivant là-haut. Avec vous les filles, on va compter un bon quart d’heure de plus pour monter.

C'est sûr qu'il faut être bien couvert ! On risque d'avoir de sacrées rafales de vent quand on aura atteint la crête.

- On ne trouvera pas de taureaux sur le chemin ? demande Gilberte, avec un brin d'inquiétude. - Soyez tranquille ! Il y a toujours des vacheries à l’estive, mais pour la nuit on parque les bêtes dans le bas. Elles dorment encore à cette heure-là et le sentier sera libre à flanc de coteau. Par contre, j'ai rencontré hier un gars d'Albepierre. Il me disait qu'ils ont mis au pacage un troupeau de chevaux juste sous la croupe du Plomb, sans doute des bêtes pour la boucherie. Si on passe à côté, il faut seulement marcher régulièrement et sans agiter les cannes.


En descendant de voiture à Prat de Bouc, les randonneurs sont surpris par l'absence totale de clarté d'une nuit sans lune et par le froid vif qui les saisit. Le chef du convoi prend la tête, avec les conseils requis par les circonstances :

- Suivez-moi de près, car on n'y voit pas grand chose. Je n'allume pas la lampe électrique, elle risquerait de ne pas tenir jusqu'au bout. On s'en servira tout à l'heure pour passer l'escarpement rocheux sous le col où on rejoint la crête.

Dans le silence troublé seulement par l'agréable gazouillis de l'eau dans les ruisseaux, le trio accorde son pas et sa respiration, pour une lente et régulière progression. On prend quelques minutes pour souffler à l’abri sous la crête, grignoter des biscuits et boire une gorgée à la gourde.

Parvenus au col, il faut accélérer pour se réchauffer et ne pas arriver trop tard au sommet. Un vent froid cingle violemment le visage et gêne la marche. Bientôt apparaît la masse sombre des chevaux immobiles au bord du chemin, les postérieures repliées sous le train arrière, le poitrail droit, crinière au vent.

Après un ultime effort pour gravir la dernière partie plus abrupte du sentier, les montagnards se précipitent, vainqueurs, dans une excavation au-dessous de l'étrange carcasse métallique, vestige, disait-on, d’une cabine de navire. Il s’agit en réalité d’un petit édifice en ruine incongrûment installé depuis des années sur le faîte du Plomb et destiné à l’origine aux expériences scientifiques de Jean Pagès-Allary, un savant géologue et archéologue local.

Blottis l'un contre l'autre, ils s'abritent du vent dans l'attente de l'extravagante animation picturale qui va mettre en scène tous ces géants basaltiques assoupis. Le spectacle s'annonce par les premières lueurs rougeoyantes en bordure des crêtes surplombant la vallée de l'Alagnon au-delà de Murat, tandis que s'apaise peu à peu la bise matinale. Ces clartés permettent de distinguer les masses cotonneuses qui garnissent au-dessous les vallées de Brezons et de l'Alagnon et que l'on aperçoit également au-dessus de Saint-Jacques, où la vallée de la Cère amorce un coude qui la dissimule ensuite à la vue derrière les hauteurs surplombantes.

Peu à peu la féerie, offrande matinale aux fiers ascensionnistes, se met en place dans une parfaite synchronisation. Dans les illuminations s'étageant du blanc au rouge soutenu, jaillies à l'apparition de la portion initiale du disque rouge sombre, ils sont soudain baignés de chauds rayons dont bénéficie leur dôme culminant. Un à un, les sommets voisins s'embrasent comme des cierges à la flamme du bedeau. Peyre-Arse, le Puy Mary, l'Elancèze avec sa double crête et le Puy Griou répondent successivement présents, cependant que l'ensemble du massif, avec Chavaroche et l'épure ciselée du Téton de Vénus, se dresse, colossal, au-dessus du magma sous-jacent encore mal différencié, sous l'inquiétante masse rocheuse du Bec de l'Aigle affleurant à son tour.


Image:bec2.jpg Bec de l'Aigle


C'est lors de la descente, que la photo retrouvée par Colette, a été prise parmi d’autres plus réussies. Mais sur ce cliché, malgré le flou dû au léger brouillard ramené du haut de la vallée par le vent revigoré à l'arrivée au col, leurs mains jointes symbolisent pour Colette toute l'affection et la complicité qui l'unissaient à son père.

que la narration ne devra pas excéder une seule page. Désireuses de lui être agréables et ayant, l'une et l'autre, une assez grande facilité d'écriture, elles décident d'exprimer en vers le plaisir que cette chevauchée leur a procuré.

Colette remarque une forte enveloppe restée bloquée contre les parois au fond d’une boite. Elle l'ouvre et bientôt se souvient. Ce sont deux poèmes amoureusement conservés par Angèle Tournadre…


Pour les occuper, une après-midi de pluie orageuse, Jean Tournadre propose aux deux jeunes filles, un grand concours doté de deux prix décernés par son épouse. Il s'agit de raconter leur excursion au lever du jour. Pour surmonter l'ennui qu'il lui semble percevoir à cette annonce, il précise que la narration ne devra pas excéder une seule page. Désireuses de lui être agréables et ayant, l'une et l'autre, une assez grande facilité d'écriture, elles décident d'exprimer en vers le plaisir que cette chevauchée leur a procuré.


Lever de soleil


Aux reflets dérisoires de la clarté des torches,

Le pas mal assuré aux pierres du chemin,

Dans le silence sombre, nous grimpons, attentifs

Au bruissement des eaux, glissant vers le torrent.


Et, soudain dans le vent de la ligne de crête,

Ces croupes endormies, ces vastes étendues

Grondent brutalement en cinglantes rafales,

Précurseurs mugissants de la montée de l'astre.


Emergeant du magma, des formes se précisent ;

Fresques indifférentes, des groupes de chevaux

Campent près du sentier, la crinière flottant

Sur leur masse immobile au profil de gisant.


Enfin sur le sommet, l'architecture grise,

En subtiles nuances, s'articule à nos pieds ;

Paraissent des sillons ponctués de lucioles,

Cependant que le ciel peu à peu se fait clair.


Dans les effluves roses, goélands du matin,

Les premières lueurs sur l'horizon de l'aube

Façonnent ton visage... bientôt évanoui

Dans le bal rouge et noir du soleil et des monts.


Plombs et puys


Ce pays à l'écart,

Villages d'où l'on part.

Aux rougeurs qui se lèvent

Effaçant la vallée,

Toutes ces vieilles laves


Redressent leurs sommets.

Pays aux étés verts,

Près du chemin désert

Les mirages dorés

Des routes animées

Trompent la nostalgie

De tous ces feux éteints,


Qui ramènent la nuit

Au pays où tu vins.


- Je trouve ces jeunes filles bien romantiques, commente dans un demi-sourire papa Tournadre tandis que son épouse leur décerne le premier prix ex-æquo.

Il ne sait pas que le visage, dont parle sa fille, a une réalité plus humaine qu'une simple évocation séraphique, ni que Gilberte espère pour cet été le retour incertain du jeune touriste parisien venu passer les dernières vacances dans ce pays trop délaissé de la rude et vieille province d'Auvergne.

Mais il est intrigué.


*


Jean Tournadre est long ce soir-là à trouver le sommeil. Pourtant l'orage s'est calmé et les soirs précédents le babil des deux amies de l'autre côté de la cloison l'a fait sourire, mais ne l'a pas gêné pour s'endormir comme à l'habitude, après avoir lu les pages locales de La Montagne. Il se réserve toujours de prendre connaissance des nouvelles du pays pour ce moment-là où Angèle lit rituellement un chapitre du roman en cours. Seulement, il vient de faire une grande, une incroyable découverte, il a soudain pris conscience que son grand bébé, son enfant unique, sa fille chérie, sa complice, le deuxième pilier de son existence avec Angèle sa douce et solide épouse, Colette va avoir dix-huit ans !

Bien sûr, il n'a pas été sans observer l'épanouissement de la jeune fille, qui n'a fait qu'accentuer l'indépendance affirmée de son caractère et de cela il est fier comme de sa réussite scolaire. Mais pour ce grand voyageur de profession, le havre de ce foyer si amoureusement accueillant constitue le socle indispensable de sa vie errante et il sent confusément planer comme une menace sur cette chaude quiétude.

- Qu'est-ce qui t'arrive, Jean, de ne pas dormir ? Tu n'arrêtes pas de bouger et de te retourner. C'est peut-être ce civet qui ne passe pas bien. Je crois que tu en as repris deux fois, s’inquiète Angèle.

- Eh oui ! Comme toujours, tu l'as trop bien réussi. Mais tu sais bien que j'ai un estomac d'autruche. Heureusement, dans ma profession, à ne jamais manger deux fois au même endroit !

- Je vois bien que tu es agacé. Quelque chose te soucie ? Rallume donc l'applique, tu n'avais sans doute pas fini ton journal quand je t'ai demandé d'éteindre. J'en profiterai pour lire un autre chapitre.

- Ah, ah ! Je vois ! Quand je suis en vacances, tu ne peux pas lire autant que d'habitude. Cela ralentit ton ardeur, sinon tes livres nous sortiraient de la maison, répond-il pour la taquiner.

- Il faut bien que j'occupe mes soirées, quand le maître est absent ! Je suis aussi délaissée et à plaindre qu'une femme de marin breton !

- Oui, sauf les filets à remmailler !

- Et avec ça que les affaires de Monsieur le Prince à entretenir d'un périple à l'autre, ce n'est pas du travail peut-être ?

Avant de reprendre le journal, il l'embrasse en riant. Mais visiblement, la lecture n'arrive pas à accaparer ses pensées.

- Dis donc ! Gilberte a bien parlé d'inviter la petite chez elle à Riom. Ca ne doit pas être bien grand chez eux. Avec leurs deux garçons, pour séparer tout ce monde ça ne va pas être facile à organiser.

- La belle affaire ! Elles feront comme ici, elles dormiront toutes deux dans la chambre de Gilberte. Mais je ne te savais pas dédaigneux pour des gens de condition plus modeste.

- Non, évidemment ! grogne-t-il, comme un gamin pris en faute.

Mais les photos du journal ne chassent pas de son esprit l'image immatérielle de ce visage apparu à Colette dans les splendeurs de l'aurore. Soudain, une idée lui vient, comme ces sortes d'idées viennent, lorsque la personne la plus choyée semble trouver de l'intérêt à quelqu'un d'autre :

- Ton jeune protégé, cet Henri Delpuech, c'est bien à Riom qu'il est parti travailler.

- Qu'est-ce qui t'arrive, Jean ? Cet Henri qui craint toujours de te rencontrer, sans doute à cause de son milieu familial qu'il juge trop inférieur, cet Henri il en vaut bien d'autres.

Tu n'as pas vu grandir Colette. A Riom il y a le grand frère de Gilberte, il y a Henri et beaucoup d'autres garçons. Comme au tennis, comme ici ou comme à Aurillac. Colette est quelqu'un de sensé, mais si elle se décide à aimer un garçon, elle ne se laissera pas guider dans son choix. Pas même par son papa chéri qui n'a jamais été sévère avec elle. Ce que je n'approuvais pas toujours, tu le sais bien ! Seulement tu tenais à avoir une fille moderne, c'est un peu tard pour changer d'avis ! - Eh, bien ! C'est avec moi que te voilà bien sévère pour le coup.

- C'est que tu ne m'avais pas habituée, jusque là, à te montrer jaloux, se plaît-elle à le titiller.

- Tu ne m'en as jamais donné l'occasion et tu es comme toujours la voix de la sagesse. Avant de s’endormir, ils se rapprochent calmement en se donnant la main. Comme si l'éventualité d'un possible envol de leur bel oisillon commandait de se sentir plus unis encore.


*


Gilberte est émerveillée de l'accueil de la famille Tournadre et du programme élaboré pour la distraction des deux amies tout au long de la semaine. Elle avait craint de ne pas se trouver très à l'aise dans ce milieu plus huppé que son propre cadre familial. Mais la simplicité de Madame Tournadre et la gentillesse attentionnée de son mari balaient vite toutes ses appréhensions.

Toutefois, elle apprécie peu la compagnie des amis de Colette rencontrés au tennis de Collonges, où la Mathis transporte le quatuor un après-midi.

Madame Tournadre s'installe sur une grande couverture, étendue sous les sapins bordant le grillage qui délimite le terrain.

- Pas de souci pour moi ! J'ai mon tricot et mon livre, largement de quoi m'occuper si j'en ai assez d'admirer vos exploits. Je vais cacher du soleil le sac du goûter dans l'ombre de la haie et j'irai remplir la gourde d'eau fraîche à la fontaine dans la cour de l'école à côté.

Angèle connaît bien les lieux. C'est là, qu'exerce son amie, Jeanne Dumont, chez laquelle ils s'arrêteront dans le bourg pour dire bonjour avant de rentrer.


Gilberte fait équipe avec le père de son amie. Il tient à l'initier personnellement. Tout de blanc vêtu comme il se doit, Jean Tournadre a belle allure en chemise Lacoste, pantalon et casquette de toile. Sa mince silhouette a une élégance de danseur de ballet, lorsqu'il exécute ses gestes précis au cours des échanges. La chorégraphie de Gilberte en équipage bariolé peu orthodoxe est de moindre qualité. Cela crée un contraste qui n'est pas en faveur de la jeune fille.

Les autres participants, deux frères et leur sœur, sont de longue date membres du cénacle de privilégiés utilisant à cette époque les très rares courts de la région. Aussi ont-ils conscience de leur qualité. Le cadet joue avec Colette. L'aîné, équipier de sa sœur, prend des airs de circonstance ou jette des regards entendus à sa partenaire, chaque fois que la balle se dirige dans le périmètre de Gilberte.

Dès la première pause, Jean Tournadre renouvelle quelques conseils techniques à Gilberte et ajoute à mi-voix :

- Ne vous souciez surtout pas des mimiques de ce grand imbécile ! A force d’user des raquettes il ne joue pas trop mal, mais pour l’intelligence il ne faut pas trop lui demander. Il n’arrête pas de redoubler ses classes.


*


Avant de s’endormir, au milieu de leurs bavardages et de leurs fous rires, Gilberte commente la journée :

- Tes parents sont vraiment chouettes, on passe une semaine formidable. Mais, tes amis du tennis, si tu n’as qu’eux à voir pendant toutes tes vacances, je te plains !

Tu vas voir quand tu viendras à Riom, nous, on a une petite bande drôlement sympathique.

- Pendant ses vacances mon père a toujours plein de projets et je vois peu les camarades d’ici. Quand il repart en tournée, je les retrouve plus souvent et on s’entend très bien. Parle-moi un peu, toi, de ta fameuse bande.

- Bon ! Tu connais mes frères ! Le petit était un peu collant, mais il a grandi et ça va déjà mieux. Jean-Marie, lui, il est vraiment aux petits soins pour moi. Avec toi je suis sûre que ça va marcher à fond, si tu ne prends pas des grands airs comme au tennis. Je suis certaine que maintenant tu vas lui faire de l’effet.

- Eh ! Doucement ma belle, je ne tiens pas à lui faire trop d’effet ! Pour ce qui est de mes grands airs, comme tu dis, c’est la seule façon de leur en imposer quand je suis avec ces gandins du tennis. Mais s’il n’y a que tes frères à Riom, tu as raison de dire que c’est une petite bande.

- Il y a aussi Isabelle Lachaud, mais attention, c’est une concurrente ! Et puis, j’espère surtout que son cousin Ernest reviendra au mois d’août comme l’an dernier. Il avait passé quinze jours avec ses parents à l’hôtel de la gare chez Monier. Quand ils sont repartis, il est resté jusqu’à la fin du mois chez Isabelle. On était bien tous les deux à la fin. J’ai pleuré comme une madeleine pendant deux jours quand il est parti.

- Deux jours à pleurer ? Pour toi ça me paraît beaucoup !

- Bon ! En tout cas, ça avait commencé la veille du départ de ses parents. Monier, le patron de l’hôtel, avait emmené tout le monde pêcher des écrevisses dans un ruisseau sur le plateau près de Ségur. On s’est répartis par groupes de deux pour placer des balances tout le long de l’eau sur deux ou trois kilomètres. Je me suis arrangée pour faire équipe avec Ernest.

Notre pêche n’a pas été mauvaise. Comme on a laissé longtemps les balances sans s’en occuper, elles étaient pleines de bestioles quand on est revenu les voir.

- Qu’est-ce que vous avez donc fait tout ce temps-là ?

- Oh, il m’a embrassée ! Des gros baisers qui n’en finissaient pas. Et puis il en avait après mes seins. Mais je n’étais pas très rassurée. Je guettais de peur que quelqu’un ne revienne vers nous.

- Et ça te faisait de l’effet ?

- J’aimais bien, mais ça me tiraillait un peu. Par contre, je me plaisais à le sentir tout raide contre moi, quand il m’embrassait.

- Et ça s’est arrêté là ?

- Tu trouves que ça ne suffisait pas pour la première fois ? Mais dis donc, je te raconte toutes mes histoires. Toi, tu es bien mystérieuse avec ton amour qui te rejoint dans les nuages.

- Moi, je n’ai pas eu vraiment d’aventure, mais je veux vite savoir si celui à qui je pense m’aime vraiment. C’est bien à toi que j’en parlerai en premier, mais laisse-moi un peu de temps. Finis plutôt de me dire ce qui s’est passé ensuite.

- Et bien oui, si tu veux tout savoir, le dernier soir avant de partir… J’avais bien calculé, j’étais sûre qu’il n’y avait pas de risque ce jour-là.

- Alors qu’est-ce que ça t’a fait ?

- Il avait tellement envie que ça n'a pas duré longtemps.

- Et depuis, tu as eu envie de recommencer ?

- Bien sûr ! Mais je ne vais pas faire ça avec le premier garçon venu !

- Ton Ernest alors, tu crois qu'il reviendra cet été ?

- Isabelle m'a dit que ce n'était pas sûr, la dernière fois que je l'ai vue. Elle était partie quand je suis arrivée en vacances et je ne sais rien de plus.

- Et lui ? Il ne t'a pas donné de nouvelles depuis l'été dernier ?

- Il avait promis de m'écrire au moins chaque mois. Comme une idiote, c'est moi qui ai commencé par lui envoyer une longue lettre trois jours après son départ. Il m'a juste renvoyé un petit mot trois semaines après. Depuis j'ai récrit deux ou trois fois, mais plus rien de lui !

- Et tu tiens encore à lui ?

- Tu parles, moins j'ai de nouvelles plus il me rend folle. Je suis sûre qu'il en pinçait pour moi. C’était trop bien tous les deux. Si tu avais vu comme il me regardait et il n’arrêtait pas de dire qu'il m'aimait.

S'il vient, je vais quand même lui faire payer. Il y a un bon copain de Jean-Marie justement qui vient souvent à la maison. Quand Ernest sera là je m'en servirai pour le faire marcher.

- Raconte-moi un peu tes grandes manœuvres.

- Oh ! Ca ne sera pas bien difficile. Mais tu dois le connaître, il est de par ici justement l'ami de Jean-Marie, Henri Delpuech. Il travaille chez Talby au garage Citroën à Riom.

Colette sent le sang affluer à son visage ; elle en a le souffle coupé. Dans son lit de camp de l'autre côté de la table de chevet Gilberte, les yeux au plafond, ne regarde pas son amie mais elle s'étonne du mutisme soudain de Colette :

- Qu'est-ce qui t'arrive, tu t'endors ? Tu ne veux plus qu'on parle ?

- Mais si, mais si ! Je m'étais assoupie une minute. Ca y est, je me redresse, on aura tout le temps de dormir demain matin. Qu'est-ce qu'il devient donc Henri ? Ca fait quelques mois qu'on ne l'a pas vu par ici.

- La grande nouvelle, c'est qu'il a une moto. C'est son patron qui la lui a prêtée jusqu'à ce qu'il parte au service militaire, en septembre je crois. Elle appartenait au fils Talby, mais il a glissé sur des gravillons dans un virage et il s'est emporté tout le côté. Alors il ne veut plus entendre parler de moto, il roule en auto maintenant.

- Et Henri ne craint pas de tomber ?

- Il est bien content de se faire voir, mais je crois qu'il est prudent. L'autre jour, il a emmené mes frères en trousse, l'un après l'autre. Ensuite, il voulait m'emmener aussi.

- Et tu as refusé ?

- Justement je lui ai dit : "Non, pas aujourd'hui." et il m'a répondu : "Eh bien ! Mais quand tu voudras". Alors si Ernest vient, dès qu'il sera là, je demanderai un soir devant lui à Henri de m'emmener faire un tour de moto jusqu'au lac de Menet. Une fois là-bas, je l'amènerai faire une balade à pied. Je suis sûre que ça va exciter Ernest et le rendre jaloux.

- Et tu es persuadée qu'Henri acceptera la promenade.

- Oh, ne te fais pas de souci, je saurai bien lui en donner envie !

Colette est furieuse. Sur l'instant elle déteste son amie.

Mais il les lui faut tous. Qu'est-ce que c'est que cette chatte en folie ?

- Et puis bonsoir ! On éteint si tu veux, cette fois j'ai sommeil. Bonne nuit !

Colette n'a pas sommeil. Elle met du temps à s'endormir cette nuit-là. Cette joyeuse semaine lui semble soudain plus amère. Henri part donc à l'armée dans moins de deux mois. Cela ne laisse pas beaucoup de temps pour voler son cœur. Et voilà que sa meilleure amie s'est mise en tête de l'aguicher.


*


Passée sa brève colère, Colette n'en veut plus à Gilberte. Si elle s'était confiée à elle, sans doute aurait-elle cherché un autre partenaire pour son stratagème.

Mais Colette se sent plus déterminée que jamais à entreprendre son offensive. S'il faut rendre Henri jaloux, elle n'hésitera pas à son tour à quelque rouerie pour le conquérir.

Pour l'instant c'est elle qui se sent jalouse. A cause de cet Henri pour lequel, gosse, elle a déjà souffert de l’entendre traité de bâtard. Et voilà qu'elle se morfond pour lui, sans même savoir s'il l'aime le moins du monde. Elle s’endort mécontente, sur des plans de bataille et de victoire.

Au réveil, Colette a surmonté sa déconvenue.


Ces brillantes journées se terminent par un voyage à Vichy, où la petite troupe débarque dans son moderne carrosse pour déjeuner à l'hôtel Florida, une des tables les plus réputées de la luxueuse station thermale.


Image:Florida.jpg l'hôtel Florida


Le menu comporte entre autres délices deux spécialités de l’endroit, filet de sole et tarte aux pommes maison, arrosées d'un Meursault Goutte d'Or qui monte un peu à la tête des jeunes filles, prises d'un furieux fou rire. On se retourne des tables voisines. A la grande honte d'Angèle Tournadre, doucement reprise par son mari : - Allons, laisse-les s’amuser un peu, ce sont leur succès que nous fêtons. Tant pis pour les esprits chagrins !

Le soir on rentre tard, après avoir déposé Gilberte à Riom avec des embrassades, des remerciements et la promesse que Colette rendra prochainement la visite à son amie.

C'est d'ailleurs son plus cher désir, étant donné une petite idée qu'elle garde bien ancrée dans la tête.




Chapitre VI : Les grandes manœuvres

Colette ne risque pas de l'oublier ce onze août, soir de la sainte Suzanne, la nuit des étoiles filantes.

Une joyeuse bande se retrouve après dîner sur le Couderc, le champ de foire de Riom-ès-Montagnes, situé entre les vieilles rues du bourg groupées autour de la belle église romane et l'avenue plus récente allant à la gare. Sur ce lieu de rencontre rituel de la jeunesse locale, les cris et les rires ponctuent les déclarations triomphales des heureux qui ont cru apercevoir une trace lumineuse fugitive, permettant de formuler un vœu.


Image:egliseriom.jpg l'église romane, photo site architecture.relig.free.fr


Colette est arrivée l'avant-veille, amenée par son père sur le point de reprendre ses périples professionnels. Pendant le trajet, il n'a pas su éviter de l’abreuver de recommandations. Elle les a reçues avec un sourire bienveillant et amusé :

- Mais oui, mon petit papa, ton grand bébé ne va pas sucer son pouce, surtout chez des étrangers.

- C'est ça, tu penses que je commence à radoter ! A mesure que tu deviendras adulte, tu n'as pas fini de t'apercevoir que la vie n'est pas aussi simple que tu pourrais croire.

- Mais c'est de ta faute, tu m'as trop gâtée ! Tu m'as toujours évité toutes les difficultés, avait-elle poursuivi pour le taquiner. Ajoutant aussitôt :

- Pourtant sois rassuré, j'ai la tête sur les épaules. Tu sais bien que ta fille n'est pas une écervelée et qu'elle ne fait jamais que comme elle a décidé.

- Oh, ça sûrement ! Mais je n'en suis pas complètement rassuré pour autant !

Comme toujours, Colette lui apporte aussitôt un apaisement par une câlinerie du geste et de la parole :

- Ne te fais donc pas de bile, mon gentil papa ! Cependant qu'elle caresse sa joue du revers de la main.

Décidément, il a bien du mal à avoir le dernier mot avec ses deux femmes.


*


Leur arrivée dans la belle auto bleue n'est pas passée inaperçue dans le voisinage :

- Tiens ! Il y a de la visite chez les Jouve. - Oui ! Des gens chics. Ca n’a pas l’air d’être de la famille ?

Bien que Colette ait souhaité apporter le minimum de bagages, les soucis un peu inhabituels d'élégance destinés à favoriser ses vues l'ont contrainte à rajouter un gros sac de voyage à sa valise. Cela a posé quelques problèmes d'installation. Madame Jouve s'est inquiétée qu'ils soient résolus au mieux, vu la qualité de leur hôtesse. Colette a cherché à la mettre aussitôt à l'aise : Ne vous tracassez pas, on a l'habitude de se débrouiller avec Gilberte. Je laisserai mes affaires dans les bagages qu'on glissera sous le lit.

La chambre de Gilberte au deuxième étage n'est pas grande et un peu mansardée, mais le lit est assez large pour les deux amies. Elle est voisine de celle des parents. Les deux garçons, Jean-Marie et Olivier, occupent la petite chambre au premier à laquelle on accède par une porte au fond de la grande cuisine servant de salle à manger. Chacune des chambres est munie d'une table de toilette où trône un grand pot dans une large cuvette de faïence pour les ablutions, à l'aide de l'eau collectée au robinet sur l'évier de la cuisine. Les W-C se trouvent à l’extérieur, dans une cabane de bois adossée au mur sur l’arrière de la maison. Les tables de chevet sont équipées d'un vase de nuit qui évite certaines déambulations nocturnes.

C'est une vieille maison de pierre couverte d'ardoise au bas de la rue commerçante aboutissant à l'église. Beaucoup plus haute que large, la place y est comptée à chaque niveau. Le bas est occupé par une étroite boutique tout en longueur qu'il faut traverser pour accéder à l'escalier étroit desservant les deux étages. Derrière l'échoppe où Monsieur Jouve travaille au vu des passants, un espace est aménagé au fond, près de l'escalier où l'on a installé quelques rayonnages remplis de marchandises. C'est en principe le domaine de Madame Jouve, essentiellement les jours de marché où se fait l'essentiel de la vente de chaussures.

Pour aider à subvenir aux besoins de la famille, la mère de Gilberte effectue également des travaux de couture à domicile. Elle y consacre deux ou trois après-midi par semaine chez les femmes de gros commerçants du bourg ou chez les institutrices qui ne disposent pas du temps nécessaire à l'entretien des trousseaux de leur famille.

Parfois, on la demande en campagne aux alentours. Elle s'y rend à bicyclette dès le matin. Elle est nourrie sur place à midi, de façon à travailler toute la journée sans une trop longue interruption pour le déjeuner.

Maman Jouve a aussi la direction du potager, dans les jardins communaux près de la rivière. Maintenant que les garçons sont grands, elle bénéficie d'une aide efficace, bien qu'irrégulière, en fonction de leur disponibilité. Mais dans les premières années de leur mariage, en dehors du bêchage, qu'il effectuait le dimanche, son mari ne quittait pas l'échoppe et elle avait la charge à peu près exclusive des semis, des plantations et des récoltes. Leur assiduité dans le labeur ne leur a pas procuré la richesse, mais a permis aux époux de donner une certaine instruction aux enfants.

Elevée plus bourgeoisement que Gilberte, Colette est toujours restée simple. Elle n'a pas de difficulté à s'adapter à des conditions matérielles un peu plus rudes. Son parler direct et son attitude franche et ouverte ont rapidement dissipé les craintes des parents Jouve, de ne pas être à l'aise en sa compagnie.

Jean-Marie Jouve, très volubile comme avec toutes les filles qu'il côtoie, entoure Colette de prévenances plutôt excessives. Elle voit là une possibilité éventuelle pour susciter quelque jalousie, si l'objet de ses pensées, peut-être attiré ailleurs, ne semble pas attacher d'intérêt à sa personne.

*

Quand elles rejoignent le groupe après souper, tous les garçons sont déjà rassemblés et Isabelle Lachaud, l'amie de Gilberte, favorisée par la faible représentation féminine semble régner sur sa cour. Colette serre la main de chacun et a le geste de tendre la joue à Henri Delpuech qu'elle remarque tout de suite dans la pénombre grâce à la demi-tête dont il dépasse le groupe. Mais il ne paraît pas s'en rendre compte, lui serrant la main sans marque particulière d'attention. Avec au contraire un peu de gêne, lui semble-t-il. Par contre, Gilberte a sauté au cou d'Henri, lui déposant un bref baiser sur la joue qu'il n'a pas fait mine de rendre, mais il l'a gratifiée de quelques paroles flatteuses sur son corsage.

Malgré la joyeuse ambiance, Colette perçoit bien vite une certaine tension au sein de l’assemblée. En effet, Gilberte l'a informée dès la veille de la mise en œuvre du plan machiavélique qu'elle lui avait précédemment exposé.

A son arrivée quelques jours plus tôt, Ernest Lachaud s’est montré assez indifférent à l'égard de Gilberte. A ses reproches de ne plus lui avoir donné signe de vie, il rétorque :

- Tu sais, les vacances, c'est les vacances ! Une fois rentré, il y a autre chose à faire qu'à gribouiller sur du papier à lettres.

Gilberte feint alors de ne pas y attacher, elle-même, plus d'importance. Elle profite du premier soir de réunion de la bande, la veille même de l'arrivée de Colette, pour tenter de jeter son dévolu sur Henri Delpuech, sous les yeux d'Ernest Lachaud.

Gilberte réussit à se faire emmener à moto au lac de Menet où ses chatteries font merveille auprès d'Henri. Il finit par se montrer plus entreprenant qu'elle ne le souhaitait. Elle tente de tempérer ses ardeurs par de vagues promesses, mais il manifeste des dispositions qui demandent mieux que des promesses.

- Et alors ?

- Alors, c'est qu'il est costaud Henri !

- Il ne t'a quand même pas violée ?

- Enfin, presque... Je disais : “ Non, non, non ! ” Et, comme je continuais de dire non, il a ouvert son pantalon… Si tu savais ce qu’il m’a demandé !

- Voilà ce qui arrive à vouloir exciter les garçons !

- Oh ! Mais j’ai refusé ! C'est qu'il est fort de partout cet animal ! Je n'avais jamais vu ça !

- Dis donc, mais tu m'as l'air d'avoir plus d'expérience que tu ne dis !

- Oh ! C'est vrai qu'une fois ou deux avec les copains de Bort… On a dit aux parents qu'on ne quittait la pension que le lendemain. On a passé la nuit à l'hôtel et on s'est bien amusés.

- Et avec Henri Delpuech, alors ?

J'ai préféré le laisser faire comme il voulait au début. Je me suis dit qu'après tout j'en profiterai aussi.

Colette est furieuse.

- Cette fois tu es rodée, ma vieille ! Ca ne fait rien mais tu vas quand même vite en besogne avec les gars ! Et ça ne te gêne pas pour Ernest ?

- Henri m'a juré de ne pas lui en parler.

- Dans ce cas-là... »

Gilberte est pourtant déçue du fait que l'excitation physique, à laquelle elle a amené Henri, ne se soit accompagnée d'aucune marque d'intérêt sur le plan sentimental :

- J'ai l'impression qu'il me considère comme une rien du tout.

Sans l’exprimer Colette pense qu'il n’est pas loin de la vérité.

Par contre la réussite a été totale du côté d'Ernest Lachaud, qu'ils ont retrouvé rageur. Il a quitté rapidement le groupe, sur un rapide bonsoir à chacun, mais sans saluer Gilberte. Elle en est maintenant à ne plus savoir, si elle souhaite le retrouver. Ou si elle ne va pas tenter de prouver à Henri qu'elle vaut mieux que l'impression qu'il semble avoir eu d'elle.

Colette a du mal à cacher son dépit, mais elle fait son profit de tout cela. Plus décidée que jamais à lancer sa contre-offensive, elle se dit qu'il faut savoir faire preuve de toutes les audaces pour accrocher un garçon. Mais il faut aussi parfois s'armer de prudence avec les autres.

Quant aux amies, mieux vaut s'en méfier !


*


Tous sont assis en rond sur la pelouse tout près de la fameuse moto d'Henri et des vélos de deux autres filles et de leur grand frère. Ils viennent d'arriver d'un hameau voisin, tous trois rameutés par Isabelle Lachaud qui semble attirée par le garçon.

Rapidement Colette, indifférente aux nouveaux venus, dresse son plan de bataille.

Délaissant Jean-Marie Jouve, qui paraît courtiser successivement toutes les filles, Colette pense qu'il serait plus efficace de faire quelque discrète avance à Ernest Lachaud. Il sera sans doute plus réceptif, dans l’espoir de toucher Gilberte en se rapprochant de sa propre amie. Cela pourrait ainsi raviver l'intérêt de Gilberte pour Ernest, s'il apparaît à celle-ci pouvoir se consoler aussi vite de la désillusion qu'elle lui a causée.

Dans la conversation, Ernest Lachaud a dit qu'à Paris il se servait presque tous les dimanches de la moto utilisée en semaine par son père pour aller travailler. Il prétend qu'elle est plus puissante que celle d'Henri et ils se sont lancés dans une discussion au sujet des mérites comparés des deux engins.

Insensiblement Gilberte se rapproche d'Henri jusqu’à être assise contre lui. Colette décide alors d'exécuter la même manœuvre auprès d'Ernest étonné, mais apparemment flatté, en prétextant qu'elle s'intéresse aux problèmes mécaniques qu'il semble si bien maîtriser.

On s'avise qu'Henri devrait bien continuer ses baptêmes à moto pour ceux qui n'ont pas eu le privilège d'en bénéficier encore. Il a l'air de vouloir se faire prier, arguant de l'heure déjà tardive. Gilberte lui a peut être fait entendre qu'elle souscrirait volontiers à une deuxième équipée, plutôt que de le voir accaparé par tous les nouveaux venus. On décide que la promenade se limitera pour chacun à un rapide tour du Couderc. Colette pense le moment venu de se lancer dans une brutale offensive destinée à modifier le cours peu favorable des événements :

- Dis-moi, Henri, puisque tu n'as pas l'air enthousiaste d'être obligé de promener tout le monde maintenant qu'il fait tout à fait nuit, laisse donc Ernest te relayer. Je serais ravie de faire un tour avec lui, si tu veux bien lui prêter ta moto. Il a l'air très expérimenté.

Colette sent immédiatement qu'elle marque un point important. Déjà agacé qu'elle ait semblé faire plus de cas tout à l'heure des propos de cet amateur, que de s'intéresser aux arguments du professionnel qu'il est, Henri se sent soudain furieux qu'elle veuille s'accrocher aux reins de ce parisien vantard :

- Bien, bien ! Si tu y tiens, fais donc un tour avec Ernest, mais je t'en ferai faire un aussitôt après. Tu pourras juger lequel sait le mieux conduire !


Image:terrot.jpg photo site motocollection.com


Ernest Lachaud ne proteste pas que, prenant pour la première fois la moto d'Henri Delpuech, il ne peut pas la connaître immédiatement aussi bien que lui qui la chevauche tous les jours. Il est trop heureux d'expérimenter la machine et d'enlever à son tour Colette sous les yeux de Gilberte, fût-ce pour quelques minutes.

Colette a d'abord pensé demander à Ernest d'allonger la promenade, mais, vu la réaction immédiate que sa proposition provoque de la part d'Henri, elle juge qu'il n'est pas nécessaire de développer son plan aussi loin.

Les hommes lui semblent soudain une bien curieuse espèce. D’un maniement assez simple en somme. Elle n'a pourtant pas l'intention d'utiliser les possibilités qui lui apparaissent auprès de quelqu'un d'autre que l'élu de son cœur. Elle veut seulement l'amener à dévoiler les sentiments qu'elle espère lui inspirer.

L'allée circulaire qu'ils viennent de parcourir ne les a éloignés que quelques menus instants. Mais le sourire satisfait d'Ernest, qu'elle se complaît à remercier et à féliciter, montre auprès des mines déconfites d'Henri et de Gilberte combien ces brefs développements bouleversent les sentiments de chacun.

Gilberte adresse à son amie Colette des regards totalement incrédules devant le souci qui semble soudain habiter Henri Delpuech de s'affirmer le meilleur auprès de Colette.


*


Lorsque le changement de conducteur s’est opéré, Colette ceinturant Henri lui crie de s'arrêter au bout de quelques dizaines de mètres.

- Tu es mal installée ?

- Pas du tout ; mais j'ai envie d'aller jusqu'à Menet !

- Oh, non ! Pas toi, Colette !

- Ah, bon ! Et pourquoi pas moi ?

- Mais parce que c'est toi, précisément. Tu n'es pas comme les autres. Et puis, qu'est-ce qu'ils vont dire tous ?

- Ils diront ce qu'ils voudront, au moins on pourra se parler tous les deux. Moi aussi, je trouve que tu n'es pas comme les autres.

Lorsqu'ils ont passé les dernières maisons du bourg, elle lui demande de stopper à nouveau.

- Mais qu'est-ce que tu veux encore ? demande-t-il inquiet.

- Tu as raison, pas la peine d’aller plus loin. Enfin nous sommes seuls.

Il range la moto contre la haie à l'entrée d'un petit chemin de terre et ils commencent à marcher en se tenant la main sans parler, lentement, pendant de longues minutes.

- Tu vois, Henri, tout ce qu'on arrive à se dire sans dire un seul mot !

- Tu es folle, Colette, tu sais bien que ce n'est pas possible.

- Explique-moi bien ça, Henri, pourquoi ça ne serait pas possible ? Tu vas avoir du mal à me le faire comprendre !

- D'abord, s'il faisait jour, tu verrais que j'ai les mains noires. Le cambouis, ça ne s'en va jamais tout à fait.

- Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse que tu aies les mains noires ?

- Ton père n'a pas les mains noires.

- Ah, nous y voilà ! Mon père a une belle situation qu'il s'est faite tout seul en travaillant, en n'étant jamais chez lui. Alors du coup moi je ne suis qu'une sale gosse de riche. C'est ça que tu veux me dire ?

- Mais non ! Tu n'es pas fière. Ton père et ta mère sont très gentils avec moi. Seulement on n’est pas du même monde. Vous êtes trop bien pour moi. Et, ça, tu n'y peux rien !

- Mais, qu'est-ce que tu me racontes ? J'ai toujours eu plus d'admiration pour toi que pour aucun garçon. Ma mère te considère comme le meilleur élève qu'elle ait jamais eu. Et si je dis à mon père que je veux t'épouser, il trouvera que tu es le meilleur, si je t'ai choisi.

- M’épouser ? Colette ! Moi, je veux être digne de ma femme et de sa famille. Que tu le veuilles ou non, c'est ainsi, je ne suis qu'un bâtard !

- Ah non ! Henri ! Bâtard, bâtard ! Mais je refuse de t'entendre répéter ce mot. Infamant par la bouche des imbéciles !

- Ecoute Colette. Je t'aime et je t'admire depuis que je t'ai connue toute gosse. Mais je m'étais promis de ne jamais t'en parler. Je veux partir, je veux gagner beaucoup d'argent, pour qu'on oublie ce que je suis pour les gens d’ici. Je veux devenir riche et capable de t'offrir tout ce que tu pourras désirer.

- Mais c'est merveilleux ça, Henri, tu vois bien que moi aussi je t'aime.

- Ce qui n’est pas merveilleux, c'est que je pars pour l'armée. Et ma décision ne changera pas. Je ne reviendrai que fortune faite pour t'honorer comme une reine. Mais je ne voulais pas te le dire. Ca sera encore beaucoup plus dur de partir !

- C'est malin ! Et si tu me retrouvais mariée à un jeune crétin avec quatre ou cinq marmots autour de moi !

- J'accepte le risque.

A nouveau sans voix, ils continuent leur marche lente, les mains plus fortement unies, envahis de la plus profonde joie par la révélation de leur passion réciproque et anéantis de leur prochaine séparation. Elle sait qu'elle ne lui demandera pas de changer sa décision. C’est inutile et y parvenir serait pire. Blessé dans sa fierté, tôt ou tard, il lui en voudrait. Elle se persuade qu'elle sera capable elle-même de l'attendre, comme lui-même y est résolu.

Mais rien ne doit s'opposer au bonheur qu'ils peuvent voler aux dernières heures où la séparation se trouve encore différée. Colette ralentit leur marche, s'arrête et très lentement se rapproche des lèvres d’Henri où elle butine les petits baisers dont elle a rêvé depuis si longtemps.

Envoûté, inactif, il reçoit ce bonheur qui se crée en eux. Plaqués l'un à l'autre, ils échangent un baiser plus intense qu'ils ne savent plus arrêter.

Sans autres mots ils se laissent glisser sur l'herbe sèche en bordure du chemin et alors qu'assis, leurs bouches se cherchent à nouveau, Henri allonge brusquement Colette, dégrafant son corsage pour caresser délicatement ses petits seins durcis.

Colette, le cœur en fête de tous les chants du monde, d’hier et de demain, laisse agir Henri pour les libérer des dernières entraves, murmurant doucement :

- Viens dans ma maison… Mon bel amant… Que je t'aime !

Lui ne l'entend plus...

Très vite, une onde de bonheur envahit Colette au brusque accomplissement du plaisir d’Henri.

Mais tandis qu'elle se laisse gagner à l'extase de retenir enfin son homme en elle, il se dégage vite pour s'isoler derrière la haie bordant le chemin.

Prestement rajustée, Colette le rejoint aussitôt en hurlant son nom. Elle sent des larmes sur les joues d’Henri silencieux, la tête basse.

- Pardonne-moi, Colette, je ne voulais pas. Je t'ai forcée comme une catin, toi, ma petite princesse.

- Mais qu'est-ce que tu me chantes encore là ? Cesse de me traiter comme une gamine. Mais je le voulais, moi, que tu me prennes ! Je voulais être ta femme, je suis ta femme.

- J'ai tellement peur de te faire du mal !

- Je ne veux pas t'empêcher de partir. Tu réussiras et je suis décidé à t'attendre. Mais si on ne devait pas se retrouver, tu resteras le premier. Je me suis gardée pour toi. Je voudrais que tu en sois heureux et fier.

-Je voudrais tant te rendre heureuse.

- Alors, passons toute une longue nuit ensemble. Je veux être toute une nuit avec mon mari. Je veux que tu prennes tout le temps de me faire et de me refaire l’amour, si tu m’aimes tant.

- Tu ne le vois donc pas ? Viens. Rentrons maintenant.


Grâce à la complicité d'Isabelle Lachaud, qui formule une invitation, et de Gilberte, raccordée avec Ernest, Colette peut retrouver Henri pour leur nuit d'amour et de rêve. Pour compenser son inexpérience et s'imprégner de lui dans tout son être, elle veut tout faire pour épuiser ce grand corps plein de sève, se l'approprier totalement en cette seule nuit.

Après la hâte des premières étreintes, elle sent encore en lui quelque retenue, due sans doute à un reste de pudeur lié au fait de l'avoir depuis toujours établie sur un piédestal auquel il semble persister à se trouver indigne d'accéder. Sans répit, elle l’attire, le bouscule, pour supprimer cette distance dont il n'arrive pas à se libérer totalement :

- C'est notre nuit de noces, Henri. Je ne veux pas de repos, je veux que mon corps se souvienne de toi.

Colette tire de son sac le champagne dont elle a fait l'acquisition pour que la fête soit complète. Ils boivent goulûment un grand verre. Elle insiste pour qu'Henri continue à s’abreuver du précieux breuvage. L'euphorie consécutive semble enfin le libérer de ses réticences.

A l'approche du matin, elle ressent comme une douce victoire qu'il revienne de lui-même vers elle pour de plus calmes ébats, au sortir de leur demi-sommeil.

Tout s'est ainsi déroulé comme elle a voulu et organisé. Veni, vidi, vici ! Son grand amour a cessé de n'être qu'un mirage. Elle l'a réellement vécu dans ce tourbillon dément.


Les soirs suivants, ils se retrouvent à la sortie du travail d’Henri. Ils gagnent la hauteur au-dessus du bourg pour une rapide étreinte sur un talus derrière le bosquet de hêtres. Allongés côte à côte, ils savourent ensuite la délicieuse quiétude de longs moments silencieux et reviennent au village par un grand détour. Heureux, mais de plus en plus conscients du déchirement que va constituer leur séparation.

*

Rentrée à Bonnal, avec l’espoir de revoir Henri quelques jours avant son incorporation, Colette reçoit un douloureux message. Henri précipite son départ, il fuit par amour. Pour préserver leur union du naufrage auquel elle lui semble condamnée par la médiocrité de sa position présente. Ayant l'ambition de conserver à leur passion sa plénitude, pour que sa volonté ne le trahisse pas, il a décidé de ne plus donner de nouvelles, ni ne souhaite en recevoir.

Colette a un immense chagrin. Mais elle admire qu'Henri ait l’énorme courage de ne pas dévier du dur chemin qu’il a choisi, qu'il ne flanche pas dans sa décision. Alors qu'elle lui a rendu la tâche si difficile !

Malgré tout, elle est heureuse d'avoir installé cette oasis de bonheur, profondément tapie tout au fond de leur cœur.


Ce que Colette ignore pourtant c’est qu’une rage secrète, envers un homme qu’Henri n’a jamais rencontré, a récemment cristallisé sa froide détermination à partir au loin pour faire fortune.


Chapitre VII : Lecoq-Battut

Jules Lecoq-Battut n’est pas grand mais se tient très droit. Récent propriétaire d'un manoir ancien, agrémenté d'un vaste parc situé à flanc d'une colline boisée à peu de distance d’Aurillac sur la route de Saint Simon, il œuvre pour s’insérer au sein de la bourgeoisie locale.

Soucieux de la position sociale qu'atteste son séjour, Monsieur Lecoq-Battut cherche à la conforter par des signes extérieurs d'élégance, tempérés de la discrétion seyant à une personne de qualité. Très affable dans le premier contact, il est fort attentif à se munir d’un équipage convenant à son nouvel état. Casquettes, foulards et tous accessoires portent une griffe prestigieuse.

Habitué dès l'adolescence à monter à cru les lourds chevaux de ferme, Jules fréquente un manège pour acquérir une maîtrise plus académique de sa blanche monture racée, acquise depuis peu. Aussi ce coquelet a-t-il fière allure, coiffé de la bombe et badine en main, lors de sa promenade équestre matinale.


Image:pur-sang.jpg cliché wikipédia


Son ramage par contre n'est pas toujours de la qualité du plumage. N'ayant pu corriger son parler aussi parfaitement que sa monte, sa conversation s'émaille parfois de locutions peu orthodoxes. Mais il a la sagesse d'être peu disert et d'user pour s'exprimer d'une tonalité discrète. Ce qui laisse un doute sur la réalité de l'incorrection de langage que l'on a cru percevoir.


Cet opulent personnage a vu son destin se modifier favorablement voici presque vingt ans.

Célibataire endurci, depuis la disparition de son père il exploitait au-dessus de Bonnal la ferme familale avec sa mère. Leur jeune bonne était tombée enceinte. Notre fermier, qui ne s’appelait encore que Lecoq, avait refusé le mariage, malgré les objurgations de l’aïeule.

Bien opportunément, un vieil oncle fortuné et sans descendant direct avait fait venir Jules à Paris pour l’aider et lui succéder plus tard à la tête d'une grande brasserie.

La mère Lecoq était rapidement décédée. De chagrin, avait-on dit !

Peu après son arrivée dans la cpitale, l’oncle a rapidement marié Jules à une Parisienne un peu mûre, d’origine rouergate. La famille est aussi dans la limonade.

A la mort de l’oncle, Lecoq a recueilli l'affaire et des immeubles de rapport dont les loyers procurent des revenus élevés. Il a rapidement cédé la brasserie. Bien conseillé par son banquier, il a réalisé quelques placements judicieux. Ils ont encore accru son avoir et ses subsides.

Revenu récemment au pays, Jules Lecoq, pour plus de distinction - et pensant jeter ainsi un voile sur ses frasques passées - a adjoint Battut, le nom de jeune fille de sa mère, à son patronyme. Grisé par ses larges possibilités financières, Jules Lecoq-Battut, homme habituellement pondéré et plutôt pingre, s'est alors lancé dans un fol investissement, l'acquisition et la restauration de son fastueux séjour actuel. Poussé par l'architecte, outre de coûteux aménagements intérieurs, il a entrepris, luxe rare pour l’époque, la réalisation d’un court de tennis sur l'arrière du bâtiment.

Au vu des factures dépassant les estimations initiales, un vent de panique a ramené Jules au galop vers sa grande prudence naturelle. Malgré la préservation de l'essentiel de son pécule qui suffit à lui conserver de larges revenus, la remise en état des dépendances, protégées de la vue par un rideau de tilleuls, est la première victime de la nouvelle austérité.

Dans le même temps qu'il joue au châtelain, Lecoq-Battut se laisse aller à certaines mesquineries, concernant au premier chef le budget chichement attribué à sa femme, déjà chagrinée de cette retraite campagnarde. Cela témoigne d'un comportement assez paradoxal, mais rassure ce hobereau sur la pérennité de sa situation financière, pourtant fort peu menacée.


*


Henri Delpuech a appris par une balourdise de son patron que ce Lecoq-Battut n’est autre que le fermier Lecoq, tenu pour son vrai père. La mère d’Henri avait été bonne chez lui autrefois.

La rumeur publique a retenu que Lecoq était parti autrefois pour Paris, mais peu de gens connaissent ce retour sous son nouveau patronyme. Talby l’a rencontré, à l’occasion d’une visite à son collègue Citroën d’Aurillac chez qui le riche propriétaire venait faire réviser sa voiture.

- Dis donc ! Ca a l’air d’un rupin ton client ?

- Ah ! C’est notre nouveau châtelain, Lecoq-Battut ! A vrai dire, c’est Jules Lecoq. Tu sais bien ! Le fermier, près de Bonnal, qui a défrayé la chronique dans le temps, avant d’aller faire fortune à Paris !

- Attends un peu ! Mais oui ! Ca doit être le père d’Henri Delpuech, mon nouvel apprenti ! Alors ça !

Talby n’a pas résisté à l’envie d’entretenir avec force détails son jeune apprenti de sa découverte.

Cette révélation a aussitôt affermi Henri dans sa résolution à devenir riche, comme un défi inaliénable face à ce père défaillant.


Chapitre VIII : Parade amoureuse

Aujourd'hui, au-delà du cataclysme à la mesure du bonhomme, l’admiration de Colette pour son mari persiste. Quelle autre femme a-t-elle jamais reçu pareil hommage ? Tant d'années après la séparation, garder la volonté et le désir de revenir lui faire l'offrande de la fortune, fruit de son labeur et de ses souffrances. Quelle magnifique preuve d’amour !

Voilà pourtant qu'elle se retrouve seule à nouveau. Eloignée d'Henri, Colette doit s'assumer sans le secours de quiconque, comme elle avait dû le faire dans ces années-là.

Le lointain espoir de renouer le fil des jours heureux, s'il est tout aussi incertain, brille sans doute aujourd'hui d'un moins vif éclat.

A l'inverse, le capital des bonheurs vécus s'est considérablement accru. Avant la dernière tempête, l'oasis de bonheur d’antan a prospéré en un continent de joie auquel elle décide d'accorder encore un regard en poursuivant de ce côté-là la quête des souvenirs.

Colette fait quelques pas pour se dégourdir les jambes. Elle se prépare du thé, avant de regagner son fauteuil munie d’un tabouret où reposer les pieds. Elle a sous les yeux la photo qu'Henri avait faite sur le balcon de leur suite luxueuse du Schweizerhof face au lac de Lucerne et qu'elle avait jointe à une lettre adressée à sa mère lors de leur voyage de noce.

*

Lentement l’image s’anime…

Après avoir pris le cliché, Henri est parti rejoindre Gunther Hermann, suisse d’origine, son actuel associé et son complice de longue date. Ils ont crapahuté ensemble et réussi ensemble. Gunther assistait au mariage la semaine passée parmi quelques parents ou intimes. Ils se retrouvent aujourd'hui avec Henri pour négocier un prêt important auprès d'une banque zurichoise. Gunther repartira rapidement en Afrique pour ne pas laisser trop longtemps les chefs de chantier et de convoi sans surveillance rapprochée.

Colette a tout de suite été conquise par la franchise qui émane de la personne de Gunther et par la connivence qui apparaît immédiatement entre Henri et lui. Pour des raisons similaires, Gunther a vu ses craintes, de ne pas pouvoir conserver des liens aussi confiants avec Henri du fait de son mariage, s'évanouir dès sa première rencontre avec Colette. Gunther a lui-même apprécié les propos nets de Colette et son regard assuré.

De les voir avec Henri, par delà l'envoûtement de leur lune de miel, dans une telle harmonie pour résoudre en si peu de temps leurs divers problèmes, l'a sidéré. On croirait que leurs vies se sont déroulées côte à côte depuis de nombreuses années.


Lors de leurs tête-à-tête depuis le retour d’Henri, Colette ne se lasse pas de l'écouter lui raconter leur épopée. Il y a encore des vides, mais ils se comblent de jour en jour à la manière d'un puzzle. C'est Gunther, comptable de formation, qui avait mené les négociations financières en Afrique du Nord pour acquérir, pour une bouchée de pain auprès de l'intendance de l'armée américaine, tout un lot de véhicules et de matériels désaffectés. Parfaitement trilingue, en plus de l'allemand, sa langue maternelle, il a appris dès l'enfance le français, deuxième langue de la Confédération. Il le parle avec un accent marqué, mais somme toute aussi plaisant que celui de ses compatriotes francophones. L'anglais a été une acquisition approximative au cours de ses études, mais ses premières années en Afrique ont permis à Gunther, par ses nombreux contacts commerciaux avec des anglophones, de parfaire son langage parlé.

Henri, lui, a dû se faire violence pour progresser dans cette langue. Finalement il parvient facilement à soutenir une conversation courante et n'a aucune difficulté avec les termes techniques concernant la mécanique. C'est d'ailleurs dans ce domaine technique que ses compétences, en complétant les capacités de son ami, font de leur association une machine d'une redoutable efficacité.

Pour l'évaluation du matériel proposé, dont beaucoup demandaient un important travail de remise en état, Henri avait su mettre en relief certaines tares parfois inapparentes. Cela avait permis d'obtenir les conditions les plus favorables, cependant qu'il se faisait fort de remédier lui-même par la suite à ces inconvénients.

L'ingéniosité, dont il était amené à faire preuve à tout moment pour se dépanner en brousse ou sur les terrains les plus inhospitaliers aux véhicules, le rendait confiant pour restaurer quelques-unes des épaves qu'on leur avait allouées "par-dessus le marché". Par les nombreuses relations qu'ils avaient liées auparavant, ils connaissaient les filières pour se procurer sans trop de difficultés le minimum de pièces indispensables à ces rénovations.

C'est à partir de cette transaction que leurs affaires avaient pris une ampleur qu'ils étaient loin d'avoir envisagée au départ.

*

Gunther et Henri s'étaient rencontrés tout juste avant la guerre dans une entreprise de transport en proche banlieue parisienne. Henri avait trouvé là une situation stable comme aide mécanicien, après avoir couru d'un petit boulot à l’autre pendant plusieurs mois. Gunther s’occupait de la comptabilité sous la houlette de la patronne. Sensiblement du même âge, ils avaient très vite noué entre eux des relations amicales. Plus âgé, l'ensemble du personnel n'avait pas les mêmes sujets d'intérêt qu’eux. Ils considéraient l'un et l'autre leur situation présente comme une étape et étaient bien décidés à saisir au vol la moindre chance de réussite.

Ils ne se souciaient pas trop des graves évènements du moment, mais ceux-ci n'avaient pas tardé à s'imposer à eux.


A sa démobilisation après la drôle de guerre qu'il avait subie sans dommage important, Henri avait appris que son patron Dussol avait précipitamment quitté Paris à la débâcle et s'était établi dans la région de Marseille avec les seuls quatre camions qu'il avait pu évacuer là-bas. Prudent, Gunther avait regagné sa pacifique patrie dès la déclaration de guerre.

Sitôt libéré, Henri s'était dirigé sur Marseille.

Il aurait aimé se rendre incognito en Auvergne sur la tombe de sa mère. Il s'était promis de le faire dès que les circonstances seraient plus favorables. Il avait beaucoup pleuré, lorsqu'il avait tardivement appris le décès, après l’enterrement. Son régiment participait alors à la débandade générale et le courrier n'était plus acheminé vers les cantonnements de hasard. Dans cette funeste période une septicémie l'avait emportée à la suite d'une appendicite trop tard détectée et opérée. Connaissant sa crainte de la dépense, Henri ne pouvait s'empêcher de penser que son père d’adoption avait peut-être trop attendu pour faire venir le médecin.

Sans connaître l’adresse précise de Dussol, Henri n'avait pas eu trop de mal à le dénicher à la périphérie de Marseille. Sans prévenir, Henri avait un jour poussé la porte de l’atelier où Dussol s'affairait en bleu de travail et les mains noires auprès d'un moteur récalcitrant, en pestant contre le gazogène :

- Tiens, mais c'est notre Auvergnat ! Alors les Boches n'ont pas voulu te garder. Dis donc, vous n’avez quand même pas été bien vaillants ! Nous, on avait fini par les avoir ces bandits en quatorze ! Eh Maman, viens voir qui est là !

Aussitôt, la petite Madame Dussol avait jailli de sa cabine vitrée et sauté au cou d'Henri :

- Ca c'est une surprise ! Tu as une mine superbe, mais tu as encore forci à l'armée !

- Bon ! Moi j'en ai encore pour une petite demi-heure, après le gamin pourra bien remonter ça tout seul. Va t'asseoir au bureau avec la patronne, tu commenceras à lui raconter tout ça. Et après tu déjeunes avec nous. Pour une fois on prendra le temps.

Ils ne regagnaient leur appartement que le soir. A midi, ils allaient au bistro voisin. Ils avaient leur table attitrée, tranquille au coin de la salle. Sitôt attablés, Dussol était allé droit au but sans préambules :

- Tu sais mon gars Henri, si tu es courageux, tu peux attaquer demain matin. Moi j'en ai assez à mon âge de me mettre à plat dos dans le cambouis. Seulement je ne peux plus me payer un vrai mécano. Mais, toi, tu as assez d'expérience maintenant. Au besoin tu me demanderas. Et puis s’il y a vraiment un gros problème, on ne s'en occupe pas nous-mêmes, on l'envoie faire.

J’avais justement besoin d'engager un autre chauffeur. Comme ça, c'est moi qui ferais le chauffeur et je t'embauche à l'atelier. Avec ces maudits gazogènes, tu ne manqueras pas d’ouvrage et tu pourras faire quelques tournées à l’occasion. Mais pour la paye… Ca ne sera guère mieux que ce que tu gagnais auparavant.

Ravi de retrouver du travail sans délai, il semblait pourtant à Henri être revenu deux ans en arrière. Son ambition de se faire un jour une brillante situation prenait du retard. D’autres, il est vrai, étaient prisonniers, handicapés, voire au cimetière.

L’inaction forcée de ces longs mois lui avait donné tout le temps de réfléchir. Il était plus déterminé que jamais à réussir. Pour cela il était aux aguets de toutes les opportunités.

*

Il se souvenait de Castagnède, l’ami de Dussol, qui lui rendait visite à Paris quand il venait d’Afrique en vacances deux fois par an. Dussol et lui avaient été collègues comme chauffeurs dans une grosse entreprise. Si l’affaire de Dussol lui procurait à l’époque une certaine aisance, pour Castagnède la réussite semblait être d’un niveau bien supérieur. Henri s’était dit en venant à Marseille, qu’en plus de l’embauche espérée ce pourrait être l’occasion de nouer un lien avec ce fameux Castagnède, s’il était resté en relation avec son patron…

Quelque temps après son arrivée, Castagnède était revenu à l’esprit d’Henri. En effet un matin où il entrait dans le bureau pour remettre à la patronne une liste de pièces à commander pour une réparation, il avait eu sous les yeux, sur le dessus du courrier que le facteur venait d’apporter, une enveloppe oblitérée d’un gros cachet sur le bas duquel il avait nettement aperçu la mention, Côte-d’Ivoire. Aussitôt il se souvint que c’était bien là le pays où Castagnède avait son affaire.

Quelques jours après, à la fin d’une journée où un dépannage urgent l’avait amené à dépasser largement l’horaire, le patron l’avait invité à aller boire un pastis au bistrot voisin. Dans la conversation, comme Dussol évoquait avec regret ses locaux parisiens, Henri avait pu glisser :

- Au fait, et votre ami Castagnède qui passait vous voir à l’époque, il ne doit plus venir en France depuis la guerre ?

- Et bien, ça c'est drôle ce que tu me demandes là ! Il y a pas mal de temps que je lui avais envoyé mon adresse ici et ça fait pas huit jours qu'il vient de m'écrire. Sûr qu'il ne monte plus à Paris maintenant, mais il doit venir quelques jours sur la Côte d'Azur, il s'est arrangé pour avoir un laissez-passer et il viendra me dire bonjour le mois prochain. Il restera sûrement à dîner. Tiens, je t'inviterai avant pour venir boire un verre avec lui, ça lui fera plaisir de retrouver un visage connu. Tu sais que ses affaires se sont encore sacrément développées. Il était parti là-bas avec un ami forestier qui est mort accidentellement. Du coup Castagnède a repris lui-même l’exploitation des bois en plus de l’acheminement.


A partir de là, il manque plusieurs chaînons à Colette pour faire en détail le lien avec l'achat des surplus américains. Elle sait que Castagnède avait dit en présence d'Henri qu'il recherchait un gars en qui il pût avoir toute confiance pour diriger sa flotte de camions, afin de remplacer le titulaire cuit par l'alcool. Sa femme avait aussi besoin d'être relayée pour comptabiliser les tonnages ainsi que pour établir le calendrier des coupes de bois précieux et des convois.

Henri avait réussi à joindre très rapidement Gunther qui était accouru. Avant le retour de Castagnède en Afrique, ils avaient pu le rencontrer pour proposer leur collaboration dans les deux domaines où il souhaitait du renfort. Malgré leur jeune âge, ils avaient su le convaincre par leur détermination.

Dès le lendemain Castagnède leur avait notifié qu'il les engageait et leur avait fourni indications et argent pour qu'ils puissent le rejoindre dès les formalités accomplies. Leurs démarches seraient favorisées par ses amitiés dans l'administration.

Colette sait aussi que la réaction de Dussol, informé après coup, avait d'abord été très violente. Mais grâce à l'entremise de sa femme qui lui avait fait valoir que, par les temps que l'on vivait, on ne pouvait pas en vouloir à des jeunes d'aller tenter leur chance au loin, ils s'étaient quittés réconciliés et même avec une larme d'émotion, le jour du départ.


Lors de l'affaire des surplus, Castagnède était déjà largement retiré de la société au profit des deux jeunes aventuriers. Il les avait appuyés auprès des banques pour l'obtention des prêts nécessaires au rachat progressif de la société. Il était alors indispensable de lui donner une grande extension pour se maintenir face aux concurrents et Castagnède, ayant amassé un magot suffisant, n'avait pas souhaité se lancer à son âge dans de nouvelles conquêtes.

*

Si quelque fée lui avait proposé de réaliser ses rêves les plus fous, Colette n'aurait pu demander mieux que son destin actuel. Allongée sur une chaise longue à son balcon au troisième étage du Schweitzerhof face au lac des Quatre-Cantons, elle pose rapidement au sol les revues qu'elle vient d’acheter au stand des journaux de l'immense hall aux piliers de marbre monumentaux. Sous sa visière de celluloïd qui a personnalisé sa silhouette sur les lointains courts de tennis cantaliens et qui sous le soleil de juillet lui protège le visage en ce début d'après-midi, elle baisse les paupières et se laisse aller à une délicieuse rêverie. Pour la première fois, depuis que ce bienheureux malstrom a transformé son existence, elle dispose de quelques heures pour laisser libre cours à ses pensées.

En quittant la grande salle de restaurant, ils ont regagné leur suite où Henri a rapidement revêtu un complet plus strict et échangé son foulard clair pour une cravate. Ayant vérifié sa coiffure, il a serré son épouse contre lui et l'a longuement embrassée.

- Va-t-en vite maintenant. Et reviens-moi vite !

- Tu peux me suivre, si tu veux, et faire un tour dans Zurich en m'attendant.

- Mais non, c'est très bien ainsi !

- Sors quand même un peu. Va jusqu'au pont Kapellbrücke. Pour toi qui adores la peinture, tu seras ravie. Tu ne vas pas quitter Lucerne sans l'avoir vu.

- Je ne souhaite pas y aller sans toi ! Demain ce sera notre premier programme de la journée. Maintenant je vais flemmarder tout simplement. Mais je ne serai pas longtemps sans m'ennuyer de toi.


En revenant en France demander la main de Colette, Henri se trouve avec son ami Gunther à la tête d'une importante société qui inspire toute confiance. C'est ce qui leur permet d'aller traiter à Zurich dans l'espoir des conditions les plus favorables, pour obtenir les capitaux nécessaires à la rénovation de leur flotte vieillissante et pour envisager une nouvelle grande étape de développement.

Colette, désormais au courant de l’odyssée, se sent comblée de penser qu'Henri a accompli tout ce parcours, avec le dessein de ne se présenter à elle que lorsque l'aventure en serait arrivée à cet aboutissement. Par le récit qu'il lui en fait, elle ressent qu'il souhaite lui restituer un peu de toutes ces années que lui avait dérobées son absence.

Allongée au soleil sur le balcon du Schweizerhof face au lac, Colette feuillette quelques magazines qu’elle abandonne rapidement pour rêver encore à son fabuleux destin. D'avoir réuni en pensée, par cette chaude après-midi, les fragments épars de ce conte merveilleux, rend Colette plus amoureuse encore de son héros.


Image:hotel2.jpg hôtel Scheizerhof


Elle décide de se parer de ses plus beaux atours. Dans l’attente du retour d’Henri, elle occupe son temps à se bichonner, à se parfumer et à s'apprêter pour être la plus belle à son arrivée. La magnifique robe d'été qu'il lui a offerte en passant à Genève s’impose. Habituée aux tenues sportives, elle avait cru ne jamais se décider à la revêtir. Elle l'orne d'un collier de perles, autre cadeau d'Henri, et va jusqu'à mettre les boucles d'oreille qu'elle a portées à sa demande le jour du mariage. Elles ont nécessité de revoir le bijoutier, car le percement de ses lobes à l'adolescence n'avait guère été utilisé depuis. Son équipage se complète enfin d'escarpins blancs à talon. A la réflexion, elle rajoute quelque couleur à ses pommettes et un soupçon de rouge à lèvre.


Henri est interloqué de la retrouver ainsi transformée, lisant calmement dans un fauteuil de leur suite luxueuse :

- Mais où m'amènes-tu donc ce soir, ma chérie ?

- Je ne t'amène nulle part ! Ne semblais-tu pas regretter de ne pas avoir un peu plus de temps auprès de moi tout à l'heure ? Nous avons tout le temps que nous voulons ici maintenant.

- J'ai cru que tu voulais sortir.

- Tu t'es trompé ! J'ai passé beaucoup de temps à me préparer, mais je ne me suis habillée que pour toi. Pour que tu aies envie de me dépouiller en arrivant.

Mais je ne vais pas te laisser faire !

- Ah ! Bon !

A cet instant, Henri a la surprise de voir arriver le garçon d’étage, alerté d’un coup de sonnette de Colette, poussant une table roulante garnie d’un seau à champagne. Il emplit cérémonieusement leur coupe. La porte refermée, ils y portent les lèvres avant de les mêler en un fougueux baiser auquel Colette met fin en repoussant Henri à son fauteuil.

- Assieds-toi là bien sagement.

Tu te souviens de l'effeuillage de la danseuse du cabaret l'autre soir ?

Campée face au soleil déclinant, Colette exécute une gracieuse révérence et commence à se libérer lentement de ses artifices . Elle jette ses escarpins et esquisse quelques figures de danse, souvenir de lointains cours d’enfance. Deux ou trois rapides mouvements de valse exécutés devant son héros font virevolter jusqu'à la taille les volants légers de sa robe claire.

Elle s’en défait cérémonieusement avant de retirer une à une toutes ses dentelles qu’elle disperse sur la moquette.

Cependant qu’Henri, peu soucieux d’assister en simple spectateur à de nouvelles évolutions rythmiques, l’enlève dans ses bras, s’insurgeant et riant, vêtue de ses seuls bijoux.


Chapitre IX : Fastes d’antan

Colette se réveille dans un frisson. Un instant, elle ne sait pas où elle se trouve. Elle s'est assoupie et s’étonne de ne pas entendre le roulement et les saccades régulières des roues sur les rails. Le jour a baissé, la pièce est dans la pénombre. Elle est quelques secondes à réaliser que la vitre est bien celle du cadre familier de sa chambre et non pas la glace du wagon. Elle ne sait plus si les dernières images joyeuses, dont elle garde l'empreinte, sont ou non du domaine du rêve. La théière et les photos éparses sur le guéridon lui remettent en tête tout à la fois le présent et les réminiscences du passé.


Quel contraste entre cette situation de souveraine qui a suivi le sacre de son mariage et sa vie précédente d'enseignante et de militante engagée ! Dès sa sortie de l'Ecole Normale, dans son souci d'affirmer son indépendance d'esprit et sa volonté de mener à sa guise son destin de femme libre, comme dérivatif aussi à sa secrète nostalgie, Colette s'était investie dans l’action syndicale. Son engagement et son dévouement en avaient fait peu à peu une sorte de pasionaria locale. Ses positions d'avant-garde l'avaient rapprochée des milieux les plus progressistes sous l'œil amusé et inquiet de ses parents. Ces choix extrêmes avaient aussi freiné son ascension dans l'organisation syndicale. Cependant elle était unanimement respectée, tant pour son intégrité et la sincérité de ses convictions que pour ses qualités professionnelles.

Au syndicat, elle dénonçait la mollesse des dirigeants nationaux qui abandonnaient facilement la défense des grandes réformes au niveau de l'ensemble du système éducatif au bénéfice de quelque avantage salarial catégoriel.

Sur le plan politique, elle était de toutes les luttes et de toutes les manifestations pour soutenir et améliorer la condition des travailleurs. Mais, contrairement à d'autres, passée la porte de sa classe, elle s'efforçait d'éliminer de son enseignement toute référence à ses choix politiques et les parents de ses élèves lui en donnaient acte comme l'administration. Tous appréciaient son dévouement et sa compétence.


*


Voilà qu'à la suite de cette soudaine et fastueuse union, cette éducatrice convaincue et cette implacable contestataire s'était retrouvée en quelques semaines maîtresse souveraine d'une immense et luxueuse résidence coloniale. Avec une armée de boys et de jeunes ivoiriennes à son service ! Aux yeux d'Henri, rien n'était assez beau pour honorer l'élue de son cœur et l'épouse du grand chef. Car Henri Ier était vraiment le patron au sein de l'énorme Société dont Gunther assurait plus discrètement la gestion et les relations commerciales.

Colette se serait volontiers consacrée à quelque tâche administrative ou sociale auprès de lui, mais Henri n'avait pour elle que le seul souci de son bien-être et de sa gloire. Pour cela les réceptions se succédaient au sein de la colonie européenne où Henri et Gunther jouissaient d'une grande notoriété. Outre leur position sociale liée à leur réussite, c'étaient deux hommes magnifiques.

Au fil des années, Henri s'était légèrement épaissi, mais avec sa grande taille et ses larges épaules il conservait une silhouette remarquable qui en imposait par sa puissance. Les mèches grises qui commençaient à orner ses tempes ajoutaient un charme discret à son abondante tignasse brune. Gunther, malgré quelques centimètres de moins, paraissait tout aussi grand grâce à sa sveltesse. Ses cheveux blonds et courts surmontaient un visage allongé aux yeux bleus et il déployait son grand corps musclé, à la taille restée fine, avec une élégance de félin.

Chaque fois qu'il le pouvait, Henri emmenait sa femme dans un périple à travers la brousse ou la forêt lors de la visite de quelque chantier, à condition que cela ne présentât pas de risque ou de désagrément particulier. Il lui avait alloué les services de son fidèle Bango qui l'accompagnait, lorsqu'elle souhaitait effectuer quelque randonnée en l'absence de son mari. Pour ces équipées, elle pouvait piloter elle-même la jeep ou les puissants véhicules tout terrain qui, comme sa Chevrolet, étaient toujours à sa disposition, mais par souci de sécurité elle ne devait pas s'éloigner seule à bord.

Image:jeep.jpg

Pour se faire pardonner l'absence qu'occasionnaient ses lourdes occupations, Henri lui réservait de somptueux week-ends qui renouvelaient leur lune de miel.

Pour les vacances, ils venaient deux fois par an en Europe où ils fréquentaient les palaces, parfois accompagnés de maman Tournadre qui n'en croyait pas ses yeux d'une telle opulence. Une fois ils l'avaient ramenée avec eux en Afrique, mais la fatigue du voyage et les changements de climat, d'alimentation et d'habitudes l'avaient beaucoup fatiguée. Colette avait dû rapidement la raccompagner en Auvergne et rester quelques jours auprès d'elle.


Si Colette s'était laissé dorloter, elle avait pu aussi imprimer sa marque dans un domaine qui lui restait cher. Ses efforts pour améliorer la condition des nombreux domestiques avaient rapidement connu leur limite. Elle se rendait bien compte qu'on ne pouvait pas réformer isolément cette société inégalitaire sans risquer de mettre à mal tout l'édifice. Par contre, Henri lui avait accordé généreusement son aide pour qu'elle puisse s'occuper du parcours scolaire des enfants du personnel autochtone de leur domicile et de la Société.

Chaque jour où elle était disponible, elle réservait une heure ou deux pour les recevoir à tour de rôle, constater leurs progrès et faisaient revenir, pour des leçons particulières à deux ou trois, ceux qui manifestaient une difficulté ou un retard dans tel ou tel domaine. On avait aménagé une salle de classe en miniature, à laquelle la plupart de ses jeunes protégés étaient fiers d'être admis et ils lui témoignaient beaucoup d'affection.


*


L'émotion provoquée par l'évocation de ces souvenirs heureux lui amène tout à coup un pincement au cœur. Soudain il semble urgent à Colette d'abandonner songes et rêveries pour reprendre pied dans la réalité. Ce n’est pas le moment de se laisser aller, la route sera longue.

Retrouver Henri reste son but et son espoir. Colette n'a pas à le juger, encore moins à le condamner. Il s'est durement battu, il a gagné. Il lui a assuré des années fastueuses. Plus tard il a perdu, il a tout perdu, bêtement au jeu, en ayant trop attendu pour réinvestir la fortune que la vente de ses affaires lui avait rapportée.

Ainsi il a lui-même tracé sa route. Il a vécu en homme libre, capable de choisir son destin, en homme tout simplement. Qu'importe qu'il ait raté le dernier virage, tant d'autres usent leur existence à suivre le troupeau, à subir leur sort !



Chapitre X : Nuages de printemps

Le printemps est arrivé de bonne heure. A la rentrée des vacances de Pâques, Colette a décidé de reprendre le sac à dos et d'abandonner sa petite Renault. Elle n'a jamais été fanatique du volant et, après avoir piloté les mastodontes américains rutilant de chromes et hyper automatisés ou les engins utilitaires qui provoquent des sensations autrement fortes, son modeste coursier, s'il lui est d'une fidélité à toute épreuve, n'est pas très exaltant à chevaucher.

Le chemin de Chaumeil bordé de ramures en bourgeons et des premiers feuillages tendres, tout comme l'herbe nouvelle des prés, parsemée de violettes et de coucous, dont ses jeunes élèves feront une abondante récolte pour lui offrir et orner la salle de classe, sont un ravissement pour les yeux et l'odorat. L'oreille est charmée des bruissements d'eau claire dans les ruisseaux dégagés par la houe des fermiers pour irriguer les pâtures qui retrouvent les tintements des troupeaux. De la crête on aperçoit les îlots neigeux persistant sous les sommets, mais on remarque que le vert, à partir des fonds plus humides tapissés de narcisses, remonte régulièrement vers les cimes en chassant les teintes jaunâtres, relief de la végétation grillée par les froidures hivernales. Colette observe ce matin-là que les taches blanches ont presque complètement disparues. Sous l'effet de l'eau libérée par les dernières neiges et de la douceur maintenant bien installée, le Pays Vert regagne rapidement jusqu'au faîte la couleur qu'il revendique.


Colette a reçu la veille un avis de l'inspecteur primaire. Il sera à Chaumeil le vendredi de la semaine suivante, à l'ouverture de la classe l'après-midi à treize heures. Cela semble à Colette un peu prématuré. On aurait pu attendre la prochaine rentrée, où elle aura peut-être un poste fixe, pour juger de ses qualités pédagogiques.

Colette n'en est pas particulièrement troublée. Elle en profitera pour terminer quelques réglages dans son organisation. Elle a bien en main son petit effectif et tous les parents lui font part de leur contentement. Ils ont conscience que les gosses progressent cette année.

Jouant de la facilité donnée par cette classe à tous niveaux, Colette a permis à plusieurs élèves de rattraper leur année de retard. Ils l’avaient concédée précédemment avec les jeunes maîtres peu expérimentés, débordés par la variété et l'étendue de la tâche à laquelle ils étaient confrontés. En terminant son parcours pédestre elle réalise que, si elle a rapidement fait bouger les choses dans son petit groupe, c'est en fonction de ses acquis et de son expérience passée. Par contre en dehors de l'effort auquel elle s'est astreinte de façon à coller au plus près aux programmes actuels, elle ne s'est pas souciée le moins du monde de s'inspirer des méthodes récentes. Ne connaissant pas précisément les options de son inspecteur, elle songe qu'elle court le risque de se retrouver face à un fanatique du modernisme, sacrifiant parfois aisément la réussite de l'enseigné à la beauté supposée de l'enseignement. Tout comme ces médecins qui en viennent à avoir plus d'attention pour la maladie que pour le malade. Il est trop tard pour changer d'orientation. Du reste elle n'en a nulle envie.

Arrivée assez tôt à l'école et à jour de ses corrections depuis la veille au soir, elle examine le programme habituel du vendredi après-midi. Il comporte essentiellement du français et se continue par du chant pour lequel elle n'a pas trop à se disperser, car elle tâche de réunir petits et grands en une seule chorale. Elle ne changera rien, tout au plus avancera-t-elle les leçons de calcul du samedi matin qui pourront, si l'inspecteur le désire, prendre la place du chant. Elle en a connu qui souhaitaient pouvoir juger de la qualité de l'enseignement avant tout sur les matières principales.


Ce fameux vendredi, Colette a la surprise de voir entrer dans la cour un homme mince en imperméable clair sur un complet gris, poussant une bicyclette dont le cadre supporte une serviette de cuir noir dont il dégage la boucle pour la libérer. Il glisse ses pinces de pantalon dans la poche de sa veste et, ayant appuyé son engin sous la fenêtre, il se présente à la porte de la classe :

- Bonjour Madame ! Je suis votre inspecteur, Monsieur Vaudois. Vous êtes bien Madame Delpuech ?

- Mais oui ! Bonjour Monsieur l'inspecteur !

- Voudriez-vous me permettre de me laver les mains ? Mon moyen de locomotion surprend un peu, mais dès que le temps est plus favorable j'abandonne volontiers la voiture. J'utilise habituellement le train pour me rapprocher et je dois dire que j'avais quelques craintes avec le car, mais le chauffeur qui m'a conduit à Bonnal s'est montré très soigneux pour ma machine.

Après ces préambules, on rentre dans la classe où Monsieur l'Inspecteur demande à Colette d'exécuter les leçons prévues sans aucun changement, jusqu'à la récréation où ils parleront plus longuement une fois les gosses dans la cour. Tout s'engage du mieux qu'il soit et dix minutes avant l'heure prévue, l'Inspecteur interrompt la leçon, en demandant à la maîtresse de bien vouloir en reporter la fin après la récréation qu'il souhaite voir avancée.

- Excusez-moi d'avoir bousculé votre programme, dit-il, dès les gamins dehors, mais je ne voudrais pas être tenu d'établir un record sur le trajet de retour, pour être à l'heure pour le car. D'ailleurs j'ai pu vite constater que votre longue interruption n'avait nullement diminué vos qualités pédagogiques et que votre dynamisme, que l'on m'avait aussi vanté, reste intact. Mais je dois vous entretenir d'un autre sujet dont j'ai eu l'occasion de débattre avec Monsieur L'Inspecteur d'Académie.

Un peu surprise, Colette est informée de la situation explosive, dont elle a eu quelque écho, qui règne à l'école primaire de Salignat. L'établissement comporte quatre classes de filles et le Cours Moyen deux, auquel est rattachée la direction, est à pourvoir. Colette l'a bien remarqué sur la liste officielle des postes vacants, mais, du fait de ses années d'absence, elle pensait n'avoir aucune chance de l'obtenir, étant donné le peu de points qu'elle totalise. Pour elle, c'est la situation géographique idéale sur la ligne de Paris, pratiquement la station la moins éloignée de la capitale tout au bout du département. De plus, à quelque distance de Bonnal, Henri n'aurait pas à craindre d'y rencontrer les gens de connaissance qu'il souhaite éviter.

- A moins que mon inspection d'aujourd'hui ne l'eût démenti, ce qui n'est bien sûr pas le cas, on pense que vos qualités reconnues de longue date et même votre éloignement, qui n'a pu que renforcer votre objectivité, pense-t-on, vis-à-vis de l'institution enseignante, font de vous la personne la plus à même de ramener là-bas la sérénité.

J'ajoute que, pour une fois, le syndicat consulté a vigoureusement approuvé l'intention de l’Académie de solliciter votre candidature.

- J'étais précisément embarrassée pour formuler ma demande de poste, sachant que je ne dispose pas de beaucoup de points.

- Sauf surprise improbable, il ne devrait pas y avoir pour ce poste-là de candidature autre que celle de quelque jeune inconsciente, car je ne vous cache pas que vos collègues ayant un peu d'ancienneté ne semblent pas très soucieuses d'affronter ce guêpier, où des inimitiés tenaces s'ajoutent à des rivalités politiques.

- Je vous dirai franchement moi-même que je serais très intéressée par ce poste, du fait de sa situation dans le département. Pour ce qui est des problèmes que vous évoquez, j'ajoute que je n'ai jamais reculé devant la difficulté.

- Une dernière chose, il faudrait prendre votre décision rapidement, car on va bientôt clore la réception des demandes de poste qui a déjà été prorogée. Sinon, votre nomination éventuelle ne pourrait ensuite avoir lieu qu'à titre provisoire.

- Je compléterai mon dossier dimanche, de façon à l'envoyer dès lundi.

- Je ne souhaite pas vous bousculer à ce point ; prenez donc la semaine pour parfaire votre information et avoir le temps de réfléchir. Nous serons encore dans les délais.

- Je ne crois pas que davantage de temps me sera nécessaire. Ce défi ne m'effraie pas, sachant bien que la réussite n'est pas assurée pour autant.


Pendant que Monsieur Vaudois réadapte sa tenue aux contingences vélocipédiques, Colette songe qu’elle n'oubliera pas de remercier son fidèle Raoul Fréjac pour l'avis favorable du syndicat. Satisfaits l’un de l’autre, les deux représentants de l’Education Nationale se séparent avec toutes les marques de considération mutuelle que permet la hiérarchie protocolaire.

Il y a bien longtemps que le sort n’a pas offert à Colette une opportunité aussi positive. Il reste à connaître les résultats du mouvement qui sont toujours susceptibles de déjouer les plans les mieux élaborés. Elle attend d'être fixée, avec confiance et sans impatience. Si elle obtient Salignat, il ne restera plus qu'à décider Henri à venir l’y rejoindre régulièrement. Ne serait-ce qu'une ou deux fois par trimestre ?


*


Depuis les retrouvailles de Toussaint leurs relations n'ont guère connu de progrès. Ils n'ont réussi à se rencontrer qu'à deux reprises. A la veille de Noël, c'est le vieux compagnon Gunther Hermann qui a dénoué la situation. Contre vents et marées, il a toujours gardé contact avec Henri et c'est pour Colette une aide essentielle.

Lors de la vente de son affaire, Henri venait de se séparer de Gunther. En effet, leur société avait pris un développement considérable et leur périmètre d'activité s'était tellement accru qu'il était difficile de centraliser la direction en un siège géographique unique. Ils s'étaient réparti les biens et les secteurs d'intervention dans la même parfaite entente, qui avait toujours fait la force de leurs actions communes. Peu avant, Gunther avait fini par épouser Jany, la jeune et magnifique métisse avec laquelle il vivait depuis plusieurs années et qui venait de lui donner un fils.

Gunther a été tenté de suivre l'exemple de son ami et de céder son affaire, mais, autant il a plaisir à revenir quelques semaines en Europe chaque année, autant il est heureux de repartir. Sa vie est là-bas.

Venu à Paris avant les fêtes, Gunther a convié Henri un soir au restaurant. Ayant compris les tergiversations de celui-ci pour retrouver Colette lors de ses vacances scolaires, il lui a forcé la main :

- Dis donc mon vieux, j'ai un rendez-vous à Lyon dimanche. Je vais descendre par Clermont samedi soir. Je t'emmène, on y sera pour dîner. Je m'arrange pour prévenir Colette. Elle aura bien un train pour cette heure-là, sinon tu m'as bien dit qu'elle avait acheté une trottinette ? Donc il n’y a pas de problème. C'est que ça fait maintenant un bout de temps que je ne l'ai pas vue.

Il s'est occupé de tout. Il a retenu deux chambres et quand Colette a parlé de payer leur part, Hermann a fait mine de piquer une colère. Le repas ne s'est pas mal passé, Gunther ayant réussi à brancher Henri sur les histoires de leurs débuts, cent fois entendues. Et Gunther a ensuite glissé très sérieusement dans la conversation :

- Mais vous savez, Colette, que ce vieux singe d'Henri, je peux encore très bien le reprendre au boulot là-bas. Il gagnerait mieux sa vie qu'à la banque de ce grigou de Léonardi. Quand je pense à toutes les affaires qu'on a pu lui faire faire à celui-là, quand il dirigeait les succursales de Côte-d'Ivoire ! Maintenant qu'il est rentré au siège à Paris juste sous le grand chef, il aurait pu trouver un peu mieux pour Henri.

- Ecoute, Gunther, si je revenais, je serais impossible. Je suis sûr qu'on arriverait à se bagarrer. Avec tous mes problèmes dans la tête je serais trop emmerdant !

Pendant qu'il parle, Colette s'est tout à coup rendu compte qu'Henri s'applique la main droite sur la poitrine. C'est un geste qu'elle se souvient avoir remarqué, lorsqu'ils gagnaient leur chambre au premier étage en arrivant. Elle l'a entraîné dans l'escalier, alors qu'il se dirigeait vers l'ascenseur. Devant la lenteur de sa progression elle lui a même fait la réflexion qu'il devrait se décider à faire un peu plus d'exercice. Il lui revient qu'en même temps que ce geste, il a eu une légère grimace de la bouche qu'elle a mise sur le compte de la déconvenue liée à sa remarque. Elle sent qu'un nouveau sujet d'inquiétude va s'ajouter à tous ses tracas. Pour l'heure, elle a le souci que leur rencontre soit chaleureuse.

Ils se retrouvaient si souvent autrefois ainsi tous les trois à dîner, tout en plaisantant ou en tirant des plans sur la comète. Jany, avant d'épouser Gunther, avait en effet rarement le privilège de le suivre hors de chez eux.

- Parlez-nous un peu de Bayard et de sa maman ; ils vont bien tous les deux ? Ah ! Bayard a presque quatre ans. Tout le monde le trouve très beau, alors ce n'est pas moi qui vais dire autrement.

Ce prénom de Bayard avait dès le début intrigué Colette. Elle avait cru comprendre que c'est sa mère qui avait tenu à l'appeler ainsi. Peut-être un relief de l'instruction venue de l'ancienne métropole, du type nos ancêtres les Gaulois.

La soirée s'est prolongée au bar et le lendemain Gunther a pris la route de Lyon. Ils ont songé à garder leur chambre une nuit de plus, mais de ne se retrouver ainsi, de loin en loin, que dans des chambres d'hôtel, a quelque chose de déprimant. Comme Henri n'était nullement décidé à venir pour une journée à Bonnal, elle l'a raccompagné au train du soir pour rentrer sur Paris. Au cours du déjeuner elle lui avait posé, sans avoir l'air d’être alarmée, quelques questions en rapport avec sa santé. Il semble qu'il ait en effet parfois des douleurs dans les côtes qu'il attribue à quelque vieux rhumatisme :

- Et puis, c'est vrai que souvent je dors mal. Tout ça c'est parce que je suis devenu un peu trop nerveux !

Mais il n'est pas question de le décider à aller consulter. Elle se rappelle qu'autrefois, à l'occasion d'une visite systématique, un médecin avait cru percevoir un léger souffle cardiaque. Le spécialiste consulté n'avait pas eu l'air d'y attacher d'importance. Il est vrai que ce cardiologue de leurs relations avait tendance à combattre la chaleur ambiante avec des alcools forts et elle se demandait s'ils avaient eu raison de s'en tenir à son seul avis.

Leur rencontre clermontoise a eu un effet salutaire pour codifier leur communication. Alors qu'entre Toussaint et Noël elle se morfondait à attendre des appels téléphoniques qui n'arrivaient que rarement et de façon très anarchique, elle a obtenu la promesse d'appels réguliers tous les quinze jours. Elle a préféré être moins exigeante sur la fréquence dans l'espoir de plus de ponctualité.

Ainsi de Noël à Pâques, elle a eu beaucoup plus régulièrement des nouvelles. Pour l'encourager, elle lui adresse systématiquement une lettre dans les jours qui suivent son appel. Elle a eu la joie de constater qu'il reçoit ces missives avec le plus grand plaisir et ne manque pas de la remercier ou de les commenter lors de ses coups de téléphone. Par ces échanges plus suivis, elle a pu s'informer de l'évolution des signes qui l’ont inquiétée à Noël. Du bout des lèvres, il a admis que la nuit il était parfois gêné et qu'à une période ses douleurs dans la poitrine ont été plus vives, mais depuis elles se sont apaisées.


*


Pour les vacances de Pâques Colette s'est organisée pour passer trois jours pleins à Paris et a pris rendez-vous chez un cardiologue. Elle n'avait pas réussi à convaincre Henri de consulter plutôt de lui-même. Le fait qu'il accepte sans rechigner qu'elle organise elle-même la consultation a contribué à renforcer ses craintes.

Pour la commodité, Colette retient une chambre aux Voyageurs comme lors de son premier séjour et s’adresse à un cardiologue du quartier. Elle retrouve Henri après son travail avec beaucoup d’émotion. Elle se hâte de l’entraîner au cabinet du praticien pour ce rendez-vous pris le plus tôt possible à son arrivée. Elle craignait, si elle ne le bousculait pas immédiatement, qu'Henri ne trouve de bonnes raisons pour se soustraire à l'examen.

- Vous avez bien fait de vous inquiéter sans trop attendre, car en l'absence de soins vous seriez à la merci d'un accident. Pour ce qui est d'un souffle, mon confrère cardiologue avait eu raison de vous rassurer, je n'en retrouve pas trace. Mais vous êtes certainement victime de crises d'angine de poitrine qui nécessitent un traitement approprié. Inutile de vous effrayer outre mesure, à condition d'être très rigoureux et assidu pour vous soigner.

La maladie après la ruine, le coup est rude, même si les troubles récents les ont préparés à cette annonce. Colette réagit immédiatement :

- Cette fois, inutile de se poser des questions, on n'a pas le choix. On se bat !

Il réprime un soupir ; décidément, elle arrive encore à l'étonner. Il était prêt à renoncer, à lui dire de ne plus se soucier de lui, qu'il vivrait ce qu'il vivrait comme il pourrait, que ça ne valait pas la peine de bouger.

Pour elle, il s'efforce de ne rien dire et réussit à sourire. Elle lui prend la main et se dirige d'un pas décidé vers la première brasserie sur le chemin les ramenant à l'hôtel.

Il faut s'organiser tout de suite. Demain matin, on passera au laboratoire. Tant que je suis là, je peux t'aider à mettre en route ton traitement, ensuite il te restera à le continuer régulièrement. Tu feras ça pour moi, ce n'est pas si difficile à côté de tout ce que tu as affronté autrefois pour qu'on se retrouve.

Elle le sidère. Pour la première fois, il songe que, grâce à elle ou plutôt pour elle, il arrivera peut-être à s'en sortir, au moment même où il lui a semblé recevoir le coup de grâce. Docilement, il commande un Vittel en attendant qu'elle revienne de la pharmacie.

- Comment as-tu encore envie de faire tout ça ?

- Mais ce n'est pas difficile ! Quand l'un en a assez de tirer, c'est l'autre qui se met devant. On a toujours fait ainsi. Ensemble ou pas on est un couple. Et depuis si longtemps !


Quand il la raccompagne au train trois jours après, ils se séparent contents de ces brèves vacances. Sans attendre les recommandations de Colette, il l’a rassurée sur la poursuite du traitement qu'elle a mis en œuvre et dont il avait pensé ne jamais se soucier en sortant de chez le spécialiste.


Chapitre XI : Lot de consolation

- Tiens, Delpuech, vous en êtes au Vichy ?

- Ouais ! Ca ne vaut pas un demi. Mais il paraît qu'il me faut faire un peu de régime !

- Ah ! Bon ? Vous avez l'air en forme ?

- C'est juste le palpitant qui me taquine un peu.

Monsieur Jean, un gros aveyronnais, patron du troquet où Henri a pris l'habitude de boire un pot en lisant France-Soir à la sortie du boulot, a quitté son comptoir pour venir le saluer au fond de la salle. Dans ce quartier de bureaux, il n'y a pas grand monde le samedi et ils ne vont pas tarder à fermer jusqu'à lundi, après avoir bousculé les habitués de l'apéritif du soir.

- Vous ne laissez pas vos gars faire la fermeture aujourd'hui ? D'habitude on ne vous voit pas le samedi après déjeuner !

- Eh oui ! Les autres semaines on est déjà dans l'Yonne à cette heure-là, soupire le tenancier.

- La patronne est mal fichue ? Il y a bien deux trois jours que je ne l'ai pas vue.

- Vous n’êtes pas au courant ? Ben moi aussi j'ai le cœur malade ! Ca fait quatre jours qu’elle s’est barrée l'Odette. Tenez, même vous me feriez plaisir de rester casser une croûte avec moi ce soir. Allez, le temps que vous finissiez le journal, je vais commencer à voir la caisse de la journée et je reviendrai prendre l'apéro avec vous avant de virer tout le monde. Vous n’êtes pas complètement à l'eau claire ?

Après tout, Henri n'a plus souvent l'occasion d'avoir de la compagnie. Comme la fierté de Bar-tabac semble en avoir pris un coup, il sera peut-être moins pénible à écouter.

Henri a vérifié que la Trinitrine est bien dans sa poche, mieux vaut tout prévoir. L'alcool ne lui est pas formellement interdit. Attention pourtant à se limiter à un apéritif bien allongé d'eau et un peu de vin rouge.

Monsieur Jean réapparaît suivi du garçon avec un plateau.

- Un petit pastis, ça ne peut pas faire de mal. Tu laisses la bouteille, Lucien, et tu nous mets deux couverts sur la table à côté. Ca me fout le bourdon de monter manger à l'appartement.

- Il est dévoué votre Lucien.

- Ah ! Lui, il ne pense qu'à mettre des sous de côté. Il n’a qu'une idée, c'est de s'établir. Là il va prolonger pour nous faire dîner. Il aura un billet de plus et tout le monde sera content.

Le premier Ricard à peine arrosé de trois gouttes d'eau est parti rejoindre les trois ou quatre précédents que Jean (« - On ne va pas se faire des manières, c'est comment ton prénom ? ») a déjà engloutis au comptoir et il se précipite pour leur remettre une dose à chacun. Heureusement Henri a pris soin de s'emparer de la cruche d'eau mêlée de glaçons et de regarnir son verre dès qu'il a bu une gorgée. Il n'y a place que pour quelques gouttes supplémentaires.

- Tu vois, Henri, c'est terrible. Le jour qu'elle est partie avec Pasquali, le représentant de Ricard, j'ai voulu me mettre au whisky. Et bien, il n’y a rien à faire, c'est pas des alcools naturels tout ça. Ca m'a foutu des aigreurs jusqu'au lendemain.

- Tu avais peut-être forcé un peu la dose pour noyer le chagrin ?

- Tu rigoles, je boirais une barrique que ça me ferait rien. Tu vois, maintenant que je suis revenu au Ricard je suis très bien, sauf que ça me rappelle... Et ça, c'est pas humain !

Surtout que le samedi, à peine arrivés à notre campagne, on se dépêchait de s'installer pour revoir les comptes de la semaine. Et alors à tous les coups, de voir tout ce tas d'argent qu'on avait encore récolté, ça la mettait drôlement en émoi. Là, il ne fallait pas lui en promettre et avant même de préparer le dîner, on était déjà dans la chambre. Si tu l'avais entendue gueuler l'Odette ! Comme jamais à Paris pendant la semaine.

- Si elle aime tant les sous elle ne tardera pas à revenir.

- Mais c'est que j'en veux plus, moi. Nini, c'est fini !

Ou alors, c'est avec la ceinture que tu peux voir à mon pantalon qu'elle sera reçue. Non mais sans blague !


- Tandis qu'après les rillettes et la saucisse sèche, ils attaquent le pavé et les frites, Jean rappelle le serveur d'une voix qui commence à s'altérer :

- Lucien, tu nous ramènes une autre bouteille de Côtes. Quand j'ai un invité, je veux pas qu'il ait soif. T'en apportes deux ! Avec le fromage ! Comme ça tu pourras partir.

Qu'est-ce que je te disais ? Ah oui, Odette ! Tu vois, comme on est là. Eh bien, je l'entends ! Je suis sûr qu'il est en train de la faire gueuler le Pasqua... Pasqua...

Image:ricard.jpg

- Pasquali.

- Oui, Pasquali. Merci Henri.

Henri a protégé son verre tant qu'il a pu des assauts de son hôte, mais il se sent tout de même gagné par une légère euphorie et une certaine compassion.

- Tu sais chacun a ses misères dans la vie.

- Tu ne dois pas gagner lourd à ta banque ! Et moi qui te parle que de mon argent !

- J'en ai eu plus que toi de l'argent, beaucoup plus que toi et j'ai tout perdu.

- Attends, bonhomme. Tu rigoles ou quoi ? Plus que moi, t'avais hérité peut-être ?

- Non, j'ai galéré en Afrique et à partir de rien j'ai gagné une sacrée fortune.

- Et pof, tout d'un coup t'as plus rien et tu t'emmerdes à bosser pour quat' sous à un guichet de banque. Ca pour raconter des conneries t'es bien le meilleur. Dis-moi quand même un peu cette salade, ça me changera les idées.

Que l'ex-“ Monsieur ” Jean ne le croit pas importe peu à Henri. Il éprouve la nécessité de parler. C'est l'occasion d'alléger ce poids qu'il porte en lui depuis la période de folie destructrice qui l'a amené à la ruine.

- J'ai tout perdu au Casino.

- T'es vraiment fêlé, Henri, de vouloir m'épater avec des bobards pareils. Ou alors si c'est vrai, c'est que t'es encore plus fêlé ! Ah ! Je t'ai pas dit aussi, Odette, elle était pas contente parce qu'elle m'a surpris l'autre semaine en dessous dans la réserve avec la caissière. Tu la vois, Madeleine, elle est un peu forte.

« Quand on veut enfiler une barrique, c'est normal d'aller à la cave », qu’elle a dit Odette.

Du coup, c'est l'autre qui était vexée. Je me suis dit : Bon, comme ça on ne va peut-être plus en parler...

Et toi alors, comment t'aurais gagné tant de fric ?

- Avec un copain on s'était engagé dans une exploitation forestière en Côte d'Ivoire et après le patron nous a vendu l'affaire à crédit. Ca je te peux dire que j'en ai ramassé des pépettes avec les bois précieux et j'ai touché un sacré paquet, quand j'ai revendu plus tard !

- Et t'as tout paumé ! C'est encore pire que de perdre sa femme !

- Ma femme, moi, elle est formidable et pourtant je lui en ai fait drôlement baver à la fin !

- Elle t'a plaqué ?

- Non, elle est institutrice. Elle est revenue dans notre pays pour refaire la classe, parce qu'on n’a plus un sou. J'ai tout bouffé.

- Merde, mais les deux salauds y vont me piquer tout mon fric. C’est qu’elle a la signature à la banque, l’Odette !

- Mais non elle va revenir. Elle attendra que tu aies fini de faire la pelote pour te plaquer complètement en emmenant toute la galette !

- Dis donc, tu me charries ce coup-là. Pourtant laisser glisser soi-disant tout son fric au jeu, y'a pas de quoi pavoiser ! D'ailleurs, c'est des belles histoires à raconter, mais je vois pas comment on peut être assez con pour ça !

- Tu as raison, mais c'est ce qui m'est arrivé.

- Bon, tu vas me raconter tout ça en haut. L'heure qu'il est, t'auras qu'à coucher là.


Jean prépare une tisane, qu'il songe à inonder de rhum. Henri se dit que s'il peut regretter les palaces et sa résidence d'autrefois, il préfère encore la modestie de son hôtel de fortune au clinquant de ce faux luxe petit bourgeois qui s'étale à ses yeux dans l’appartement du patron. Mais déjà, son hôte revient avec le tilleul :

- Tu vois la tisane, ça sera pas pour moi ce soir. D'être comme ça ici à imaginer, j'ai encore besoin d'une boisson sérieuse, dit-il en remplissant sa tasse de rhum à ras bords et en baillant.

Mais tu peux finir ton feuilleton parce que je ne suis pas près d'avoir sommeil.

- Pour ne pas émietter le capital, j'avais décidé de chercher une grosse boîte commerciale à reprendre en métropole. Mais le temps passait et grignotait le magot à cause de l'inflation et des voyages pour voir des affaaffaires ici ou là. On avait pris l'habitude de fréquenter les établissements de luxe. Quand ma femme ne m'accompagnait pas, s'il y avait une maison de jeux aux alentours je risquais quelque argent à la roulette pour me distraire et profiter du spectacle de la salle. La passion des joueurs rivés à la table de jeu m'avait toujours fasciné.

- Et tu as commencé à perdre bêtement ce que t'avais tant eu de peine à le gagner.

- Non, il m'est arrivé de récupérer une petite somme et dans ce cas-là, je n'insistais pas, je ramassais la monnaie. Le plus souvent je jouais pour me distraire jusqu'à perdre ce que j'avais décidé de dépenser, cinquante ou cent mille balles. Ca ne mettait pas le budget en péril.

Là où les choses ont commencé à se gâter, c'est à la suite de la dévaluation, pardon du réaménagement monétaire. J'ai vu avec le banquier que, malgré les intérêts qu'il me versait et suite aux dépenses des mois précédents, mon capital était déjà bien écorné depuis mon retour d'Afrique.

Pour la première fois, j'ai commencé à paniquer. Au lieu de continuer à chercher le placement idéal, j'ai décidé de voir encore rapidement quelques affaires et de choisir la plus valable, pour traiter au plus vite. Heu...

- Non, non ! Continue, je ferme les yeux pour mieux suivre, mais ça m'intéresse, faut pas croire. Tiens, je m'en remets juste une petite lichette dans la tasse et tu peux y aller, je t'écoute.

- Comme je devais faire beaucoup de kilomètres et pour limiter les frais, ma femme ne m'a pas suivi. Si elle avait été là...

- Bon, t'as dit qué y était pas !

- Je n'étais pas loin de Forges-les-Eaux. Le soir je suis allé faire un tour dans la salle de jeux pour m'amuser comme d'habitude. La connerie, c'est qu'au bout d'une heure en rigolant j'avais raclé plus de deux briques.

Image:casino.gif Casino de Forges-les-Eaux

- Deux briques en une heure ?

- Ben oui, ce n’était pas le Pérou ! Seulement avant de dormir, je me suis mis à gamberger. Ce fric, je n'en avais rien à faire. Mais si j'avais joué avec de grosses mises, en une soirée je me refaisais mon capital. Il suffisait de pas s'énerver en jouant, bien repérer les numéros qui sortaient le plus le souvent, comme j'avais fait ce soir-là pour passer le temps. Infaillible ! Le matin, ma décision était prise. Comme j'avais à faire dans le Midi, je pousserai jusqu'à Monaco pour jouer dans un endroit sérieux. Avec mon bénéfice de la veille, je pouvais bien ajouter autant pour une bonne base de départ.

- Le pire, c'est que ça a marché ! En une nuit, j'avais récupéré autant que j'avais abandonné en quelques mois à l'inflation et aux dépenses somptuaires. J'aurais dû déposer mes gains à la banque et fuir à jamais la roulette et le trente et quarante.

- Ouais, ouais...

- Seulement d'avoir vu s'entasser les plaques et d'avoir entendu les soupirs d'extase et d'envie des spectateurs agglutinés autour de la table pour admirer une telle chance, ça avait laissé des marques. Lorsque la bille allait s'arrêter pour multiplier mon tas de jetons, je me sentais en transe, mes battements s'intensifiaient jusqu'aux poignets et aux tempes et la sueur perlait au bord de mes cheveux. Je le sentais, j'étais envoûté !

Au cours de la soirée, une magnifique blonde s'était rapprochée. Sans parler, collée à la gauche de mon siège, elle m'inondait de son parfum et appuyait sa main au dossier et bientôt à mon épaule.

- Ben, mon salaud...

Ce devait être le dernier commentaire de Jean, avant de lourds ronflements.

- J'avais invité Sonia à boire une bouteille de champagne, j'avais besoin d'un témoin de ma réussite. Mais elle a été étonnée et vexée que je ne l'emmène pas pour finir la nuit.

Henri doit alors aider son hôte à gagner sa chambre avec la bouteille de rhum.

- Pour bien dormir, faut encore que je me rince le gosier, je me sens un peu la bouche sèche…


Avant de s'endormir dans le sac de couchage, Henri finit de visionner seul le film du sombre drame qu'il a jusque là laissé enfoui au fond de sa mémoire.

Au Casino, Sonia s'était consolée avec une liasse qu'il avait glissée dans son sac à main et il était vite rentré pour faire ses comptes. Son capital initial se trouvait à peu près reconstitué. Il ne pouvait qu'être satisfait.

Mais à mesure que la nuit se terminait sans qu'il trouve le sommeil, l'attrait du tapis vert et de la généreuse petite bille l'avait envahi pour l'inciter à reprendre le chemin des salles de jeu dès l'ouverture. Deux arguments de la logique la plus implacable l'y poussaient. D'abord, pourquoi ne pas augmenter son avoir ? Ensuite, en utilisant ses gains de la nuit, il ne prenait pas de risques supplémentaires pour son capital. Par contre si la chance continuait de lui sourire, avec les énormes possibilités de mise que cela représentait, il pouvait s'assurer une dimension bien supérieure pour ses investissements.

C'est ainsi qu'il avait poussé à nouveau la terrible porte. Dès cet instant son sort était scellé. Les sourires ironiques, qui émaillaient les marques d'égard des croupiers, habitués à connaître les désastres financiers des lendemains de victoire, auraient encore pu l'alerter...


Dans son demi-sommeil, Henri continue à réfléchir à cette noire période où Colette a subi de sa part tous les tourments, les mensonges, les confessions, les trahisons et les faux serments. Peu à peu, il prend conscience que s'il a si aisément succombé au démon du jeu, c’est sans doute aussi qu'au fil des années son amour passionné pour elle s'est transformé.

Inconsciemment déçu par le temps et l'habitude, dépossédé de sa position éminente à la tête de son entreprise, la passion du jeu a sans doute compensé en lui cette soif d'absolu que l'amour de sa femme ne suffisait plus à étancher. Il la vénère toujours, plus admiratif encore maintenant de son abnégation et de la volonté qu'elle continue à déployer pour le sortir du trou et pour qu'ils essaient de se retrouver. Mais ce n'est plus la passion amoureuse d'antan et la passion substitutive à laquelle il s'est laissé bêtement entraîner l'a conduit où il est.

Pourtant, cette nuit Colette lui manque, il a soif de ses attentions, de cet amour qui, chez elle, ne semble pas avoir faibli. Il est décidé à lutter pour qu'ils puissent revivre ensemble et pour lui manifester cette immense affection plus tranquille qu'il ressent pour elle désormais.

*

Au matin, Henri est réveillé par un bruit de portes et un pas dans le couloir. Mince, il a eu vite récupéré le camarade. Dans l'état où il était tout à l'heure !

- Tiens, tiens, mais c'est qu'il est bel homme notre client silencieux de la salle du fond.

Henri, étonné et rassuré de se réveiller en forme après leur longue veille, saute du canapé vêtu de son seul slip, au moment où la belle Odette pousse la porte du séjour.

- Ah, c'est vous ! Le patron va être content !

Laissez faire ce gros porc. Je viens de rentrer dans la chambre, il ne s'est même pas aperçu que j'allumais la lumière. Pas près de se réveiller. D'ailleurs il va m'entendre tout à l'heure, vous verriez la descente de lit !

- Attention ! C'est qu'il était remonté contre vous hier soir.

- Ne vous faites pas de souci. Je lui dirai que le Corse m'a emmené chez ma sœur en Normandie. Et puis c'est vrai, on a passé juste une nuit ensemble. Et ça, il n’a pas besoin ni même envie de le savoir.

- C'est quelle a du punch, la patronne !

- Allez, ne traînez pas là. Prenez vos affaires, vous ferez votre toilette et vous vous habillerez en bas. On va se faire un expresso !

Ayant saisi elle-même chemise, cravate et pantalon, elle pousse dans l'escalier Henri qui a rapidement collecté le reste de ses affaires. Ils déposent le tout sur une table à côté du bar, elle s'approche et l'enserre à la taille, juchée sur la pointe des pieds pour atteindre ses lèvres :

- Tu n’es pas bavard. Mais solide comme tu es, il y a mieux à faire qu'à parler. Comment tu as fait pour résister avec tout ce que vous avez dû picoler ?

- Pas moi, je suis au régime !

Quand est déclenché sur la banquette du fond, le concert de satisfaction qu'Odette a coutume d'entonner lors des grandes cérémonies, elle se demande pourquoi il parle de régime alors qu'il fait preuve d'une si belle santé.

Heureusement c'est dimanche, deux jours de repos avant de retourner au boulot. Ca tombe bien. Finalement il n'est pas de bonne heure, Henri a quand même roupillé jusqu'à dix heures et il ne ressent rien d'alarmant. La vie ne peut pas toujours être moche !

- Tu sais que le patron va jouer au tennis avec un copain après dîner le mercredi …

Chapitre XII : Pendaison de crémaillère

- Madame Delpuech ? Eh bien, ça c'est de la précision ! J'entends onze heures qui sonnent au clocher !

- Bonjour Madame Fargeon ! Oh, je voulais arriver quelques minutes avant, mais ma vieille guimbarde n'est pas très vaillante dans les virages !

- Bonjour à vous ! Tenez asseyez-vous, j'appelle mon mari qui me cueille quelques haricots au jardin.

Elle a l'air sympathique. Le mari l’est aussi aux dires de Raoul Fréjac. Trois jours plus tôt, il a téléphoné à Colette que le mouvement était fait et qu'elle était bien nommée à la direction de l'école des filles à Salignat. Il lui a conseillé de voir Fargeon, le directeur des garçons, car il va partir probablement dans le Midi sans tarder et il est le mieux à même de lui expliquer la situation et de lui montrer les lieux.

- Tenez, vous pouvez jeter un coup d’œil à l'appartement, le temps qu'Emile soit là. Vous aurez le même en symétrique du côté des filles.

Emile ne tarde pas à apparaître en chaussons, on l'a entendu déposer ses sabots dans le couloir.

- Alors voilà mon alter ego ! Je vous souhaite la bienvenue, Madame Delpuech.

L'arrivant lui paraît un peu maniéré, mais se montre immédiatement très serviable :

- Après votre coup de téléphone, je suis allé voir Monsieur le Maire. Il m'a autorisé à vous remettre les clés de votre futur appartement, car il part pour une dizaine de jours. Vous pourrez lui rendre visite à son retour.

Madame Fargeon, mandatée par Emile, apporte une bouteille de quinquina et trois petits gobelets à porto sur leur plateau du même métal argenté.

Le directeur explique à Colette qu'elle n'aura pas le souci de réclamer des réparations, car son futur logement est en fort bon état comme elle va le constater. En effet, c'est Madame Fargeon elle-même qui a assuré, de façon tout à fait provisoire, la direction chez les filles au cours de l'année qui vient de se terminer. Le logement de fonction n'a pratiquement pas été occupé.

Les peintures en avaient été entièrement refaites un an auparavant pour leur collègue, Hélène Portal. Elégante célibataire, on l’avait accusée, sans qu'aucune preuve n'en fût fournie, d'avoir eu une liaison avec un membre du Conseil Municipal, à l'occasion des cours qu'elle allait suivre tous les jeudis à Clermont-Ferrand. L'épouse de ce dernier était précisément une de ses adjointes. Celle-ci avait permuté de chez les filles, avec Madame Fargeon qui lui avait laissé sa classe chez les garçons.

Cette intrigue supposée avait aggravé les dissensions préexistantes parmi les enseignants de tout l'établissement, en fonction de leurs affinités pour la municipalité ou pour l'opposition qui alternaient au fil des élections depuis bien des années dans la direction des affaires communales. Mademoiselle Portal, n'ayant plus d'autorité sur ses collègues ni sur sa petite troupe, avait dû échanger avec Madame Fargeon le cours moyen pour la petite classe et abandonner la direction et l'appartement de fonction, émigrant vers un logement dans le bourg. C’est bien à peu près la joyeuse ambiance qu'on a déjà décrite à Colette.

Le retour de Madame Fargeon chez les garçons lui permettra d'épauler son mari, ce qui suffira certainement à ramener la sérénité autour d'eux. Mais Colette trouvera une situation plus délicate parmi les collègues de l'autre bâtiment où le feu couve toujours sous la cendre. Le sourire tranquille de l'intéressée, amusée à la narration de ces turpitudes, rassure ses interlocuteurs quant à ses capacités à faire face aux difficultés.

Elle sent qu'ils sont conquis par sa simplicité, son assurance et ses manières directes. Pourtant, elle les prie gentiment de l'en excuser, mais elle préfère refuser l'invitation à partager leur repas, prétextant qu’elle est attendue par des amis. Ce n’est pas le moment d'avoir l'air de s'intégrer à un clan, certains membres fussent-ils restés au-dessus de la mêlée, avant qu’elle n'ait fait la connaissance de tous les protagonistes.

Les époux Fargeon partent rassérénés accompagner Colette pour la visite des lieux où elle va reprendre le flambeau de l'enseignement public. Auréolée de la confiance qu'ils savent lui être accordée en haut lieu, elle leur apparaît très capable de le maintenir haut et clair, tel le panache blanc du bon roi Henri, tout au-dessus des vils et dérisoires affrontements auxquels ils ont été confrontés !

Une fois la décision prise, les choses n'ont pas traîné. Début août, Colette est installée à Salignat. Elle a partiellement dégarni de son mobilier la maison familiale de Bonnal et complété son installation par quelques achats sur place. Pour les travaux d'installation et d'aménagement, elle a eu recours au mari d'Adeline, la femme de ménage des Fargeon qu'ils lui ont recommandée dès le premier jour et qu'elle a rapidement engagée.

Ils sont maintenant absents et elle est bien déterminée à maintenir avec eux les meilleures relations, sans trop de familiarité cependant. En effet les louanges que le Maire a proférées à leur endroit, lors de la visite qu'elle lui a faite, l'ont confortée dans son opinion. Elle ne doit pas apparaître comme ayant des liens trop privilégiés avec ceux qui semblent proches du leader d'un camp, même s'ils ne sont pas engagés avec lui sur le plan politique.


Colette se sent dopée par les progrès qu'elle a réussi à accomplir en une année dans ses objectifs de reconquête. Certes, les soucis de santé que leur inspire Henri ont alourdi encore la charge des déboires qui les accablent. Mais paradoxalement il lui semble que ce nouveau malheur a permis un certain déclic dans le comportement de son mari. Elle se plaît à croire qu'il a pris conscience, qu'ayant touché le fond, s'il s'astreint à reprendre le combat, il ne pourra que remonter et retrouver une vie moins angoissée.

En courageuse combattante qu'elle n'a jamais cessé d'être, elle pense qu'il leur sera encore possible d'arracher ensemble quelques parcelles de bonheur à l'adversité. Henri a annoncé de lui-même qu'il la rejoindrait à Salignat dès le début de son congé à la veille du quinze août. Elle en a eu tant de joie, lorsqu'il le lui a dit au téléphone, qu'elle est restée plusieurs secondes sans pouvoir répondre :

- Eh bien, moi qui croyais tant te faire plaisir !

- Mais bien sûr que tu me fais plaisir, grand idiot ! Tu me fais même tellement plaisir que je n'arrive plus à parler.


Elle veut que tout soit parfait pour son arrivée. Elle a prévu de le garder sur place une petite semaine pour bien le faire dormir, contrôler son traitement et au besoin l'amener jusqu'à Clermont consulter le professeur Gros dont la réputation dépasse largement les limites de la région. Sachant qu'il ne faudra pas trop garder l'oiseau en cage, elle a prévu ensuite de descendre dans le Midi. Plutôt dans l'arrière-pays, peut-être vers les premiers contreforts des Pyrénées, pas au-dessus de mille mètres. Ils feront une étape en évitant pour le voyage les chaleurs du milieu de journée. Elle attend qu'il soit là pour préciser l'itinéraire et se coordonner avec Gunther en fonction de son programme.

Henri lui a indiqué au téléphone que leur ami Gunther arrive ces jours-ci en France avec femme et enfant pour trois ou quatre semaines et qu'il tient à passer deux ou trois jours en leur compagnie.

*

Alors que Colette s'active à tout mettre en place dans le nouvel appartement avec l'aide d'Adeline, qu'elle emploie durant tout son temps disponible, celle-ci lui a annoncé une fameuse nouvelle.

- Faut que je vous dise, Madame Delpuech, demain il ne faudra pas compter sur moi. Madame Lachaud est rentrée d'hier. Elle rouvre sa maison, il faut que j'aille l'aider à tout nettoyer du haut en bas. Ses enfants lui ont tout laissé en plan quand ils sont repartis le mois dernier. Mais je reviendrai après-demain toute la matinée, si vous voulez, pour vous aider à finir de tout arranger.

- Et oui Adeline, je vous l'ai dit, il faut que tout soit prêt dans trois jours. Mon mari arrive de Paris et il n'a pas de longues vacances. Vous ne voulez pas faire une heure de plus maintenant ? Tant qu'on y est, on finirait de passer la vaisselle à l'eau et on pourrait tout de suite la ranger dans le buffet de la salle à manger.

- Oh ! Si vous voulez. A cette saison, on mange surtout des crudités, avec un œuf et un bon morceau de fromage, le souper n’est pas long à préparer. Mais j'y pense, Madame Lachaud quand elle est passée me voir ce matin pour me demander pour la journée de demain, je lui ai dit que j'étais chez vous ces jours-ci et elle m'a répondu : “ - Mais votre Madame Delpuech, c'est sûrement une grande amie à moi. Dès que j'aurai défait mes valises, il faut que je passe la voir en faisant mes courses ”. De la façon qu'elle a dit, ça m'étonnerait qu'elle ne vienne pas ici demain matin.

Le ciel décidément semble s'éclaircir après cette dure année de solitude. Madame Lachaud, ça ne peut être que Gilberte ! Une grande joie envahit Colette à l'idée de la retrouver après un si long éloignement. Lachaud, c'est vrai que ça aurait dû l'alerter, mais, pour Colette, Gilberte est toujours restée la Gilberte Jouve de leur folle jeunesse. Durant les années d'école normale, alors qu'elle-même avait profondément enfoui son grand amour tout au fond de son être, Colette a vécu au jour le jour toutes les joies et les peines de cœur de son amie. Le mélodrame des ruptures et des retrouvailles n'a pas cessé pendant plus de trois ans, du fait de l'éloignement de son ami Ernest pendant l'année scolaire.

Mariée sitôt le service militaire d'Ernest accompli, Gilberte avait rapidement obtenu son exeat pour l'Eure-et-Loir. Ernest, muni d'un diplôme d'ingénieur chimiste, s'était associé grâce à l'argent fourni par ses parents pour diriger une fabrique de peinture près de Chartres.

Ils avaient traversé avec difficulté la période de la guerre, où Gilberte faisait de longs séjours en Auvergne avec ses deux jeunes enfants. Cela avait permis de fréquentes rencontres entre les deux amies.

A la libération, Ernest avait repris les parts de son vieil associé. L'affaire s'étant progressivement développée, Gilberte avait quitté l'enseignement pour épauler son mari dans sa gestion administrative et comptable. Depuis elles ne s'étaient plus revues, emportées chacune vers son destin.


Colette apprend ainsi d'Adeline que Madame Lachaud a acheté une villa au-dessus du bourg peu de temps après le décès de son mari au cours d'un rallye automobile, sa passion depuis de nombreuses années. Auparavant ils avaient séjourné plusieurs étés à Salignat où leur cadette fréquentait, avant de se marier avec un jeune du pays.

Colette réalise combien le temps et l'éloignement érodent inexorablement les liens les plus chers, jusqu'à ignorer les plus dramatiques événements qui peuvent bouleverser, sans qu'on le sache, des existences qu'on a longtemps partagées.

Le lendemain, Colette voit s'arrêter une impeccable Dauphine blanche, d'où descend une élégante dame un peu ronde et dont l'abondante chevelure noire et ondulée lui reste familière. Elle est donc toujours aussi brune ! Peut-être même un peu plus…

Ce sont des embrassades, des exclamations suivies d'un silence ému avec quelques grosses larmes. Sans vouloir s'asseoir, Gilberte tient à emmener sur-le-champ son amie qui revient tout juste de deux ou trois courses rapides pour s'acheter à manger :

- On ne va pas se faire de manières, tu gardes tout ça pour ce soir et tu montes déjeuner avec moi. Ici tu es à peine installée. Le temps que je t'offre l'apéritif, Adeline nous aura préparé de quoi grignoter.

Malgré tous les malheurs qu'elles ont à se raconter au milieu des grandes joies que chacune a aussi connues, leurs yeux pétillent du bonheur de leur amitié immédiatement ressurgie. Et cet afflux de souvenirs étrangement mêlés sans aucune chronologie est bien à l'image de cette étrange destinée humaine où se côtoient dans une indécente promiscuité les moments les plus exaltants et les revers les plus douloureux.

Mais le passé n'a aucun pouvoir, malgré les drames qu'il recèle, pour altérer la joie profonde de leur réunion qui impose aux événements récents ou lointains le rayonnement de sa gloire spontanée.

Colette apprend qu'Ernest a souhaité abandonner Riom pour leurs vacances estivales, à la suite d'un été pourri où ils avaient subi le froid en plus des averses. Ils ont choisi Salignat pour son climat plus doux. De là ils pouvaient visiter ou recevoir la famille tout en conservant plus d'indépendance. Après deux séjours à l'Hôtel de la Poste, ils ont loué à plusieurs reprises la villa où elle se trouve.


Image:laposte.jpg


Ils l'ont achetée aux héritiers à la mort des anciens propriétaires. Gilberte avait songé à s’en séparer après la disparition de son mari. Mais ses enfants y sont très attachés.

Adrien, l’aîné, qui a repris l'affaire à Chartres, a séjourné ici en juillet. Il repassera en revenant de chercher sa femme et les enfants à Collioure et ils lui laisseront peut-être le grand jusqu'à la rentrée. Gilberte les a quittés pour passer trois semaines en Vendée, avec Claudine et son bébé, qu'elle reverra à la fin du mois quand ils viendront quelques jours avec le papa, dans la famille de celui-ci, à Salignat.

Gilberte partage son temps entre l’Auvergne et Chartres où elle conserve l’usage d’un appartement, mais la présence de Colette va l’inciter à privilégier Salignat.

- Tu sais, j'ignore quelle sera l'attitude d'Henri à ton égard. Depuis ses revers, il refuse de rencontrer la plupart des gens qu'il a connus et plus particulièrement dans le pays. J'essaierai d’évaluer quelle pourrait être sa réaction, avant de lui parler de toi. Je ne voudrais pas que cela l'incite à fuir Salignat, comme il fuit maintenant Bonnal .


Six jours plus tard, trois joyeux convives sont attablés chez madame la Directrice et Colette a une fois encore l'impression de renaître de ses cendres. A l'arrivée du train de Paris, elle a eu la surprise de voir descendre son mari le teint frais, malgré la fatigue du voyage, plus à son avantage en tenue d'été qui avait constitué son équipage habituel en Afrique pendant de longues années.

Avant qu'elle ait l'occasion de se soucier de sa santé et de son traitement, Henri lui a indiqué qu'il a revu son cardiologue de sa propre initiative. Il est impératif de poursuivre scrupuleusement les soins et de continuer à respecter minutieusement les règles de vie édictées. A partir de là l'évolution ne doit pas inspirer d'inquiétudes particulières. Henri est décidé à privilégier le repos, au moins pour le début des vacances et Colette commence à retrouver l'homme capable de se diriger fermement par lui-même dans la difficulté.

Forte de ces progrès évidents, elle lui fait part de sa rencontre avec Gilberte qui se trouve pour quelques jours dans la région, sans préciser qu'elle y réside de façon plus habituelle.

- Ah ! Ca alors ! Ca fera plaisir de se revoir .

C'est ainsi que les trois convives entrevoient un nouvel avenir dans leurs chaleureuses retrouvailles.

Ils décident pour un prochain après-midi d’une promenade à Saint-Flour, où Henri et Colette n'ont pas eu l'occasion de se rendre depuis fort longtemps. Gilberte propose sa voiture un peu plus confortable et en parfait état par rapport au tas de ferraille de Colette.

- Henri, je te laisserai le volant. Moi, je ne conduis que par nécessité. Tiens, je n'ai pas tenu longtemps le vouvoiement. C'est vrai qu'il vaut mieux se tutoyer comme aux temps anciens. A condition que Colette ne soit pas jalouse ?

Un éclat de rire collectif salue l'acquiescement général à ces paroles qui leur rappellent les jeux subtils de leurs amours d'antan.


Chapitre XIII : Mobilisation générale

C'est à peine rentré de Saint-Flour avec Gilberte qu'ils reçoivent un télégramme adressé à monsieur et madame Delpuech. Il doit s'agir de Gunther, le seul à savoir qu'Henri se trouve ici avec Colette. Il a dû essayer de téléphoner pendant leur promenade.

Gunther effectivement demande qu'Henri l’appelle à vingt heures précises à Lyon, à l'Hôtel Windsor dont il donne le numéro de téléphone. Le message se termine par « urgent, merci ».

Il y a un problème ! Henri a une adresse près de Cannes où il devait joindre la famille Hermann. Ses amis devraient se trouver ailleurs qu'à Lyon.

Il n'est pas tout à fait six heures, deux heures encore à attendre. Gilberte rentre chez elle en disant qu'elle viendra aux nouvelles après dîner.


Chienne de vie ! A peine semblent-ils avoir retrouvé une lueur de ciel plus serein, que l'angoisse les reprend. L'accident stupide dû à l'inconscience d'un chauffard ! Pour doubler un cycliste, il a franchi la ligne jaune dans un virage sur une route étroite de Provence et Jany n'a pu éviter le choc.

Le volant a enfoncé le thorax de la conductrice et elle a subi un traumatisme sévère au niveau des vertèbres cervicales. Bayard assis entre ses parents a heurté le tableau de bord. Victime d’une commotion cérébrale, il doit rester en observation, mais sa vie ne semble pas en danger. On les a convoyés à Lyon depuis l'hôpital d'Avignon, qui les a d'abord recueillis. Jany lutte contre la mort. Même si elle s'en sort, les deux arrêts cardiaques successifs, qu'on a réussi à maîtriser, laissent craindre des lésions cérébrales irréversibles. Seul Gunther est indemne.


Henri et Colette se retrouvent dans le premier train du matin pour rejoindre Clermont où un deuxième convoi les amènera à Lyon. Malgré l'anxiété qui les tenaille, Colette apprécie de faire avec Henri cette portion du trajet qu'elle a dû faire seule à plusieurs reprises. Il sent la satisfaction qu'elle éprouve de sa présence et l'entoure longuement de son bras pour apaiser leur tension.

Pour la première fois, ils trouvent un Gunther désemparé. Il a besoin de leur présence mais aussi de leur énergie pour s'organiser au mieux dans ce malheur. Bayard semble tout à fait hors de danger, il sortira probablement le surlendemain de l'hôpital. Colette propose de prendre l’enfant en charge et de le garder à Salignat tout le temps qu’il sera nécessaire. Elle prendra les consignes des médecins de l'hôpital et se mettra en rapport avec le Docteur Pagès dès leur arrivée à Salignat. Ils sentent qu'ils libèrent déjà Gunther d'un gros souci.

Il embrasse les mains de Colette et secoue le bras d'Henri en répétant :

- Ah, mon vieux copain ! Mon vieux copain !

Le soir à dîner, Gunther explique qu'il devait repartir une semaine en Afrique, après avoir installé sa femme et son fils dans un hôtel sur la Côte Vermeille, où il les aurait ensuite rejoints pour une dizaine de jours. Il avait justement escompté rencontrer Henri et Colette à ce moment-là. Ce déplacement professionnel reste malheureusement indispensable et il ne sait plus ce qu'il doit faire.

Henri propose aussitôt de le suppléer et de se rendre à sa place en Côte d’Ivoire. Pour Colette c’est de la folie. L'avion, le changement de climat et la fatigue, son cœur ne tiendra pas ! Elle se mord la langue au moment de dire que sa santé ne le permet pas. Elle réfléchit rapidement que s'il y a des risques pour sa santé, sur le plan psychologique au contraire, en même temps qu'il rendra le plus grand service à son ami, ce sera l'occasion pour Henri de montrer qu'il est toujours dans le coup et capable d'être utile. A l'inverse, s'il a l'impression que l'on ne lui fait pas confiance, cela peut le renvoyer à son apathie précédente.

Gunther souhaite ne pas s'éloigner de Jany, tant qu'on n'est pas un peu rassuré sur l'évolution de son état sur le plan vital. Mais il se sent inutile et impuissant. Les médecins maintiennent sa femme en vie artificiellement. On ne pourra pas se prononcer avant plusieurs jours sur les chances de survie à plus long terme. En tout état de cause on ne peut pas espérer que l'accidentée sorte du coma avant la fin de la semaine.

D'avoir pu exprimer auprès de ses amis tout ce qui le soucie, Gunther peut plus facilement opérer un tri dans toutes ses pensées contradictoires.

- Si tu pars à ma place, Henri, tu pourras régler quelques problèmes, mais certains ne voudront pas traiter si je ne suis pas personnellement présent. Par contre si j'y vais tout seul, avec le voyage je vais être loin d'ici beaucoup trop longtemps. Je crois que si on part tous les deux je me contenterai de voir un ou deux gros clients qui refuseraient de discuter avec quelqu'un d'autre. Toi tu t'occuperas du reste. Je te donnerai tous les tuyaux pendant le voyage. Comme ça, je ne devrais pas être absent plus de quatre jours, quitte à ce que tu rentres, toi, un ou deux jours plus tard.

*

Deux mois après l’accident, Jany a conservé la vie, mais elle est condamnée à poursuivre son existence comme un légume. Bayard est inscrit au cours préparatoire à Salignat et vit avec Colette. Gunther a multiplié les allers-retours en avion ; il est épuisé et sait qu'il ne lui est pas possible de continuer comme cela.

Pour Henri, son périple en Côte-d'Ivoire lui a redonné une nouvelle confiance dans ses capacités, mais les émotions et la fatigue des dernières semaines semblent préjudiciables à sa santé. Il a connu à nouveau une ou deux petites alertes.

Colette tient le coup, mais entre ses nouvelles responsabilités professionnelles et la charge de Bayard, elle a dû une fois de plus mobiliser toute son énergie. Heureusement, Gilberte a retardé son retour à Chartres. Elle est d'une aide précieuse pour son amie.


Pour la Toussaint tout le monde se retrouve chez Colette pour établir un plan de bataille.

Jany restera plusieurs semaines dans différents centres de rééducation, mais ses chances de récupération restent extrêmement limitées. Par contre la présence de Bayard auprès d’elle semble souhaitable aux médecins, car elle a montré de légers signes de contentement lorsqu'on a prononcé son nom devant elle et que l'on a placé une photo de lui devant ses yeux. Si elle devait en la présence réelle de son fils renouveler ces manifestations favorables, ce pourrait être une amorce de quelque progrès et pour Bayard un point positif sur le plan psychologique.

On décide d'un repli général sur Salignat.

Gunther s’est mis en quête d'une résidence assez vaste et d'une infirmière à demeure pour le moment où Jany quittera les établissements spécialisés.

Henri n'est pas hostile au fait de se rapprocher et Gunther se fait fort d'agir auprès de la direction de la Compagnie Bancaire, où il conserve des capitaux importants. On trouvera sûrement un poste pour Henri à la succursale d'Issoire ou tout du moins à Clermont-Ferrand.


Gunther loue, avec promesse de vente, l'Ermitage, une magnifique demeure vieille d'un siècle, pour laquelle il décide de vastes travaux d'aménagement. Aussitôt, Gilberte se propose comme maître d'œuvre. C'est une charge importante, mais elle a carte blanche et n'aura à redouter aucune limitation de crédit.

Décidément, elle n'est pas pressée de regagner ses quartiers d'hiver. En vérité, Gilberte apprécie d'avoir une occupation. Si elle est matériellement à l'abri du besoin, son fils ne souhaite pas qu’elle participe en aucune façon à la marche de l’affaire.

En accord avec les instructions de Gunther, le rez-de-jardin de l'Ermitage, qui se trouve en contrebas de la route, est aménagé de façon à être le futur domaine de l'infirme que l'on pourra facilement sortir par une large porte-fenêtre dans le jardin exposé en plein midi. Gilberte fait remplacer la vieille chaudière à charbon par un appareil à mazout alimenté par une grosse cuve enterrée dans l'enclos et on rajoute plusieurs radiateurs. Une salle de bain supplémentaire est aménagée à l'étage mansardé, sous la magnifique toiture d'ardoise en forme de coque de navire renversée. Enfin, toutes les peintures intérieures et extérieures sont reprises et l'ameublement choisi en s'attachant avant tout à sa fonctionnalité.

Toutes ces dispositions et l’activité qu’elles nécessitent redonnent un but à chacun et contribuent à atténuer le marasme collectif.

*

Moins de six mois plus tard pour les vacances de Pâques, lorsque Gunther revient passer une semaine, tout le dispositif est en place. Henri a pris ses fonctions à Issoire depuis le quinze février. Il s'y rend chaque jour avec la vieille R4 de Colette.

La famille Delpuech et Bayard ont emménagé à l'Ermitage pour accueillir dans son fauteuil roulant la pauvre Jany, qu'a aussitôt rejoint son infirmière. Bayard a d'abord manifesté une sorte de crainte, presque de répulsion, à s'approcher de sa mère, mais petit à petit elle semble l'avoir apprivoisé tant son regard, la plupart du temps inexpressif, s'anime à la vue de Bayard. Après quelques jours, il réclame lui-même de rendre visite à l’infirme en revenant de l'école et s'enhardit à lui tenir la main quelques minutes chaque jour. Ce qui semble les contenter l’un et l’autre.

L'arrivée de son père est marquée de grandes démonstrations de joie de la part de Bayard. Pour l'occasion, Henri et Colette regagnent pour coucher leur logement de l'école, mais ils continuent de venir dîner tous les soirs à l'Ermitage. Gunther a engagé une femme de ménage, qui sert également de cuisinière, et un jardinier. Une fois l’organisation autour de l’infirme bien rodée, l’habitude est prise de venir à l’Ermitage après l’école et le travail et d’en repartir après dîner. Une nouvelle communauté s'est créée, dont Colette demeure l'axe central. Pour elle tous les efforts que lui demande ce rôle, ajoutés à sa rude tâche professionnelle, ne lui semblent pas un trop lourd fardeau, tant le bonheur d'avoir redonné un nouvel essor à son union avec Henri ensoleille son existence.

C'est une belle victoire que Colette a conscience d'avoir remportée dans le dur combat qu'elle a mené au cours des deux années écoulées. Lorsque Henri était revenu pour l'épouser après tant d’années consacrées à la réussite qu'il désirait lui offrir, Colette avait eu un rôle passif. Ils ont vécu ensuite des années exaltantes, auréolées de la victoire et du luxe qu'Henri avait déposés à ses pieds. Et voilà qu'elle-même a réussi un nouveau miracle. Elle a redonné à leur attachement, prêt à sombrer avec cette ruine absurde, suivie du découragement et du renoncement de son mari, la possibilité de s'épanouir à nouveau dans le cadre plus modeste de leur nouvelle existence provinciale.

A son tour, elle a apporté sa contribution. Par son combat leur union sort renforcée des épreuves et ils commencent à se retrouver dans la confiance et la complicité d'autrefois.


Colette a évidemment beaucoup d'affection pour le petit Bayard. Il la lui rend bien son affection à cette tata qui depuis l'accident lui apporte un peu de la douceur familiale dont il a été si brutalement privé. Mais Colette tient à se garder de se substituer totalement à la mère dans le cœur du jeune garçon. Petit à petit Bayard commence à retrouver envers sa maman Jany les doux sentiments qu'il lui portait avant l'accident.

Le fait qu'il ait de Colette l'image de Madame la Directrice pendant toutes les heures de classe contribue à conserver entre eux un peu de distance. Cela semble préférable à Colette. Elle craint trop d'attachement réciproque entre eux deux.

Elle ne sait pas si l'enfant restera très longtemps auprès d'elle dans l'avenir et si elle représente pour lui une nouvelle maman, une séparation éventuelle risque de renouveler le traumatisme psychologique que Bayard a déjà éprouvé.

Pour elle-même, le choix que Colette a fait dans l'existence n'a pas, en fonction des circonstances, laissé de place pour la maternité. Elle ne veut pas que, même inconsciemment, Bayard tienne en elle la place de l'enfant qu'elle n'a pas eu. Le danger serait qu'elle se comporte sans le vouloir en mère abusive.


L'éloignement des parents de Bayard, par la distance pour l'un et par le terrible handicap de l'autre, reçoit donc une compensation dans l'affection collective qui lui est prodiguée. En plus de son lien privilégié avec Colette, une grande complicité s'est rapidement créée entre le jeune garçon et tonton Henri et Gilberte s'avère une marraine très chaleureuse.

Celle-ci, dont c'est pourtant le titre officiel auprès de ses petits enfants, a rejeté l'appellation de Mamie de la part de Bayard. Peu attiré par le nom de marraine qu'elle a revendiqué, l'enfant l'appelle par son prénom.

Colette conserve les relations les plus amicales avec elle et toutes deux apprécient les jeudis après-midi qui leur donnent parfois l'occasion de se retrouver en tête-à-tête. Colette est amusée d'observer que Gilberte, après plusieurs décennies et tant d'événements, conserve à la cinquantaine le même souci de plaire qu'elle déployait au temps de leur jeunesse.

Très attachée à la mémoire de son défunt mari et à sa chère progéniture, elle n'en déploie pas moins des trésors de séduction dès que Gunther peut accourir à Salignat. Là sont rassemblés tous ceux qui comptent pour lui maintenant que ses parents ont disparu et qu'il n'a plus de proche famille en Suisse. Le manège de Gilberte amuse Colette qui se garde bien de la juger dans son comportement. Par contre, Gunther Hermann n'a pas l'air d'y être sensible le moins du monde, pas même de s'en rendre compte. Colette se dit que quel que puisse être le succès éventuel de Gilberte dans son entreprise, pour laquelle elle l'estime capable de tous les trésors d'invention, elle sait que le dévouement de son mari ne manquera jamais à Jany. Il fera tout ce qu'il est envisageable de faire pour qu'elle soit entourée autant qu'il est possible.

Pour l'heure, le souci de Gunther est de décider s'il doit s'acharner à maintenir ses affaires, jusqu'au moment où Bayard pourrait le seconder et plus tard lui succéder. Mais l'échéance est lointaine et cela imposerait soit qu'ils continuent à être le plus souvent séparés, soit qu'ils se regroupent en Côte-d'Ivoire. Dans ce dernier cas il sait bien que ni Bayard, ni sa mère, dans la mesure où elle pourrait en avoir un peu conscience, ne retrouveraient là-bas, en dehors de lui-même très occupé, la chaleur de l'entourage de Salignat.

Aussi Gunther songe-t-il à prendre des contacts pour tout céder. Conscient que la transaction pourrait être longue et difficile il sait qu'il lui faudra aussi réussir ensuite le réinvestissement de ses capitaux.

Pour cela, il connaît au moins une voie à ne pas emprunter.


Chapitre XIV : Le déjeuner d’Issoire

Avant de s'endormir un soir, Henri surprend sa femme :

- Tiens, j'ai oublié de te dire en arrivant. Tu ne devineras pas qui j'ai rencontré à la banque aujourd'hui. Quelqu'un qu'on aimait bien.

- Dis-moi, on a connu tellement de gens !

- Il est dans le Nord, mais d’origine auvergnate. Tu ne vois pas ?

- Oh ! Arrête tes mystères ! Qui est-ce donc ?

- Notre jeune ami dentiste, Jacques Desmoulins !

- Ah oui ! Il exerce dans la Somme. Mais qu'est-ce qu'il fait donc par ici ? Sa mère habitait Aurillac, il me semble ?

- Eh bien, depuis l'année dernière ses beaux-parents se sont retirés près de Champeix où ils ont des amis. Jacques et sa femme viennent les voir de temps à autre. Je lui ai dit de nous faire une visite, mais ils repartent prochainement. Il a pris notre téléphone et a promis de passer nous voir lors d’un prochain séjour.

Colette s'est bien gardée de s'étonner de cette invitation, mais la fatigue et la tension de cette journée ordinaire s'en sont trouvées brusquement dissipées. Quand elle s'endort, blottie contre lui, elle songe qu’Henri, en renouant sans réticence avec ces témoins du passé, a encore accompli un pas décisif pour évacuer les derniers cauchemars de sa déconfiture.

Les naissances successives chez les époux Desmoulins n’ont pas permis avant longtemps la visite annoncée à Salignat. Mais de loin en loin, Henri et Jacques ont eu l’occasion de s’apercevoir à Issoire. C’est accompagnés de leur petite tribu que les Desmoulins débarquent finalement un dimanche à l'école où ils sont conviés à déjeuner par madame la Directrice et son époux.

L’après-midi, Hélène, l’aînée, reste avec ces dames mobilisées par la sieste et les biberons des deux petits, cependant que les messieurs vont faire un tour avec Bayard.

- Vous venez dans le Puy de Dôme pour voir vos beaux-parents, mais vous êtes originaire du Cantal ?

- Oui ! J’y ai vécu jusqu’à dix-huit ans.

- Et vous n’avez plus de famille ici ?

- Pas depuis que ma mère est décédée. Elle habitait Aurillac et j’allais la voir régulièrement, mais nous ne faisions pas de longs séjours. Josette trouvait sa belle-mère trop autoritaire.

- Ah ! Ah !

- Eh oui ! Elle-même est très compétente sur ce point…

De se rendre compte, qu’à un certain nombre d’années d’écart, leur jeunesse s’est déroulée sous les mêmes cieux, renforce leur commune sympathie, leur permettant d’évoquer le passé avec moins de retenue.

Ils ne s’attardent pas sur les difficultés personnelles qu’ils ont dû surmonter l’un et l’autre à cette période de leur existence, mais Henri se montre curieux de précisions sur la façon dont le Cantal a vécu la dure époque de l’occupation, durant laquelle lui se trouvait déjà en Afrique.

Jacques, souvent privé d’écoute au sein de son ménage, se montre toujours très disert, dès qu’il bénéficie d’une oreille attentive. Il entame une longue narration sur ses années de pensionnat, l’occupation de la zone sud et les combats du maquis.

Mais Bayard donne des signes d’impatience, ce qui oblige à abréger la promenade.

Jacques poursuit son exposé sur le chemin du retour, mais la visite ne se pas prolonge pas. Il est temps de ramener la petite troupe vers son campement. Henri reste sur sa faim :

- J’aurais volontiers poursuivi notre conversation, mon cher Jacques. Vous ne seriez pas libre dans la semaine pour déjeuner un jour avec moi à Issoire avant votre départ ?

- Ce sera avec le plus grand plaisir, Henri. Mardi si vous voulez. Nous n’avons rien de prévu, Josette, pour mardi.

- Non, non ! Pas plus que les autres jours…

- Entendu donc pour mardi ? Si cela vous convient, je passerai vous retrouver à l’agence à midi.

*

- Et, la nourriture ? Colette me dit que dans les villages, ils arrivaient à peu près à se débrouiller grâce aux fermiers.

- C’était très différent d’un endroit à l’autre. Entre les réquisitions des occupants et les collectes des trafiquants du marché noir, il ne restait pas grand chose pour certains. Au lycée à Aurillac, à plusieurs périodes on a crevé de faim.

Rapidement, de la part d’Henri le dialogue ne se nourrit que de rares interrogations. Les combats de la résistance, il en a pris connaissance dans de nombreux ouvrages et le jeune lycéen ne les a pas vécus directement. Henri est surtout friand de récits concernant la vie courante. Jacques reprend rapidement le fil de son récit interrompu l’avant-veille et ne soucie guère d’accorder quelque temps de parole à son compagnon. Il n’est pas avare d’anecdotes pour étayer sa démonstration.

C’est un trait de la personnalité de Jacques, lorsqu’il s’exile dans le passé, il a du mal à revenir au temps présent. De même, face à un interlocuteur plus âgé pour lequel il éprouve avec de la sympathie une fascination liée à la somme de ses aventures vécues, il souhaite inconsciemment briller et ne sait plus arrêter son discours… Cette aimable disposition est sans doute aussi due pour une part à une habitude professionnelle, l’obligeant à initier un nouvel échange verbal une bonne vingtaine de fois par jour auprès de ses patients.

Henri apprend ainsi que le pillage des ressources agricoles par l'envahisseur et les trafiquants faisait sentir durement ses effets. A l'automne, au lycée, les châtaignes bouillies constituaient le plat de résistance du dîner des pensionnaires. Peu à peu la proportion d'une ou deux châtaignes pourries par portion s'inversait jusqu'à seulement une ou deux saines. A l'hiver quarante-trois qui fut d'une rudesse extrême, le gel avait anéanti toute la réserve de pommes de terre. L'intendant, qui se démenait comme un diable pour son jeune effectif, avait réussi à mettre la main sur un contingent de carottes.

Ce fut pendant plusieurs semaines carottes râpées en entrée, plat de carottes cuites et confiture de carottes au dessert.


Comme souvent en de sombres circonstances, il se glissait des épisodes héroï-comiques. Un professeur d'allemand proche de la retraite n'avait pas eu l'occasion depuis trente ans de parler la langue, qu'il enseignait, à d'autres qu'à ses élèves. Il n'avait pas résisté à l'envie d'engager la conversation avec un groupe de soldats d'allure assez débonnaire.

Mal lui en avait pris. Il avait été retenu pour un long interrogatoire. Il était ressorti larmoyant, non pas qu'il eût été trop effrayé, mais il avait pris brutalement conscience que, par une lente dérive, l'allemand aux intonations de langue d'oc, qu'il professait, n'était plus qu'un inintelligible sabir.

Suprême humiliation, il n'avait pu s'expliquer sur sa démarche qu'à l'arrivée d'un interprète allemand, parlant un français d'une impeccable correction.


L’heure oblige Henri à interrompre le conteur. Malgré le petit désagrément infligé par le long monologue subi, Henri n’est pas mécontent d’ajouter de nouveaux éléments au kaléidoscope auquel il s’ingénie patiemment de redonner forme, pour reconstituer dans son esprit la réalité des événements que son pays a vécus durant ses longues années d’absence.

- Vous savez, Henri, que j’ai ébauché une sorte d’autobiographie, Le désir d’amitié. Si cela peut vous intéresser, je vous ferai passer quelques feuillets concernant les années 35-45.

- J’en serai tout à fait ravi. Je vous remercie, Jacques.

Henri est heureux de renouer ainsi avec ses racines. Il en arrive à repenser sans regrets superflus à sa longue épopée africaine. Il a vécu une incroyable aventure. Privé des fastes passés et des feux vifs d’un amour dévorant, il se satisfait, auprès de Colette, de leur modeste aisance dans une chaude quiétude, à Salignat, sous le ciel de leur beau pays.


Chapitre XV : Révélations

Dans l’harmonie de leur connivence peu à peu retrouvée, Henri a le courage de dévoiler à Colette qu'il avait encore une fois succombé à la folie du jeu après leur séparation. Cette dernière crise avait finalement été salutaire.

- Heureusement, que tu m'avais justement téléphoné ce soir-là, car j'étais vraiment au fond du gouffre.


Colette avait appris récemment les détails de l'affaire. Un jour où elle était allée reprendre quelques vêtements à Bonnal, elle avait rencontré Paulo Dujols qui séjournait dans sa maison au hameau de Lagarde :

- Ah ! Je crois qu'il va mieux ce coup-là, notre Henri. Je n'en ai jamais parlé à personne, mais à vous je peux bien le dire maintenant qu'il a l’air sorti de tout ça. Vous savez qu'il m'en avait encore fait une belle l'autre année.

Dans les débuts, Francis Dujols, le fils de Paulo et logeur d'Henri, avait entraîné celui-ci aux courses, où lui-même se rendait de temps à autres, mais ne risquait que des sommes modestes. Henri n'avait pas misé gros ce jour-là, mais avait réalisé un petit gain qui avait suffi à réveiller une passion du jeu qui n'était qu'assoupie.

Dans la semaine qui avait suivi, il avait discuté à la banque au moment du déjeuner avec un collègue en train de décortiquer les pronostics d'un journal spécialisé. Evidemment, celui-ci connaissait un jockey qui lui donnait des tuyaux increvables. L'ennui, c'est qu'il n'avait pas suffisamment de disponibilités, sinon il aurait déjà fait fortune. Bon prince, il était prêt à informer Henri chaque fois qu'une possibilité mirifique lui serait révélée par son ami jockey. Ce qui ne manquait pas de se produire une fois ou deux par mois.

Henri avait tout de suite compris que c'était enfin là une occasion unique de récupérer d'un tuyau à l'autre une grande partie de ses pertes au Casino. Comme il avait eu très vite connaissance d'un coup imparable, il en avait entretenu son logeur et s'était montré si convaincant que Francis avait avancé à Henri l'équivalent de deux mois de son salaire. Tout en risquant pour lui-même une somme moins élevée.

Le crack avait malheureusement oublié d'être à l'arrivée et Henri n'avait pu rembourser son prêteur, pas plus qu'il n'avait pu s'acquitter du bonus qu'il lui avait promis. Francis Dujols, devant cette situation sans issue avait appelé Paulo, son papa, qui lui avait sérieusement frictionné les oreilles, avant de venir voir Henri :

- Plus qu'à toi, j'en veux à ce crétin de Francis qui a trouvé intelligent de t'amener aux courses. Seulement, il faut que ça te fasse mal, sinon tu ne vas jamais t'en sortir. Je ne veux pas demander qu'on retienne ça sur ton salaire, tu te ferais virer. Seulement, tu vas me payer en quatre mois. Tu as ta cantine à midi, les autres repas tu les prendras avec l'autre tête d'âne de Francis. Avec ta chambre ça fait qu’il ne te restera pas un fifrelin, tu vas en baver un sacré coup. Mais il n’y a que comme ça, que tu as une chance d'échapper à cette connerie de jouer.

Il avait ajouté :

- Enfin si un jour tu es vraiment coincé, tu sais quand même que je suis là !

Colette imagine quelles avaient dû être les noires pensées d'Henri, vexé au plus profond de sa fierté. Le ciel avait cependant bien fait les choses pour une fois, grâce à son coup de fil, suivi de la visite à Paris.

A la fin de son récit, Dujols avait glissé, à l’étonnement de Colette peu soucieuse d’ennuyer Henri par une quelconque allusion aux révélations qui lui étaient faites :

- Ah ! Si Henri avait aimé les sous autant que son père, il ne les aurait pas risqués au Casino. Vous seriez encore sacrément riches !

- Le père Delpuech ? Voilà longtemps qu’il est mort sans le sou !

- C’est du vieux grigou d’Aurillac, Lecocq, son vrai père, que je veux parler. C’est par hasard que j’avais su qu’Henri était au courant de sa véritable ascendance. Il n’en parlait jamais, mais je pensais qu’à vous...

Ayant quitté sa ferme où la mère d’Henri était bonne, Lecocq était parti travailler et recueillir un gros héritage à Paris. Il était revenu en Auvergne sous le nom de Lecocq-Battut jouer les hobereaux. Certains prétendaient que les biens meublant les appartements parisiens de certains de ses locataires partis sans retour pour les camps auraient contribué pendant la guerre à grossir encore son pécule...

Au fil des années, en dépit de sa large aisance, son avarice de plus en plus sordide l’avait amené à une fin de vie lamentable. A sa mort, il y avait belle lurette que les bourgeois de la région, un temps éblouis par sa brillante demeure, n’en franchissaient plus le seuil.

Ayant dû subir l’amputation d’une jambe qu’une mauvaise prothèse n’arrivait guère à suppléer, il avait continué à vivre sur son magot comme un miséreux, imposant à son épouse, dont il n’avait pas de descendant, des tâches ménagères peu compatibles avec son grand âge.

Le vieux domestique qu’ils avaient dû garder pour un entretien minimum de l’enclos ne recevait guère plus de salaire. Il avait installé, disait-on, des bâches pour abriter la volaille et des cages à lapins dans le tennis. Il revendait dans le voisinage quelques légumes du potager et les produits de son élevage. On l’entendait aux alentours se faire injurier et traiter de voleur, quand il rendait les comptes après les quelques courses qu’on devait lui confier pour un maigre approvisionnement.

Les neveux de Lecocq et de sa femme avaient droit eux aussi à leur chapelet de vilenies, lorsqu’ils venaient de loin en loin prendre des nouvelles des vieillards et surveiller un héritage bien long à venir.

Dans les derniers temps, on racontait à Aurillac que le plombier qui devait remplacer le robinet de l’évier de la cuisine était reparti un jour sous les vociférations, sans effectuer son travail, lorsqu’il avait indiqué le montant de la modeste dépense. Par la suite, à longueur de temps, la mère Lecocq arpentait en claudicant le long couloir conduisant aux toilettes où elle devait remplir avec difficulté au lavabo ses brocs pour la cuisine.

Quelques mois après ce grotesque incident, renversée par une voiture elle était morte à l’hôpital.

Lecocq s’était tiré un coup de fusil de chasse dans la tête dans la semaine qui avait suivi.


Sic transit gloria mundi !


Chapitre XVI : Un caveau de granit rose

Plusieurs années se sont écoulées depuis le dramatique accident de Jany Hermann. Dans le cimetière de Bonnal un caveau de granit rose, érigé comme un sourire parmi les tombes de pierre noire par Jean Tournadre. Suprême élégance pour son dernier repos et celui des siens. Colette vient déposer un gros bouquet de marguerites dans le lourd vase de grès.


Image:bouquetmarguerites.jpg photo d chastel


Elle regarde les noms gravés dans la pierre en lettres dorées sur les deux panneaux de chaque côté de la porte du caveau. En haut à gauche Jean Tournadre, à droite au même niveau Henri Delpuech.

Pourquoi les deux hommes de sa vie ont-ils dû attendre la mort pour se retrouver ainsi côte à côte ? Pourquoi Henri a-t-il dû affronter tous les dangers, s'imposer tous les efforts et tous les sacrifices pour cette ultime reconnaissance posthume ?

Faut-il établir le bilan des joies et des peines, pour s’assurer qu’il soit positif ? C’est une arithmétique à l’étude de laquelle Colette se refuse.

Sa vilaine petite toux vient interrompre sa méditation. Cela la fait sourire. Depuis qu'un infarctus a emporté Henri quelques mois après la visite de leurs amis Desmoulins, à la suite d’une brève agonie durant laquelle Colette a encore espéré un miracle, elle a à nouveau augmenté sa consommation de cigarettes.

Il lui reste une année à accomplir pour arriver à la retraite qui ne sera pas d’un montant bien élevé avec toutes ses années de disponibilité. Mais cela n'est pas son souci. Elle souhaite simplement tenir le coup pour achever son contrat. Elle est fière d'avoir ramené le calme dans son établissement et d'avoir réussi à générer une ambiance d'application studieuse qui porte ses fruits au niveau des résultats. L'attention, qu'elle s'efforce de manifester pour chaque élève, crée un climat de confiance où l'autorité s'exerce sans contrainte apparente.

Sa voix s'altère de plus en plus, mais elle néglige les derniers conseils qu'on lui a prodigués. Elle se rend bien compte que ses poumons crient grâce, mais elle pense qu'ils ne la trahiront pas avant qu'elle n'ait bouclé cette dernière année.

Symétriquement à Angèle Bruel épouse Tournadre, il ne se passera sans doute pas très longtemps avant que l'on n'inscrive dans le granit sur le panneau de droite, au-dessous du nom de son mari, Colette Tournadre épouse Delpuech. Elle ne souhaite rien faire pour hâter l'échéance, mais depuis la mort d'Henri elle n'a plus la volonté de se battre comme il faudrait pour cesser de fumer et se soigner. Ses derniers efforts elle veut bien les dépenser pour son métier, mais depuis que l'amour, qui avait dès l'enfance accaparé ses désirs et ses pensées, n'a plus lieu de capter son énergie, elle est incapable de se mobiliser pour un autre objet. Fut-ce sa santé.

Gilberte a ses enfants et ses petits enfants. Pour Gunther, maintenant veuf lui-même, il y a Bayard, pensionnaire à Riom. Son enfant à elle, c'était son amour pour Henri. Sa fierté est de l’avoir maintenu sans faille. La seule possibilité - ou la seule illusion - de le retrouver, c'est de rejoindre la froide demeure des trois personnes qu'elle a le plus chéries. Aussi Colette est-elle sereine, elle n'a pas de regrets. Le départ d'Henri a été un terrible déchirement après ces dernières années d'une union apaisée mais toujours auréolée d’une si grande affection. Pourtant elle est satisfaite, après les pires tourments qui ont suivi les plus grandes joies, qu'ils aient terminé unis leur étonnante aventure.

Aussi les regards de Gunther rentré d'Afrique, qui semblent révéler, malgré lui, toute l'affection et l'admiration inexprimées qu'il ressent probablement envers elle, ne peuvent-ils l'attirer vers d'autres chemins. Si Gilberte persiste dans ses vues, Colette ne sera pas une concurrente.


Sa vie a réalisé le destin qu'elle s'est choisi, Colette n'aime pas cette vilaine petite toux, mais elle ne lui cause aucune crainte.


(retour Accueil Atulu)

(retour Accueil CDB)