Lorsque point l'aube
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Paru en feuilleton en 2 008 sur les sites locaux cantalpassion.com et couleursdebrie.fr, l'ouvrage y a reçu plus de 50 000 visites.
Lorsque point l'aube
LORSQUE POINT L'AUBE
Zuihitsu
Nouvelles provinciales, récits et poèmes,
Précédents ouvrages de l'auteur
Récits, romans ou poèmes, six titres, édités de 2000 à 2006 :
Saints d'Auvergne
L'irrésistible ascension de la Julie de Cornemure
Un sourire du Pays des Vertes Gentianes Sombra y Sol
Le Bal des Prénoms
Lumière céleste
Table des matières
Avertissement
Prélude : pages de journal intime 1998, I, II, III
1 Bords d’eau et envols
Bords d’eau
Envols
2 Au pays des volcans
Senteurs du terroir
Emois et sourires
3 Couleurs de Brie
Interlude
4 Hier, aujourd’hui et demain
Nostalgies
Interrogations et angoisses
5 Fantaisies
Sur un air de guitare
Anecdotes
6 Exercices de style
Jeux de rimes
Musique et délire
Variations sur un thème
7 A la manière de…
8 Hédonisme
Postface, 1, 2
Table des matières
Table des textes
Avertissement
Ce livre est un plagiat !
Prélude
Pages de journal intime 1998, I
Questionnaire de la Caisse de Retraite destiné à « établir vos droits aux prestations susceptibles de vous être versées dès le quatrième trimestre de l'année en cours »… Possibilité. Nullement obligation. Direction panier ! C'est aussi la destination habituelle des invitations aux repas, galas et déplacements divers, adressées par la mairie aux anciens de la commune.
Las ! Mon associé, mon cadet de vingt ans, plus soucieux de l'usure du temps, me fait brutalement l'annonce de l'arrêt irrémédiable de son activité libérale dans moins de six mois. Pour diverses raisons pratiques, il va me falloir cesser d'exercer, en même temps que ce grand sage.
Devant ma réticence, mon cher confrère ne sait pas réprimer un avis personnel très pertinent :
- Vous voulez donc crever au boulot ?
A défaut d'information très précise sur les circonstances les plus souhaitables de ma disparition, j’élude la question. Sans m'étonner plus avant de la décision de mon acolyte, désireux d’un exercice salarié moins stressant.
Bénéficiaire par contagion de cette éminente sérénité, je tente de me raisonner. Ces petites poussées hivernales de bronchite asthmatiforme seront plus faciles à contrôler, si les va-et-vient professionnels matinaux ou tardifs me sont évités. Ainsi que les fatigues et astreintes du travail quotidien.
Je pourrai reprendre, avec modération, une activité sportive plus régulière. Raideurs ou douleurs articulaires et musculaires, signes d'irréparable outrage des ans, ne méritent-ils pas une meilleure attention ? Les verres épaississent et l’ouïe n'a plus la même acuité. Il faudra admettre la réalité de ces misères.
Ma méthode était de les ignorer.
Lors de ma dernière et lointaine consultation, Alexandre m’avait recommandé :
- Bilan complet, « check up !», dès la cinquantaine. A renouveler systématiquement tous les cinq ans. Pour l'asthme, Ventoline dès l'apparition du moindre petit sifflement.
Grâce à cette précieuse prescription ou quelque autre, glanée ici et là, je domine ces discrets désagréments.
En résultent des insomnies plus fréquentes ? Du temps disponible en supplément !
Cela m’a permis l’abord de la Recherche par la face nord. La récente biographie de Proust par J. Y. Tadié m’a procuré l'équipement et les connaissances préliminaires nécessaires à cette entreprise, consistant à commencer par : “ Longtemps, je me suis couché de bonne heure ”, et à terminer par : “ ... tant de jours sont venus se placer - dans le Temps. ”, ayant lu avec toute l'attention requise chacune des phrases intermédiaires. J’en suis à la relecture et se trouvent ainsi résolus ces petits inconvénients d'insomnies.

Les check-up d’Alexandre négligés, j’ai décidé de ne le consulter, non plus qu'aucun de ses confrères, qu'en cas d'urgence extrême. Nonobstant la considération augmentée de la grande affection que je porte à Alexandre !
Alexandre est un précieux ami. Jusqu'à peu, il est vrai, ses activités professionnelles ne lui laissaient guère de temps pour pratiquer activement l'amitié.
« Tabernacle » ! Cessant d'exercer, le voilà accaparé par son épouse à laquelle sa présence fut trop longtemps comptée. Me revient en mémoire le vieux proverbe chinois : « le plus grave danger pour le médecin c’est d’être marié à une femme de médecin ». Jugement sans nul doute excessif, mais Alexandre demeure de fait indisponible. Un ami virtuel en quelque sorte !
La conscience de l’esseulement inhérent à la retraite prochaine, m’assaillit soudain d’une sorte de vertige. Je grognais contre les astreintes de ma tâche. Les heures libres, week-ends et vacances n’en étaient que plus précieux et de multiples activités les rendaient parfois trop brefs. Que faire d’une disponibilité permanente ? Pourquoi entreprendre ceci ou cela maintenant. Plutôt que demain ou plus tard ?
Une petite démangeaison d’écriture m’a souvent tracassé. Faute de temps, je ne prêtais pas grande attention à ce léger prurit. N’est-il pas temps d’y songer ? La lecture de Proust m’a réconcilié avec la littérature. Vais-je me mesurer à son génie ? C’est la motivation pour l’écriture que j’ai réapprise de lui.
Se consacrer à l’élaboration d’un texte à la mesure de ses capacités. Revisiter le temps passé au filtre de la mémoire. Belle matière pour exercer son premier talent.
C’est décidé, je vais écrire. Le temps, le temps… C’est le temps qui me manquait pour bâtir un ouvrage ! Avec la retraite la situation s’inverse.
Là est le chemin !
Attentif à l’apport éventuel de toute autre inspiration créatrice, je vais réinvestir en pensée, sans souci de chronologie, les lieux et les époques de ma vie. J’imiterai la méthode toute classique de Claude, mon ami peintre. Lors de ses séjours sur les rives méditerranéennes, il noircissait des carnets de minutieux croquis, dépositaires des impressions lumineuses ressenties ici ou là. A partir de ceux-là Claude réalisait ensuite ses toiles à l’atelier. Mes voyages à moi se feront dans l’amère douceur d’une libre errance au fil des ondes incertaines de la mémoire. A partir des notes alimentées par mes rêveries ou ma réflexion, je construirai mes récits.
Pour chacun au soir d’une vie déjà longue, les sujets d’émerveillement, de rêverie, d’étonnement ou d’horreur ne manquent pas alentour pour élaborer maints écrits. Sans se limiter aux souvenirs personnels !
Et pourquoi ne pas s’aventurer hardiment dans l’imaginaire ?
Pages de journal intime 1998, II
Dans ma déception, pour la première fois hier, j’ai couché mes réflexions intimes sur le papier. Au lieu de vociférer ou de répandre mon acrimonie vers mes proches.
Après une douloureuse nuit de réflexion, j’ai donc décidé !
Ces premières pages de journal seront le début de mon premier ouvrage. J’ai corrigé : « le début de mon œuvre » aurait prêté aux sarcasmes. De lecteurs éventuels.
Plus précisément, ce sera ma préface.
Bizarrement, l’épreuve de ce décrochage imposé d’une longue vie professionnelle me rend très lucide. Tellement lucide que je me sens soudain possesseur d’une faculté inconnue jusque là. Non seulement le présent m’apparaît d’une clarté limpide pour me construire un nouvel avenir, mais je me sens habité d’un regard prémonitoire sur les évènements futurs. Vue sur l’avenir d’une telle acuité que me voilà véritablement extralucide. Du moins, dans le domaine littéraire qui désormais est le mien.
J’ai soudain la certitude que les pensées qui se bousculent dans mon esprit coïncident en bien des points pour l’architecture de mon ouvrage à la facture de celui d’un grand auteur étranger disparu. La teneur de son livre se présente clairement à moi comme si j’en faisais présentement la lecture ! Alors que ce livre ne me sera matériellement accessible que dans plusieurs années, à travers la traduction qui en paraîtra alors chez nous...
...Me voilà investi d’un don extraordinaire !
Côtoyant le passé par le souvenir, je vis le présent avec la maîtrise que m’imposent mes difficultés récentes. Et voilà que le futur se dévoile à ma réflexion par larges pans. L’avantage évident qui m’est offert est que me voilà grandement libéré de la chronologie. Je naviguerai dans le temps sans me soucier d’être taxé d’incohérence dans le déroulement de ma narration. Sachant que demain, « qui vient toujours un peu trop vite », viendra à coup sûr corroborer mes assertions concernant le futur.
Il reste qu’un point m’a parfois posé problème quant à mon expression écrite. Dès mes premières rédactions ou dissertations scolaires, je faisais mon affaire des relations ou des démonstrations qu’impliquait le sujet. Mais, de même que dans mes lectures, hormis chez Proust, j’ai souvent sauté maintes descriptions ou portraits m’apparaissant redondants, ma prestation écrite d’abord soucieuse d’argumentation a pu être taxée de sécheresse dans le développement.
Voilà donc un lourd handicap pour prétendre élaborer une œuvre romanesque. Un nouvel obstacle majeur m’apparaît aussi. La cohérence de l’ensemble, outre la chronologie, oblige à ce que les personnages se retrouvent dans une commune vraisemblance géographique. Déjà privilégié par ce nouveau don de vision, je ne puis réclamer la capacité permanente d’ubiquité pour moi-même et mes personnages.
Une autre façon existe d’échapper à la cohérence et à la chronologie sans abuser de ma voyance paranormale. Au lieu d’enchaîner des récits en un roman ou une saga solidement construits, je peux me consacrer à la nouvelle ou au récit, sans souci de continuité rigide ni de liens contraignants d’un écrit à l’autre. A l’instar de Valéry Larbaud, je souhaite entre autre me libérer autant que faire se peut de « la vieille carcasse rouillée de l’intrigue ».
J’ai toujours été sensible à la qualité de la forme, à l’élégance des mots et de leur agencement, au jeu de mots, à l’humour issu de leur choix judicieux...
...En un mot donc, j’attache une place majeure à la forme dans l’expression. Dans ce souci de l’orner au mieux, j’ai le plaisir de me trouver en accord avec Hugo pour lequel « il n’y a ni fond ni forme, le puissant jaillissement de la pensée apportant l’expression avec elle, le fond et la forme sont le même fait de vie ». Et ajoute-t-il « la forme est le fond qui monte à la surface. »
Ainsi, ma décision est ferme. Ce premier ouvrage qui doit constituer mon grand œuvre rassemblera récits et nouvelles délaissant délibérément le genre du roman. Il sera aussi parsemé de poèmes qui, s’ils ne sont aujourd’hui que peu prisés en recueil, peuvent égayer de ci de là - ou même ici et là- un ouvrage de leur petite musique particulière.
Des difficultés éditoriales m’attendent que je vais narrer. Et mon ouvrage majeur initié par ces premières pages ne sera en rayon que dans une dizaine d'années. Ainsi, pour satisfaire votre légitime curiosité, vous pourrez, dans le même temps que vous me lirez, prendre connaissance du livre qui m’a conforté dans mes choix et dont la traduction, qui m’est miraculeusement connue dès maintenant, ne paraîtra chez Phébus que fin 2006.

Je ne pensais en révéler le titre qu’en appendice à la fin de l’ouvrage, mais j’ai scrupule à jouer les cachottiers. Il s’agit donc de Quand la nuit tombe, de W. Wilkie Collins trad. E. Chedaille, Ed. Phébus, oct. 2006.
Et c’est là qu’il m’est très précieux de pouvoir connaître dès maintenant, en 1998, la traduction d’un tel écrit qui ne sera physiquement disponible que dans plusieurs années. J’ai en effet le grand plaisir d’y découvrir que mes préoccupations littéraires se recoupent grandement avec celles de son auteur au grand talent reconnu. Cela me permet de me lancer sans complexe, à l’imitation de Collins, dans la facture de nouvelles, de récits ou de poèmes, libres de tout autre lien que celui que me livreront jour après jour mon imagination ou mon souvenir. Je n’aurai même pas besoin d’utiliser à son image un procédé littéraire certes des plus judicieux. La liaison entre mes récits se fera le plus naturellement qui soit par ma capacité paranaturelle à voguer sur la mer du temps pour aborder alternativement à ma guise les rivages du futur comme du passé.
Pour une plus grande fluidité, je m’efforcerai cependant de regrouper mes textes par thèmes avant publication...
...La hardiesse de Collins avait été d’élaborer un recueil de nouvelles disparates « habilement liées par une trame parfaitement cohérente. Une jeune femme, Léah, est censée transcrire les textes « quand la nuit tombe », sous la dictée de son mari, un portraitiste que la cécité menace. Son épouse a donc imaginé pour survivre un expédient original : rédiger un ouvrage à partir des meilleures histoires racontées au peintre par ses modèles lors des séances de pose. »
J’aurai pu sans difficulté utiliser un procédé similaire à celui de Collins. Dans la plupart de mes futurs ouvrages, il sera habituel qu’un narrateur externe au récit le commente à la fin ou au sein même de chacun des chapitres. Le dialogue qui s’en suit avec l’auteur permet facilement d’expliciter d’éventuelles incohérences apparentes ou de réels paradoxes.
Mais ce don qui m’est apparu de naviguer dans le futur aussi bien que dans le passé m’autorise à livrer la succession de mes pensées, nous l’avons dit, sans souci de chronologie. Et sans recours à quelque artifice littéraire que ce soit.
De ce fait, pour requalifier la lecture, en particulier auprès des jeunes souvent rebutés par de longs ouvrages, je me sens renforcé dans l’idée de délaisser le roman. Et même pour une part la nouvelle. A l’inverse de Collins qui avait pourtant, par sa qualité, élevé son recueil de nouvelles au niveau de ses meilleurs romans, je ne vais pas livrer un nombre limité de longues nouvelles. Ma hardiesse sera de regrouper une quantité notable de brefs récits ou poèmes et de courtes nouvelles. Tout en postulant à la reconnaissance de la qualité de l’ouvrage. Et symboliquement, en écho arithmétique aux Exercices de style du maître Raymond Queneau, je souhaite présenter 99 textes. Ou texticules...
...A la réflexion, ma démarche n’est peut-être pas aussi originale qu’elle m’est primitivement apparue.
Depuis Queneau, ses comparses de l’Oulipo et les adeptes du nouveau roman, la tendance est bien de s’écarter d’un classicisme soucieux de classer l’écriture en genres littéraires prédéfinis. On transgresse volontiers ces limites aujourd’hui comme celles qui concernent tous les arts pour aller vers la transversalité, qui ne craint nullement le mélange des genres. Mélange que la vie nous apporte chaque jour entre le sourire et le drame...
...Me revient à l’esprit une conversation avec Claude, mon ami peintre féru de culture orientale. Il me faisait part de son intérêt pour la littérature japonaise traditionnelle, tant pour le haïku que pour le zuihitsu qui se traduit littéralement par « au fil du pinceau ». Wikipédia qui existe pour apporter quelques lumières sur tous les sujets indique qu’il s’agit là du genre « fragment ». Fragment qui, s’il connaît un regain de faveur, est présent de longue date dans la littérature occidentale.
Ainsi, la boucle semble bouclée. Sans renier l’apport de Collins et de mes facultés particulières, je retrouve dans le zuihitsu ou fragment la proximité rassurante d'auteurs reconus...
Pages de journal intime 1998, III
De petites opportunités d’édition ou de diffusion vont m’amener à publier différents titres à tirage confidentiel, avant de promouvoir valablement le présent écrit auquel va mon intérêt majeur. Le bon côté de la chose est que connaissant à l’avance la teneur de mes futures publications, je peux y puiser dès maintenant sans réserve pour alimenter mon ouvrage phare.
Mais une certaine connaissance du futur n’a pas que des avantages. Ainsi de savoir dès aujourd’hui que mon ambition littéraire subira des revers renouvelés auprès des éditeurs, me détournant provisoirement du schéma exposé plus haut.
Voici quelques témoignages futurs de mon désappointement, allant de la tristesse à l’amertume, voire à un sentiment de culpabilité :
Accusation
De votre ouvrage
Nous accusons votre ouvrage
De réception.
Nous avons vu votre ouvrage
Avec la plus grande tension
Et n’ayant ouvert nulle page
Nous l’éludons.
Nous attendons d’un ouvrage
Plus d’émotion
Sans devoir lire les pages
C’est bien trop long.
Autoédition
Ne m’édite,
Je médite…
En mon cœur,
Contrition !
Ainsi nul
Ne m’édicte,
Bénédicte,
En mon œuvre
Variation !
Pauvre nul,
Je te dicte,
Bénédicte,
Des épreuves
Correction.
Le dernier poète
En haut des hauts rayons
De la bibliothèque
L’œuvre du vieux métèque ?
Quand aura disparu
Le poète !
Qui encore acquéra
Le léger opuscule
Au fond des étagères
De ce dernier libraire ?
Quand nous aura quitté
Le poète !
Kidonkirakérir
En haut des hauts rayons
Kiankorakéra
Au fond des étagères
Quand se taira le chant
De ses vers ?
Parmi les grands anciens
De Ronsard à Brassens
Si quelqu’un se rappelle
Du beau nom de Verlaine
Il ira sur gougueule :
«Voyez aussi vert-laine !»
Quelques lignes relevées dans la préface du tome II de l’Histoire de la Littérature du XXè siècle (Ed. Hatier) soulignent que ce n’est pas obligatoirement la qualité qui prime pour espérer être édité.

Cela apporte un léger baume au cœur des pauvres auteurs en mal d’éditeur :
« …les importants circuits de distribution favorisent les grands tirages et contribuent à développer une littérature populaire de qualité souvent médiocre…
…le nombre considérable de titres publiés chaque année ne doit pas faire illusion…
…l’essentiel du marché est désormais occupé par des ouvrages qui ne sont pas de pure création : ils sont historiques, techniques ou scientifiques…
…Roland Barthes proposait une distinction entre « écrivains »et « écrivants ». Les premiers travaillent le langage et interrogent le monde au travers des formes qu’ils créent, tandis que les seconds se servent du langage comme d’un simple instrument…
…Les mémoires d’un sportif, d’un politicien ou d’une actrice de cinéma, si bien écrits soient-ils, n’appartiennent pas à ce que l’on appelle « la littérature ». Une différence de nature, plus encore que de qualité les sépare… ».
« Vous voulez que je vous dise, je ne pense pas qu’un vingtième des gens qui ont acheté mon livre l’ont lu ni qu’ils le liront un jour. Tout était dans le titre ; un titre accrocheur peut vous faire sauter au sommet de la liste des best-sellers. Nous jugeons un livre d’après sa couverture, c’est la simple vérité, peu importe ce qu’on en dit, croyez-moi ! Mon livre était le cadeau idéal, quelque chose d’inoffensif, le cadeau sans problème pour la fête des Pères…
C’est ainsi qu’on l’a lancé, pour plusieurs millions de dollars… On l’a promu comme une poudre à laver… C’est aussi simple que ça. Il suffit d’avoir une maison d’édition qui s’engage, c’est tout. », fera dire, en situation et avec sans doute un tantinet de provocation, Michael Collins (homonyme du précédent) à son personnage Horowitz, auteur à succès, dans la vie secrète de e. robert pendleton, éd. Christian Bourgois, 2007.
Jean d'Ormesson, lui-même, résume fort bien la réalité actuelle : « Pour être édité aujourd'hui il faut être connu. Il ne faut pas avoir quelque chose à dire ».
Ma propre déconvenue sera aussi atténuée de la petite satisfaction de me savoir recueillir au fil de maigres tirages autoédités ou édités à compte d’auteur quelques appréciations favorables :
Récognition
…courtes anecdotes pleines d’humour,
tendresse et à-propos…
…ouvrage qui étoffe l'œuvre de l’auteur
de l'éclat de soleil qui affleure en son titre...
…un livre léger comme une robe d’été
qui se lit comme un long poème
tant la musique des mots y mène la danse…
…c'est avec délectation que je viens de dévorer votre dernier ouvrage…
Comment, pour l’heure, organiser mon nouvel emploi du temps pour y ménager les séquences indispensables à la réalisation de mon ambition littéraire ? Je connais évidemment par avance mon échec à vouloir profiter de mes insomnies pour activer mon clavier. A l’inverse de la lecture, la tension créatrice interdit de retrouver le sommeil plus tard dans la nuit. Tout naturellement, du fait des contingences sociales et familiales, la pleine journée et la soirée ne me seront que peu disponibles. Je vais donc orienter mes efforts à préserver quelques heures de repos au plus noir de la nuit pour retrouver mon bureau dès les premières lueurs.
C’est donc avec bonheur que je verrai chaque matin pointer l’aube.
Rejoignant encore en cela la démarche de W.Wilkie Collins précédemment évoqué, en symétrie avec son ouvrage intitulé Quand la nuit tombe, pour mon travail un titre s’impose à moi : Lorsque point l’aube !
Chapitre I : Bords d’eau et envols, 1
Histoires d’eau
J’avais aperçu Karen en rendant visite à Gilberte.
Karen finançait ses études de lettres comme garde de nuit auprès de Gilberte. Elles étaient devenues amies.
Un jour, Gilberte m’a interpellé :
- Vous vous souvenez, Jacques ? Vous m’aviez proposé de vous accompagner en baie de Somme un jour de beau temps. Avant que je ne tombe malade.
- Bien sûr ! Si vous vous sentez assez solide, je suis prêt à renouveler mon offre.
- Ne dîtes pas de bêtises, Jacques ! C’est gentil de votre part, mais vous connaissez mon état…
- C’est vous qui en reparlez, Gilberte ! Seul, cela ne me tente guère.
- Emmenez donc Karen ! Elle vient de terminer ses examens de l’année et je vois bien qu’elle tourne en rond, ces jours-ci. Son ami est parti en stage aux Etats Unis pour six mois.
- Vous ne pensez pas que je vais le remplacer ? J’ai presque trois fois l’âge de Karen !
- Voyons Jacques ! Vous n’êtes pas tenu de tenter de la circonvenir. Depuis le temps que nous sommes amis tous les deux, vous ne m’avez jamais sauté dessus que je sache !
Un week-end ensemble meublera vos deux solitudes. Laissez-moi faire, je suis sûre qu’elle acceptera.
J’ai souhaité bien faire les choses. Le sac de Karen rangé dans le coffre, je lui ai tendu une rose en tenant la portière. La jeune femme a humé le parfum de la fleur, curieuse du poème qui l’accompagnait :
…Une fleur pour toi, quelle éloquence !
- Merci, merci ! Madame Hermann m’avait bien dit que vous étiez poète.
- Parfois…
- Je suppose que ces vers ne sont pas d’aujourd’hui. Je ne suis pas la muse qui vous les a inspirés ? D’ailleurs, je ne le souhaite pas. Que les choses soient bien claires entre nous avant de démarrer !
- Elles le sont tout à fait. Je n’ose pas…
- Quoi donc ?
- Rien, rien !
- Continuez ! Vous avez trop parlé pour arrêter en chemin.
- Je n’ose pas… vous rapporter la question de l’hôtelière au téléphone.
- Dîtes toujours !
- « Un grand lit ou deux séparés ? ». Je me suis aussitôt récrié : « Mais non ! Je vous ai demandé deux chambres individuelles ! »
- Evidemment !
Karen n’a pas menacé d’abandonner la promenade, mais il s’est passé quelques kilomètres avant que nous ne reprenions une conversation détendue.
Le parc régional du Marquenterre offre au visiteur le précieux spectacle de multiples espèces d’oiseaux migrateurs. Arrivés de bonne heure, nous avons pu parcourir ce coin de nature protégée avec ravissement. Nous avons eu l’opportunité de flâner parmi une assistance peu nombreuse, avant la grosse cohue du week-end.
L’organisation impeccable des lieux nous a permis de parfaire nos connaissances ornithologiques, au-delà du plaisir des couleurs, des formes et des évolutions de la riche population migratoire.
Au détour d’un chemin bordant l’eau, nous avons pu bénéficier à la volée des indications de l’accompagnatrice d’un groupe visitant la réserve ce matin-là :
«... Nous sommes à la période de l’accouplement des canards, essentiellement des cols verts. Les mâles particulièrement actifs en ces torrides journées sont parfois si impatients qu’une innocente canette risque, si elle n’y prend garde, d’être soumise à un véritable viol collectif. Au-delà d’une éphémère satisfaction, elle se retrouvera honteuse et rompue par l’assaut de la horde... »
Décidément ! Si les animaux donnent l’exemple !
Légèrement émoustillée par ce discours, Karen ne tarde pas à me héler :
- Venez voir ! Regardez ! Ici !
Pour l’illustration du propos précédent, un couple de volatiles, sans doute préposé à l’instruction des visiteurs, s’active à cœur joie dans une petite anse sous le rameau d’un saule.
Après l’exercice, mademoiselle se refait longuement une beauté en lissant soigneusement les plumes de son soyeux corsage. De temps à autre, elle jette furtivement un œil vers son partenaire immobile à peu de distance.
Espère-t-elle un nouvel hommage ? Magnanime ou jaloux, le mâle continue à monter la garde, figé auprès d’elle. Peut-être, ne songe-t-il qu’à protéger vertueusement l’aimée de la sauvagerie de ses congénères ? Ou attend-il de retrouver lui-même quelque vigueur ? Mon impatience à continuer la visite ne permet pas à Karen de savoir ce qu’il en advient. Suite à cette péripétie, je feins de persister à me demander si son déroulement est bien le fruit de la planification administrative désireuse de présenter un exercice pratique pour accompagner le discours théorique du guide de la visite.
Une autre disposition des lieux me ravit quant à la qualité et la minutie de l’organisation mais me consterne à la fois. Je ne comprends pas cet étiquetage des différents sites par des pancartes peintes, clouées sur des piquets de bois qui donnent des précisions sur les occupants des lieux. Collines des hérons ici, là oies sauvages, cygnes blancs ou noirs, sarcelles bleues, etc… J’admire que l’on puisse ainsi amener les diverses espèces à se ranger derrière leurs panneaux respectifs mais je regrette ces marques de civilisation venant polluer des lieux prétendument préservés.

Certes on n’en est pas à la vaste concentration urbaine et au béton bordant au plus près les chutes du Niagara, mais j’aurais apprécié une plus grande pureté en ce petit espace de nature brute.
Karen argue que je n’ai rien compris !
- Ce ne sont pas les oiseaux qui se rangent derrière les écriteaux. Ce sont les écriteaux que l’on installe sur les emplacements, toujours les mêmes, que les volatiles occupent rituellement lors de chaque migration !
Je ne sais pas si cela est dû à l’apparente conviction de Karen quant à quelque naïveté de ma part ? Ou du fait de la révélation par ce discours d’un manque d’humour de ma compagne curieuse de mœurs érotico-aquatiques ? Mais la remarque me met un instant de mauvaise humeur. Ce léger courroux me permet d’exprimer vigoureusement ma vindicte contre les chasseurs de la Somme.
C’est un privilège rare de prendre un demi bien frais avec quelques amis ou une plaisante amie aux tables ensoleillées des Tourelles, agréable établissement du Crotoy surplombant la baie de Somme.
Il y a de par le monde des lieux et des moments paradisiaques que je n’ai pas de scrupules à apprécier à l’occasion. Telle la flânerie en la terrasse de cet hôtel coquet, rutilant de son crépi rouge récemment rénové.
Au dîner, légèrement grise du Muscadet ayant accompagné les fruits de mer, Karen a accepté de me tutoyer… Je flotte sur un léger nuage.
Le temps du repas.
- Si cela ne vous ennuie pas, Jacques, j’aimerais rentrer dès ce matin. Mon ami me téléphone habituellement le dimanche. Je préfèrerais me trouver chez moi s’il appelle.
- Je le pressentais, Karen ! J’ai passé hier une journée merveilleuse, mais j’ai bien senti que ces belles vacances se terminaient avec le jour…
J’ai peu dormi. Prenez le temps d’un coup d’œil à ce poème avant de vous préparer. C’est bien pour vous que je l’ai composé, celui-ci, durant la nuit.
Le marchand de bonheur… »
La plus belle est celle
Qui est près de moi.
Mes attentions le disent,
Elle le sait par mes yeux
Et le sent dans ses yeux
Enchantés qui en luisent.
Sa grâce proclamée
D’un sourire à mes lèvres
Va s’ouvrir à ses lèvres
De joie ensoleillées.
Effleurant son oreille,
La caresse des mots
Lui donne l’assurance
Et le port d’une reine.
Héraut de sa beauté
Je règne sur sa cour,
Magnifiant ses atours
Par tous plébiscités.
La plus belle est celle
Qui est près de moi.
« Je suis le magicien,
Le marchand de bonheur ».
Elle était près de moi
De toutes la plus belle.
L’espace d’un soleil de mai
J’étais le magicien.
Tandis que je boucle ma valise, Karen gratte à la porte :
- Je tiens à vous remercier, Jacques. Oui ! Hier était une belle journée.
Sans plus de discours, Karen s’approche lentement et effleure ma joue d’un baiser. Avant de s’éclipser, une brusque rougeur au visage.
Le mutisme de Karen a duré presque tout le voyage de retour.
2 Le long de la Loire
Le long de la Loire
Chemin de hallage
Envol d’oies sauvages
Randonnée vélo
Tout au long de l’eau
Du bord de la Loire
Au parc de Chambord
Americano
No moderato
Hauts mets, vins, délire
Cantates et lyre
lelondeli
lelondelo
Reflets scintillants
Au soleil couchant
Surface de l’eau
Et rouge bordeaux
Pédalée bord’eau
Tout au long de l’eau
Du bord de la Loire
Au parc de Chambord
Mouettes des berges
Chemin de hallage
Le long de la Loire
Manoir du Bel Air
lelondeli
2 bis Haïku forestier,
nuit d’automne au parc de Chambord
dans le silence étoilé
au cœur de chambord
En vacances en famille sur la Côte d’Azur, Eugénie Delacroix, bien calée dans les accoudoirs de la luxueuse DS, ne profite guère du spectacle de la Grande Bleue. Elle aime pourtant les flâneries dans la confortable voiture qui soulage ses articulations de la surcharge imposée par ses cent kilos, lors de leurs promenades touristiques en ces dernières chaudes après-midi de la fin septembre.
Mais Eugénie a abusé des boissons glacées et le gros repas de midi, après avoir hésité entre descente et ascension, semble avoir opté pour une dégringolade accélérée. Tiraillée de douloureuses coliques, elle sent qu’il est impératif de trouver où se libérer au plus vite.
Un établissement de la Croisette est le bienvenu. Tandis que son mari et son fils Vincent s’approchent du bar pour déguster une bière bien fraîche, on entend déjà sa canne s’agiter fébrilement au bout du couloir en quête urgente des commodités.
A peine ces messieurs ont-ils absorbé deux gorgées, qu’ils voient repasser Eugénie haletante, la canne sous le bras, à une allure à laquelle ils ne la soupçonnaient pas d’être encore capable de se mouvoir.
- Payez vite ! Vite, on s’en va !
Les consommateurs s’exécutent, mi-inquiets, mi-contrariés de devoir abandonner leur agréable breuvage, et rejoignent leur infortunée compagne, hors d’haleine et inondée de sueur.
- Qu’est-ce qui t’arrive ?
- Démarre vite. Vite, ne traîne pas !
- Alors ?
- J’ai une horrible diarrhée, je leur en ai mis partout !
- Tu n’as pas nettoyé ? La chasse d’eau ne marchait pas ?
- Je n’y voyais rien. Il n’y en avait pas…
C’était le placard aux balais !
- Bonsoir Madame Delacroix, bonsoir Docteur, Madame, Monsieur Vincent.
- Ah ! Bonsoir, Chef. Vous savez que chaque année c’est en arrivant chez vous que l’on se sent vraiment en vacances.
- On a toujours doublement plaisir nous-mêmes à vous accueillir. A vous voir ici, on sait que la plus grosse affluence de l’été est passée et qu’on va retrouver un peu de calme pour ces dernières semaines. Avant de mettre aussi la clé sous la porte. Vous êtes content de votre table ?
- Je disais justement au Docteur qu’au bord de la terrasse, on aurait mieux profité de la vue sur la mer et le littoral, mais vous avez peut-être réservé ces tables à des habitués de la région ?
- Pas du tout, voyons Madame Delacroix ! J’ai pensé au contraire, qu’avec la petite brise que nous avons ce soir, vous seriez à l’abri au fond de la terrasse et vous voyez que ma femme a pris soin de vous asseoir le dos au mur qui a eu le soleil toute l’après-midi. Si la fraîcheur s’accentue, vous en resterez préservée. On va déplacer légèrement cette table devant vous pour mieux dégager la vue. Vous avez remarqué de ce côté comme l’horizon bénéficie encore de belles clartés à cette heure, entre ciel et mer ?
- Tu vois bien, Eugénie, qu’on est toujours soucieux de ton confort. Tu as fixé ton choix ?
- Je voulais demander conseil à notre ami. Votre femme me parlait de truite au bleu. Ce ne sont pas de ces grosses truites saumonées qui n’ont guère de goût ? Je préférerais deux ou trois petites bêtes au beurre blanc tout juste grillées, avec deux rondelles de citron.
- Si vous voulez. J’ai des clients anglais, des habitués, qui sont là en ce moment. Ils ont eu l’occasion de se régaler de truites du Verdon, en se promenant dans l’arrière-pays, il y a quelques années. Depuis, ils m’en réclament régulièrement. C’est pour cela que vous en voyez sur la carte, mais pour vous qui aimez le poisson, Madame Delacroix, j’ai un filet de saint-pierre à la fondue d’oseille, vous m’en direz des nouvelles.
- Oh ! Non, malheureux, pas d’oseille ! Avec cette chaleur orageuse et les boissons glacées, j’ai été dérangée hier toute la journée ; je suis à peine remise.
- Va pour les truites maître d’hôtel, alors. Je m’occupe de vous les préparer moi-même. Sinon ma femme a noté deux carrés d’agneau à la provençale et un coquelet aux morilles. Pas de changement ?
- Non, non ! C’est très bien !
- En apéritif, deux pastis pour ces messieurs comme d’habitude et un porto pour Madame Vincent ? Madame Delacroix prendra quand même un porto ?
- Qu’en penses-tu Auguste ? Ca ne peut pas me faire de mal ?
- Je n’en pense rien, mais décide-toi ! Le chef a quitté ses casseroles pour t’être agréable, on ne peut pas le retenir toute la soirée ! Faites servir deux portos, j’en boirai un si ma femme craint de ne pas le supporter. Et merci à vous.
- Bon appétit ! Je repasserai causer un peu plus en fin de service, si vous êtes encore à table.
- Au moins je vois que vous vous régalez, les hommes, avec votre carré d’agneau et ton coquelet a l’air appétissant, Simone. Je ne pouvais pas en prendre avec cette sauce à la crème mais, bien que je préfère le poisson, j’aurais du commander le carré. J’aurais juste laissé tomates et courgettes de côté.
- Maman ! C’est toi qui as insisté pour avoir ces truites. Elles n’ont pas l’air mal d’ailleurs.
- Tu parles. Ils me proposaient des truites au bleu. J’ai l’impression que ce sont ces fameuses truites au bleu qu’ils ont réchauffées à la poêle avec un peu de beurre fondu. Ca n’est pas du tout grillé ! Mais goûte-les donc, Auguste, tu pourras te rendre compte au lieu de soupirer.
- Je veux bien, mais tu en as déjà mangé une bonne portion ; elles ne doivent pas être trop mauvaises.
- Pour être copieux, rien à dire. Deux bêtes pareilles, il y a de quoi manger et j’en avais bien besoin après m’être vidée comme j’ai fait hier. Mais une m’aurait bien suffi, si c’était préparé convenablement.
- Mais elles ne sont pas mauvaises du tout, bien qu’elles aient refroidi maintenant. Tiens, goûte toi-même, Vincent ?
- Alors, il n’y a que moi qui ne peux pas donner mon avis.
- Mais si, goûte donc, Simone, tout le monde y a droit. En réalité, Maman, c’est que tu as sans doute la bouche encore un peu pâteuse. Ces truites me rappellent celles que l’on a mangées un dimanche à Besse le mois dernier.
- A Besse ? Non, mais tu rêves, Vincent ? C’étaient des ombles chevaliers à Besse. C’était autre chose que ça !
- Voyons, Eugénie, le petit a raison. Elles n’étaient pas meilleures. Et pour ce qui est des ombles chevaliers, à Besse ils t’ont dit ça pour te faire plaisir. Avec le lac Pavin à côté, ils laissent les clients y croire : poisson de la région. Si c’était de l’omble, ils l’auraient marqué en toutes lettres !
- Mais, enfin, Simone, dis-le-leur, toi au moins, que là-bas, elles étaient dix fois mieux.
- Vous savez bien, Maman, que je ne tiens pas au poisson et au Beffroi à Besse je me souviens que j’avais pris un coq au vin.
- Alors, Madame Delacroix. Je viens pour recevoir des reproches. On me dit que vous n’avez pas aimé mes truites.
- Oh ! Je ne dis rien ! J’ai toute la famille contre moi.
- Mais si, expliquez-moi ce qui ne vous a pas plu. Vous auriez dû tout de suite faire changer votre plat.
- Vous savez que je ne suis pas quelqu’un à faire de l’embarras. Mais j’ai bien le droit de trouver qu’elles n’étaient pas trop grillées, la peau n’était pas très croustillante. Et peut-être que votre fournisseur vous a un peu trahi pour la qualité de la marchandise.
- Allons, Eugénie, tu ne vas pas recommencer !
- Je ne suis pas un grand cuisinier professionnel, mais avoue que mes truites pour ton anniversaire avaient régalé tout le monde. Vincent aussi en est témoin.
- On ne le conteste pas. C’est la dernière fois qu’on a pu avoir de vraies truites sauvages de torrent qu’un patient m’avait rapportées. Il les dénichait dans les trous d’eau ou les gouffres en remontant les gorges de la rivière et dans les ruisseaux de montagne. Mais, c’est fini tout ça. On n’en trouve plus.
- Vous savez que c’est très réglementé, mais on arrive encore à se procurer de bons produits, même en élevage, et je vous assure que je ne sers que de la qualité, sinon je les raye de la carte. Et puis, une truite maître d’hôtel ce n’est pas le plus difficile à réussir.
Mais je ne voudrais pas que vous en restiez là. Acceptez un alcool de poire William pour digérer, j’ai un flacon bien givré, vous m’en direz des nouvelles. Je vais chercher des verres à dégustation et je m’accorderai de trinquer avec vous. Si le Docteur n’est pas contre, vous verrez que cela finira de vous nettoyer les papilles, Madame Delacroix, et demain vous pourrez à nouveau mieux apprécier la nourriture. Pas d’objections ? Je reviens !
- Cause toujours mon garçon ! Je n’ai pas d’étoile au Michelin, moi. Mais, pour les truites, je sais quand même en faire autre chose que du rata !
- Maman, voyons !
5 Terrasse fleurie sur la baie d’Hyères…
Ivresse
De l’horizon marin,
Les ocres du couchant
Portés au long des vagues
Dansent sur les parois
Rocheuses de la rive,
Bercée du chant des cigales.
Au centre du tableau
Cadré par la grand’ baie,
L’éclair de voiles blanches
Détourne le regard
Des murs aux plages chaudes
De grandes toiles fauves,
Hantées du chant des cigales.
Hibiscus et lauriers
De rouge triomphant,
Bougainvillées intenses
Ou bleus volubilis
Enchâssent d’un écrin
Le riche promontoire
Grisé du chant des cigales.
Le pagne bariolé
De l’hôtesse autorise
Quelque rêve improbable
De trésors envoilés
Sous les doux chatoiements
De l’étoffe fleurie.
Quelque rêve grisé des rosés de Provence.

Bayard sait qu'il n'échappera pas au mariage destiné à favoriser sa carrière politique. Mais il n'a pas apprécié de recevoir un ultimatum du futur beau-père, son mentor. Il a accepté cette issue dès le début et seule Hélène est cause qu'il veuille retarder ou esquiver la cérémonie. Maintenant qu'il est au pied du mur, il souhaite sincèrement l'en informer.
Il a obtenu d'avancer leur rendez-vous habituel du mercredi.
- Je voudrais te voir demain, je dois te parler.
- Non, Bayard, tu ne me dis rien ! Mais je veux bien te voir demain, je peux même me libérer quarante-huit heures. Je te suis où tu voudras.
- OK ! Je t’amène à Cabourg au Grand Hôtel !
- Sur la trace des jeunes filles en fleur ? Mais il y a longtemps que tu as cueilli le bouton, méchant loup.
Merde, elle est quand même chouette cette gosse ! Ca ne va pas être facile !
Hélène tient à ne pas lâcher une miette de son bonheur. Elle veut croire jusqu’au bout qu’elle gagnera leur combat, car elle sent bien qu’elle a en partie dompter ce beau fauve et qu’ils vivent dans une complicité que Bayard n’a pas connue dans ses multiples aventures précédentes.
Elle sait pourtant que le plus dur reste à faire. Elle n’imagine pas de vivre éloignée de Bayard mais elle sait bien que l’échéance n’est pas très éloignée d’une crise à l’issue incertaine. Son espoir est que le cocon de bonheur qu’elle ne cesse pas de tisser autour de leur union retiendra Bayard in extremis d’accepter une alliance basée sur le seul intérêt électoral.
Elle ne souhaite pas se marier avec Bayard. Elle craindrait trop qu’il ne la croie guidée par l’attrait de sa fortune. Elle continuera à vivre en marge, comme elle s’astreint à le faire, en inscrivant leurs rencontres dans sa vie d’étudiante. En refusant au maximum le luxe qu’il serait tout prêt à lui offrir. Elle mènera ses études à leur terme et exercera plus tard son métier pour s’assurer elle-même le nécessaire. Bayard, pense-t-elle, comprendra cette démarche. Mais s’il doit se marier à une autre alors qu’ils vivent à l’unisson, elle saura qu’elle a finalement échoué dans sa tentative d’apprivoiser cet être que la disparition précoce de sa mère et l’adoration compensatoire de son père avaient rendu jusqu’alors inapte à une affection profonde pour tout autre personne.
La précarité de leur relation la rend plus précieuse encore et les quarante-huit heures vont se prolonger en trois jours de lune de miel. Pour la première fois, Hélène va sécher un cours important.
Dès leur arrivée dans le vaste hall, ils sont salués par le directeur qui a remarqué la réservation sur le registre :
- On n’a pas su me dire si c’était vous-même ou Monsieur votre père qui nous rendait visite. Ils vont bien vos parents ? Cela fait quelque temps qu’on n’a pas eu le plaisir de les accueillir.
Sans se donner la peine de donner des détails, Bayard s’éloigne avec le plus gracieux des sourires emmenant à son bras Hélène pour lui éviter un cortège de flatteries. Ils franchissent la porte donnant sur la plage et font quelques pas sur la promenade qui longe les bâtiments, tandis qu’on débarrasse le coffre de la Lancia pour monter leurs bagages à la chambre. Ils la rejoignent le désir aiguisé par les senteurs iodées, le vert et le bleu du ciel et de l’eau échangeant leurs reflets, et le bruit des flots qui leur parviennent de la fenêtre largement ouverte sur la mer. Après cette étape amoureuse, ils reviendront respirer de plus près l’air marin et risquer un pied dans l’eau pour en apprécier la température.
Avec la robe légère qu’Hélène a enfilée pour cette promenade pieds nus dans le sable de la plage, elle est l’Albertine sautillante auprès du Narrateur qu’elle titille de réflexions ambiguës ou câlines.
- C’est vrai que tu es une vraie gosse. Quelle idée j’ai eu de ramasser ça ?
- Alors, Monsieur le Conseiller Général, on dévergonde les petites filles !
- Une petite fille qui ne manque pas d’expérience à ce que j’ai pu voir cette après-midi.
- C’est que je me suis offert le professeur le plus qualifié de la place de Paris. Chiche que demain je me fais faire des couettes avec un ruban au bout.
- Et je t’achète un cerceau. Je préfèrerais t’offrir une robe du soir pour le bar et le dîner si tu veux accepter un cadeau pour une fois.
- Tu préfères qu’on te voie avec une pute entretenue plutôt qu’avec une gamine.
- Une mignonne petite pute avec un nez pointu, oui j’ai bien envie qu’on me voit avec.
- D’accord, ce soir je me vends, le Grand Hôtel, la robe du soir. Il t’en faut pour ton argent, cette nuit tu auras une vraie professionnelle dans ton lit, tu n’es pas prêt de dormir !
Mince, c’est mal barré pour raconter ma petite histoire. Bah ! Demain ça sera peut-être un peu plus calme.
Ils ont trouvé une robe fourreau bleu nuit, très sobre, dans la boutique mode. Bien à la taille d’Hélène elle met sa poitrine en relief et souligne les hanches qui retiennent une ceinture lâche en maillons dorés, accordée à un petit collier fantaisie. Elle a refusé d’aller chez le joaillier pour un bijou de qualité.
- Une vraie pute, on lui offre du clinquant pas de l’or fin !
Il a semblé à Bayard qu’une nuance d’amertume passait dans son propos, mais elle a retrouvé immédiatement sa franche gaieté. Fausse alerte !
Dans les fauteuils profonds du bar, bercés des airs anciens entrecoupés de rythmes de jazz égrenés par le pianiste, ils se laissent gagner par une douce rêverie et renouvellent leurs consommations. Lorsque Hélène se lève pour venir à lui, Bayard est fier de la ligne pure qu’offre la silhouette de sa jeune compagne, avec ses cheveux noirs, tirés vers l’arrière pour dégager le front et retenus par un ruban d’un bleu identique à la robe qui dessine sobrement ses formes. Elle s’assoit sur l’accoudoir :
- Tu sais, je crois que je suis un peu pompette, ce deuxième planteur m’a mise en émoi.
- Tu préfères aller t’allonger dans la chambre, on peut se passer de dîner si tu veux.
- Pas du tout, je me sens très bien au contraire ; je boirai de l’eau en mangeant et ça ira très bien. Je suis venu pour me blottir contre toi. Dis-moi ! Une pute, on peut lui caresser les cuisses en public ?
- Le problème, c’est que je t’admirais quand tu t’es levée, tu n’as pas du tout l’air d’une pute ! Tu es même plutôt classe.
- Sois gentil Bayard… Remonte ta main entre mes cuisses doucement tout en haut sans bouger.
Bayard, qui ne s’est jamais permis un geste déplacé en public, introduit la main sous la jupe d’Hélène, au vu de deux respectables élégantes au sourcil courroucé.
Hélène a besoin d’éprouver physiquement la présence de Bayard pour goûter complètement ces instants de bonheur et elle est heureuse qu’il brave pour elle la réprobation de l’assistance.
Bayard n’a pas dit ce soir-là à Hélène ce qu’il était venu lui dire. Il ne lui a pas dit non plus le lendemain, ni le troisième jour qu’ils ont volé à l’univers quotidien. Il y a parfois des paroles incongrues, imprononçables en tels lieux ou telles circonstances.
Bayard n’est pas loin de partager le bonheur total exprimé par Hélène. Un voile pourtant. Des regrets ? Une après-midi où ils reposent nus dans un demi-sommeil, il revoit, comme en un rêve étrange, une image du passé. Il joue dans la cuisine de tata Colette avec une sauterelle dont il a arraché une patte. Et peu à peu dans sa somnolence, un nez mutin surmonté de deux yeux limpides se dessine au milieu du clair visage d’Hélène, lentement apparu face à Bayard enfant, par la métamorphose de l’insecte immolé.
Un soubresaut le ramène au présent, sans déranger le repos d’Hélène. Paupières closes, ses longs cheveux noirs ramenés sous la nuque dégagent un long cou qui prolonge sa mince silhouette. Il pense à un Modigliani dont elle a longuement admiré le mélancolique dépouillement, lors d’une exposition où elle l’a une fois entraîné.

cliché wikipedia
- C’est le peintre favori de mon père, avait-elle alors précisé.
Deux semaines plus tard, une grosse Mercedes conduit Bayard à l’aéroport, pour gagner le Japon où il va épouser Sandra en la seule présence des témoins.
7 En barque dans les marais
Ce pays en retrait,
Bocages et marais,
Pays sauvage et fier
Peuplé de vieilles pierres.
Avec sa plaine aussi,
Cultures et mystères.
Eaux stagnantes ici
Et là ces grappes claires.
Entre de sombres haies,
Dans les jeux de lumière,
Aux ombres du passé,
Nous voguions en galère,
Au milieu de l’été
8 En l’île de beauté
Ce pays presque en marge,
Vaisseau ancré au large,
A demi en deça,
Par moitié au delà
Des montagnes centrales,
Le foc et la grand’voile.
Villages accrochés,
Des virages sans fin,
Rivages de rochers
Ou baies de sable fin
Aux filles bariolées.
Képis blancs exilés.
Des flammes insensées
Flagellent de plis noirs
Le maquis parsemé
Des silhouettes noires
D’antiques Colomba.
O ! Corsica bella !
Tu m’as aussi charmé,
C’est un petit miracle qu’a réalisé Julie en cette chaude fin d’après-midi. Voilà plus d’une heure que le docteur Delacroix mi-somnolent, mi-attentif parcourt la pile de revues professionnelles et de journaux que sa fidèle secrétaire a disposée près de son fauteuil de plage sur le sable de La Baule. A cette occasion, Auguste a revêtu son habituel équipement sportif de vacances. Certes, il ne se hasarde pas à exposer une trop grande surface cutanée, mais, de temps à autre, il s’aventure à allonger les jambes, ce qui livre ses mollets au chaud soleil de juin, en dehors de la large zone d’ombre du grand parasol sous lequel Julie l’a aidé à s’installer. Ses membres inférieurs sont ainsi soumis à une série d’épreuves successives, puisque ce sont eux qu’il a déjà offerts à la furie des flots lorsqu’il a accepté de patauger durant cinq à six minutes dans la vague avec Julie, à trois mètres du bord.
Au retour de cette expédition maritime, Julie, agenouillée devant le transat du docteur, lui a minutieusement essuyé les jambes à l’aide d’un drap épais dévolu à cet unique usage. La serviette de bains, que le praticien a portée en mer sur les épaules, demeure in situ pour habiller son buste et lui permettre d’éponger la sueur de son visage. Quand toute trace d’humidité a disparu, la jeune femme est prise d’un fou rire au moment où elle enduit à nouveau d’huile solaire la partie inférieure de l’anatomie doctorale qui en a déjà bénéficié dans son ensemble avant l’immersion océanique partielle.
- Qu’est-ce que tu as à rire brusquement comme une sotte ?
- Rien, rien !
- Quoi rien ? C’est bien la peine que j’accepte de te faire plaisir en me traînant ici ! Pour que tu te fiches de moi !
- Mais non ! J’ai pensé tout d’un coup au Pape qu’on a vu à la télé en train de laver des pieds propres sur la place Saint-Pierre.
- Ouais ! C’est bien ce que je dis. Tu es vraiment une sale gosse ! En attendant repars te baigner si tu veux, mais ne me laisse pas cuire trop longtemps.
Après quelques brasses, Julie, qui n’est pas une grande nageuse mais adore s’ébattre dans cette eau opportunément chauffée par deux semaines de beau temps, revient régulièrement quelques minutes sous le parasol. Le docteur lui a dit d’enlever son soutien-gorge, sans qu’elle-même ait eu à en manifester le désir. C’est dire si sa magnifique silhouette attire les regards. Indifférente, avec à peine un léger sourire, elle déambule gracieusement pour revenir s’appuyer au dossier d’Auguste et poser gentiment sa main sur son épaule avec un tantinet d’ostentation à l’adresse des parasols voisins.
- Tu tiens vraiment à m’inonder ! A l’ombre de la toile, ce n’est pas près de sécher !
- Très bien ! Très bien ! Si je dérange, je m’en vais ! A bientôt !
Quelle sacrée gosse, personne ne m’a jamais entortillé comme ça ! Qu’est-ce qu’elle ne m’aura pas fait faire ?
Donnant donnant, le docteur a admis de séjourner sur la plage, Julie accepte un sixième repas consécutif au restaurant. Elle se serait volontiers contentée d’une demi-douzaine d’huîtres et d’une glace, mais devant l’abnégation du docteur cette après-midi, elle ne peut pas elle-même refuser un repas plus consistant indispensable à la bonne santé du docteur. Il est vrai que la qualité de l’enseigne est de nature à réveiller les papilles.
Au restaurant l’Océan au Croisic, au-dessus des rochers de la Côte Sauvage battus par le ressac, le docteur Delacroix admire le visage épanoui de Julie, légèrement hâlé et rosi par la flamme des bougies. La lumière dansante dessine et anime sur le mince voile blanc de la baie vitrée un profil régulier, lorsque la jeune femme penche son long cou, dégagé par le chignon qui tire ses superbes cheveux roux sur la nuque, pour admirer le spectacle du dehors.
Envols
L’arrivée de Josette Desmoulins à Montaigut a lieu dans l’énervement. Elle n’aime pas conduire sinon pour faire ses courses avec sa petite R5. Et elle a dû affronter la route avec la BX. Baptiste et Laetitia ont été odieux durant tout le trajet. N’arrêtant pas de se disputer à l’arrière ou de rire bruyamment de leurs lourdes plaisanteries d’adolescents. D’autant moins soucieux des remontrances de leur mère qu’ils la sentaient tendue et absorbée par la conduite.
Josette n’aime surtout pas abandonner son mari. Pour ces dix jours avant qu’il ne les rejoigne, elle a donné toutes les consignes à sa dévouée Madame Rodriguez. Les repas de Jacques seront soigneusement préparés. Mais Josette a tellement l’habitude de l’accueillir, d’en prendre possession aussitôt qu’il quitte son cabinet ! Elle se sent dépouillée de ne pas l’avoir auprès d’elle, soumis à sa sollicitude.
Sitôt descendue de voiture après les embrassades, sa mère l’assaille de ses jérémiades :
- Ta fille, je te recommande, si on doit compter sur elle, on est servi !
- Elle n’est pas là ? Elle sait bien qu’on arrive cette après-midi !
- Mademoiselle est à sa leçon de pilotage. Ah ! Ca elle n’en a pas manqué une depuis qu’elle est arrivée.
- Mais je croyais que c’était le matin ?
- Evidemment ! Quand on lui a téléphoné que c’était remis à l’après-midi, je lui ai dit de ne pas y aller, puisque tu arrivais. Mais j’ai eu beau chanter, on n’en fait qu’à sa tête.
- Que veux-tu ! Ce n’est plus une gamine, elle a passé ses dix-sept ans.
- Je m’en doutais, c’est encore moi qui ai tort. En tout cas, une autre fois si tu ne veux pas te déranger pour ta mère, ce n’est pas la peine de l’envoyer ; ça donne plus de travail que ça ne rend service.
- Oh, écoute Maman ! Tu n’es quand même pas impotente, je laisse mon mari pour venir te voir plus tôt et voilà comme je suis accueillie. Ca suffit à la fin !
Hélène fait son entrée, alors que la grand’mère se retire dans sa chambre en grommelant :
- Son mari, elle peut en parler, pour ce qu’il est aimable celui-là.
Josette n’a pas le temps de répliquer, la porte de la chambre s’est brutalement refermée.
C’est Hélène qui bénéficie de l’excès de nervosité de sa mère :
- Qu’est-ce que tu as bien pu faire à ta grand’mère, pour que je la retrouve dans un état pareil ?
- Mais tu penses bien, Maman, que j’ai passé tout mon temps à l’exciter. Elle ne grogne pas suffisamment d’elle-même, répond calmement Hélène, en tournant aussitôt le dos à sa mère pour aller embrasser les deux petits, abrutis par le voyage et par cette arrivée mouvementée :
- Alors la forme, les artistes ? Et comment va notre gentil Papa ?
Le lendemain les choses se sont apaisées. Prise entre deux générations, en bon stratège Josette a réalisé qu’elle doit rompre l’encerclement. A lutter, mieux vaut éviter que ce soit sur deux fronts. Elle s’enquiert auprès de la grand’mère, toujours sur pied de bonne heure, de ses petits ennuis de santé.
Elle l’accompagnera chez le pédicure, elle va prendre rendez-vous dès cette après-midi. Mais oui, on passera chez la coiffeuse qui égalisera les mèches et fera une mise en pli.
Au fond la grand-mère est toute contente, du moment qu’elle a sa fille auprès d’elle, mais Josette sait bien que ça ne l’empêchera pas de se plaindre. Aussi a-t-elle décidé d’être tout miel avec Hélène. Elle a plus de chance de retrouver quelques sourires de ce côté-là.
Josette ne reproche même pas à sa fille de venir prendre son café au lait avec un tee-shirt étroit et de tissu léger sous lequel ses seins pointent insolemment (elle pourrait quand même enfiler un polo plus épais et plus ample si elle ne veut pas mettre de soutien-gorge en sautant du lit !).
Hélène a décidé aussi d’enterrer la hache de guerre, mais devant le sourire épanoui avec lequel elle est accueillie par sa mère, elle se dit qu’il n’est peut-être pas nécessaire qu’elle-même en rajoute en amabilité. Sinon Josette va penser que sa fille a quelque chose à se faire pardonner. Ou se douter qu’elle a quelque chose à demander. Elle laisse donc sa mère poursuivre son offensive de charme, tandis que la grand’mère fait le tour du jardin.
- C’est vrai qu’avec son caractère, ce n’est pas toujours drôle. Enfin grâce à ton scooter, tu as pu un peu t’évader. Et l’avion, tu continues à faire des progrès ?

vespa, cliché site vespa
Hélène se dit que ce n’est pas le moment d’hésiter, elle saute à pied joint.
- Ca marche très bien, le moniteur dit que pour prendre confiance maintenant, il faudrait que je fasse des trajets plus longs.
- Oui mais tu as réfléchi à la dépense. Déjà tes leçons ça fait une rente.
- Justement, la semaine prochaine c’est la sortie du Club sur quatre jours en Corse.
C’est un prix avantageux et je pourrai piloter sur la moitié du trajet sans que ça coûte une fortune.
- Ca va coûter encore plus cher que le vol tout seul, s’il y a le séjour en plus.
- Bien sûr, mais ça fait des vacances pour le même prix. Le vol lui-même me reviendrait beaucoup plus cher si je devais piloter trois heures en leçon.
- Bon, on aura le temps d’en parler. Voilà les petits, aide-moi à beurrer leurs tartines.
Hélène s’apprête à répliquer qu’à douze et treize ans il serait peut-être temps que les deux ados se lancent dans l’aventure. Mais elle a décidé d’être zen quoiqu’il arrive.
- Mademoiselle Desmoulins ! Il y a un petit problème pour votre leçon, le Cessna n’est pas disponible ce matin !
- Comment ça, pas disponible ? C’est prévu depuis deux jours, Marcel Filhol l’a retenu à la fin de ma dernière leçon !
Olivier a l’air embarrassé.
- En réalité tout est de ma faute. Je me suis trompé, j’ai noté le vol de Bayard Hermann pour demain mais c’est bien aujourd’hui qu’il a demandé. Il m’a téléphoné tout à l’heure et je me suis aperçu de mon erreur.
Tenez, le voilà justement.
- Salut Olivier, tout est OK ?
- Oui, oui ! J’explique à Mademoiselle que je me suis planté l’autre jour, quand j’ai noté ta réservation. Je l’ai inscrite aujourd’hui pour sa leçon, croyant que le Cessna était libre.
- Et ça pose un problème de décaler une leçon de vingt-quatre heures ? De toute façon débrouille-toi, il me faut un zinc prêt à démarrer maintenant !
- Ca me pose autant de problème à moi qu’à Monsieur Hermann, je me suis organisée en fonction de ça !
- C’est que j’ai téléphoné à Marcel Filhol, il ne viendra pas maintenant pour votre leçon. Mais je n’ai pas retrouvé votre numéro pour vous prévenir également.
- Tout ça c’est bien beau, mais moi il faut que j’y aille.
Hélène est furieuse. Devant l’embarras et les excuses gênées d’Olivier, elle sent qu’on lui joue un mauvais tour. En fait d’erreur, tout le monde se plie aux volontés de Bayard Hermann.
- Je ne savais pas qu’il y avait des priorités pour certains membres du Club. Si Monsieur Hermann a tant besoin d’un appareil, il n’a qu’à s’en offrir un. Il paraît qu’il en a les moyens !
Qu’est-ce que c’est que cette petite pétasse qui fait du foin pour rien du tout et qui a l’air de le connaître en plus ?
- Ecoute Olivier, moi je pars, toi tu règles le problème. Il n’y a qu’à lui offrir une leçon gratuite pour la consoler. Tu ajouteras ça à mes frais.
- Et goujat avec ça ! J’en ai rien à faire de ses cadeaux. Je suis venue pour piloter, pas pour gagner le gros lot à sa tombola !
- Bon, arrêtez de brailler, je vais vous la donner cette leçon. Je vous emmène à Bort. Seulement ça risque d’être un peu long, je ne reviens pas avant quatre cinq heures.
- Pourquoi pas, si vous en êtes capable. Mais je vous l’ai dit, pas de cadeau, je paye la leçon comme prévu.
- Alors c’est moi qui vais faire du bénef.
- Si vous êtes si pressé, pas la peine de continuer à discuter.
- Bien ! Olivier, tu donneras ça à Marcel comme indemnité. Et vous n’avez personne à prévenir ?
- Non ! Ma grand’mère est partie à Clermont faire des courses avec des voisins. Je voulais manger en vitesse et voir des copains cet après-midi, mais je n’ai pas de rendez-vous précis.
Durant le trajet, Hélène, aux commandes, exécute scrupuleusement les directives de Bayard.
C’est un pilote accompli. En dehors des vacances, il vole très régulièrement toute l’année à Lognes, à l’est de Paris, entre Orly et Roissy.
A l’arrivée, le moniteur improvisé félicite son élève :
- Vous nous ramènerez tout à l’heure pour terminer la leçon, à moins que le temps ne se gâte d’ici là.
- J’espère bien que non !
- On verra, je vous abandonne maintenant. Je retrouve deux copains, on doit faire des figures de voltige à tour de rôle. Ensuite on se concerte pour commenter le vol de chacun.
- Alors vous êtes champion en tout ! Et ça doit durer jusqu’à quelle heure à peu près ?
- Je vais essayer d’enchaîner plusieurs passages à la suite et après je les laisserai tous les deux. On devait continuer l’après-midi, mais je prolongerai la matinée. Je prendrai quelque chose vers une heure à la buvette et on repartira après, vous aurez moins à attendre.
- Si ça ne vous gêne pas, ce serait très bien.
- Je n’ose pas proposer de vous inviter tout à l’heure.
- Je ne veux pas d’invitation, mais je veux bien qu’on mange ensemble si je paie ma part. Je vais déjà avoir un spectacle gratuit. Allez-y qu’on vous admire !
- A tout à l’heure !
Hélène n’est pas assez avertie techniquement pour juger de la qualité respective de l’évolution des trois comparses. Il lui semble cependant que Bayard multiplie davantage les figures et va plus loin dans leur exécution. Elle se demande s’il ne prend pas de risque à vouloir surpasser ses amis. Est-ce que cet être si indifférent d’apparence ne se soucierait pas de l’éblouir ?
- Ca n’a pas été trop long ?
- Non, non ! Il est tout juste treize heures.
- On va se tutoyer c’est la règle au Club. Faudra aussi me dire ton prénom.
- Hélène ! Vous pouvez me tutoyer, j’ai l’habitude. J’avais un vieux prof de philo au lycée, il nous a tutoyés toute l’année.
- Tu fais comme tu veux Hélène, moi je te tutoie.
- Finalement vous n’êtes pas si désagréable que ça. Vous êtes mal élevé, mais ce n’est pas de votre faute, votre père vous a trop gâté. C’est normal après tous vos malheurs.
- Je vois que tu t’intéresses beaucoup à moi, mais qui t’a raconté tout ça ?
- Ce sont mes parents. D’ailleurs ils seraient fous d’inquiétude, s’ils savaient que je déjeune avec vous. Surtout ma mère, elle n’avait pas une bonne opinion et, en plus, elle en a entendu de drôles sur votre compte un jour chez la coiffeuse à Issoire.
- Si ça vient de chez la coiffeuse, inutile de nier !
- Ils étaient amis avec Monsieur et Madame Delpuech, mes parents, et on est venu passer un dimanche à Massiac. J’étais toute gosse, je me rappelle vaguement un grand dadais, ça devait être vous.
Le souvenir d’Hélène est surtout lié au récit que ses parents ont eu l’occasion de faire de cette lointaine journée.
- C’est Hélène comment, ton nom ?
- Hélène Desmoulins !
- Ah mais oui ! Je me souviens de lardons qui braillaient, mais je ne savais plus si c’étaient des filles ou des garçons.
- Depuis vous avez appris la différence. Il paraît que vous tombez les filles, comme les quilles au bowling !
- Eh bien ! Il est temps de rentrer pour te mettre à l’abri ! On va voir si tu te débrouilles aussi bien qu’à l’aller.
- Qu’est-ce que vous parliez de mauvais temps tout à l’heure ? Il n’y a pas un nuage.
- Je pensais à une histoire qui est arrivée à mon copain Dumont que tu viens de voir.
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Un soir il venait au terrain ici. Il s’est dit, j’ai juste le temps d’aller à Issoire, je prends un pot au bar et je reviens.
- Et alors ?
- Il y avait un gars avec un panier, qui cherchait des champignons au bord du terrain. Dumont lui dit : « Si vous voulez faire un tour d’avion, c’est gratis, vous me tiendrez compagnie ! Non, pas la peine d’aller prévenir chez vous, on fait juste l’aller-retour jusqu’à Issoire, il n’y en a pas pour longtemps ».
Arrivés là-bas, ils prennent un verre et ils remettent la tournée. Quand ils sortent de là, un énorme brouillard venait de dégringoler sur le terrain. Pas moyen de décoller. Le temps de s’organiser, la nuit venue, pas un taxi qui veuille affronter les virages dans une pareille purée de pois et ils ont dû coucher en ville. Le passager a eu du mal à expliquer tout ça à sa femme au téléphone.
En se quittant après l’atterrissage parfaitement effectué, Hélène lance en serrant la main de Bayard :
- Au revoir, et merci quand même !
Mais sa réplique est moins assurée qu’en début de journée.
- Ne va pas raconter que tu as passé la journée avec Barbe Bleue !
- Oh ! Il ne me fait pas peur. Peut-être même, qu’une autre fois j’aurai envie de le tutoyer…
Hélène passe voir Olivier pour le règlement qu’elle tient à effectuer sur-le-champ et pour retenir sa prochaine leçon. Elle revient vers le hangar reprendre son scooter pour rentrer à Montaigut au moment où arrive un magnifique cabriolet rouge.
Il en descend une élégante jeune femme à la chevelure foisonnante qui court se jeter au cou de Bayard en train d’avaler un café sous un parasol devant le bar. A l’évidence une employée du garage ! Avant de quitter Bort, il était allé téléphoner au garage pour qu’on lui amène sa voiture, prétendant qu’il avait dû la laisser en révision.
D’abord elle s’en fiche qu’il soit en vacances avec une poule, qu’est-ce qu’il avait besoin de lui raconter une histoire ? Les parents d’Hélène ont bien raison, ce n’est peut-être pas de sa faute, mais c’est un drôle de client, ce Bayard Hermann.
Il semble à Hélène que, malgré le soleil, une nappe de brouillard descende à nouveau sur Issoire.
12 Atterrissage forcé
Nous savons, nous, chère Léa,
Que tous leurs dieux n’existent pas !
Faut-il se risquer à le dire ?
Ou à l’écrire ?
Pour le démontrer fermement
Il me fut plaisant récemment
D’éditer « Lumière Céleste »
Roman-pamphlet.
Les dieux ont bien autre chose à faire
Que d’écouter nos dires, lire nos pamphlets !
Mais n’ y a-t-il pas « des gens bien intentionnés »
Pour le leur dire ?
Auraient-ils provoqué, les gueux,
Vindicte et vengeance des dieux
Qui, nous savons tous deux, Léa,
N’existent pas ?
une représentation de Tezcatlipoca divinité méso-américaine, image du site mythologia.fr
M’est advenu, suite au pamphlet,
Que mes bagages et papiers
Tous, dans l’auto qu’on m’a volée,
Se sont trouvés !
Et l’échelle, où j’étais juché,
A décrit un long arc de cercle
Pour, ce qui m’a fort contrarié,
L’horizontale.
Suite aux entorses, ne peux pas
Serrer le poing, lever le bras.
Est-il bien besoin aujourd’hui
De tels ébats ?
Non, les dieux ne supportent pas
Qu’on sache qu’ils n’existent pas.
Doit-on se risquer à le dire ?
Ou à l’écrire ?
Hélène est montée dans sa chambre au troisième par l'ascenseur. Sitôt entrée, devant la grande glace près de la porte elle a retiré son tee-shirt, son short et les deux pièces du maillot de bain. Tout ça est un peu pâle. Et la silhouette ? Ce n'est pas si mal de face. Et de profil ma foi...
Un petit tour par la salle de bains. Un peu de parfum sur le visage, sous les bras. Et puis par-là aussi.
Vite ! La petite robe blanche, légère. Qu'il ne faudrait jamais mettre sans jupon. Ni soutien-gorge bien sûr. La culotte, n'en parlons pas ! Mais maman ne connaît pas le climat de la Corse en juillet !
Dans l'escalier de service en descendant au deuxième étage, elle a le cœur qui cogne très fort. Hélène s'arrête une seconde et respire profondément. Elle a bien repéré leur chambre. Juste à droite de la porte de l'escalier et Jojo Dumont vient de partir en bateau avec la moitié du groupe, laissant Bayard seul.
Il avait sommeil. Aussi quelle idée de s'être couché à une heure pareille. Sans doute pour continuer à draguer la grande bringue. Je croyais qu'il avait quand même un peu plus de goût que ça. Heureusement qu'elle est aussi de la croisière en bateau. A l’heure où ils se sont couchés, il n'a pas dû dormir plus de deux heures puisqu'il était présent au petit déjeuner pour commenter le programme de la journée. Avant la baignade générale et le repas de midi sous les canisses. Maintenant il a dû commencer sa sieste. Il est sûrement en plein roupillon sinon ça sera plus compliqué.
Il ne va quand même pas s'être enfermé à clé. Ouf ! La porte n'a pas grincé. Allongé, les mains sous la tête, en slip de bain sur le drap blanc Bayard lui semble encore plus grand. Mince, ça recommence à cogner là dedans, faut se calmer ! Hélène s'approche lentement du lit. Reste la manœuvre la plus délicate. Tout doucement elle s'assied sur le bord du lit. Remonte ses jambes. Ouvre sa robe. Et se retourne pour caresser de ses seins nus la poitrine de Bayard en appliquant la bouche à ses lèvres. Le dormeur se redresse brutalement et Hélène bénéficie d'une gifle magistrale.
- Ah ! C'est toi ? Mais tu es complètement folle !
La joue cuisante, Hélène s'est recroquevillée, assise la tête dans les bras au bord du lit. Les genoux remontés laissent glisser les pans de sa robe sur les côtés. Elle renifle sans bouger.
Bayard saute du lit. Qu'est-ce qu'il va bien pouvoir en faire ? Il faut l'évacuer rapidement. Si Sandra a vent de cette histoire, elle va être vexée et ça va foutre en l'air tous ses projets. Bayard se rapproche prudemment.
- Allons Hélène qu'est-ce qui te prend, c'est idiot !
- C'est ça, dîtes-le que je suis trop moche !
Elle s'est à peine redressée pour montrer un visage inondé de larmes qui redoublent aussitôt.
- Mais non, tu sais bien que ce n'est pas le problème.
- C'est quoi le problème ? Vous faites l'amour à plein de mochetés, alors moi je suis encore plus nulle !
Mince, on n'est pas sorti de l'auberge ! Bayard commet l'erreur de se rapprocher et de s'asseoir à côté d'Hélène. Très lentement elle a ouvert ses cuisses et pose sa tête sur l’épaule de Bayard qui a oublié de fermer les yeux et ressent une décharge d'adrénaline.
- Mais t'as plein de garçons sympas dans le groupe, qu'est-ce que tu as après moi ? Tu sais bien que je ne suis pas très romantique.
- Justement, les filles se foutent de moi au lycée parce que j'ai jamais couché avec un garçon. Alors pour la première fois je préfère un spécialiste.
Alors ça elle ne manque pas d'air la petite, on ne la lui avait encore jamais faite.
Seulement à cette distance, il lui est difficile de cacher les émotions qu'elle a réussi à provoquer. Et voilà-t-il pas cette sainte nitouche qui pose délicatement la main sur le slip rebondi de Bayard ?
- Oh le vilain menteur qui prétend qu'il n’a pas envie !
Bayard sent qu'il va jeter l'éponge. Déjà l'autre chochotte de Sandra qui l'a laissé s'exciter hier soir et lui a joué la scène de la vertu. Pour finir par avouer qu'elle avait ses règles. Il paraît que ça se termine et que la piste devrait être rapidement remise en état.
Ses réflexions ne vont pas plus loin, la petite main s'est glissée sous le slip et se livre à une agréable activité.
Merde, mais c'est vrai qu'elle est vierge, cette connasse !
Apaisé mais étourdi, Bayard s'est allongé sur le dos et regarde le plafond, tandis qu'Hélène lui caresse la poitrine.
- C'est malin tout ça !
- Quoi, c'est malin ? Vous pourriez au moins me faire un petit baiser. Peut-être que vous n’osez pas?
- Dis donc, tu ne pourrais pas arrêter un peu ton cinéma et cesser de me vouvoyer.
- Holà ! C'est pas parce que vous m'avez violée, que je vais vous tutoyer. Faudrait être un peu plus gentil pour çà.
- Non mais tu ne crois pas que tu en fais un peu trop, Hélène. En attendant, tu dégages, j'ai encore besoin de dormir !
- Vous voyez que ma mère a raison. Vous êtes vraiment un sale type !
Ayant rajusté sa robe, Hélène sort en claquant la porte à toute volée.
Chapitre II : Au Pays des Volcans
Senteurs du terroir
Quinze années après avoir quitté définitivement l’enseignement du fait d’un riche mariage, Colette a dû reprendre du service. Suite à la déconfiture financière de son époux, elle a obtenu un poste d’institutrice débutante au hameau isolé de Chaumeil.
Les cheveux toujours sombres, avec une frange sur le front, Colette a un visage arrondi. Sa coupe à la Jeanne d’Arc lui cache tout juste les oreilles. Sans être belle, ayant un caractère, elle a aussi physiquement du caractère. Une grande fermeté dans la démarche et le port de tête accompagnent la détermination énergique lue dans un regard qui sait s’adoucir lorsqu’elle s’adresse à chacun. Et n’exclut alors ni l’attention, ni la bienveillance.
Levée à cinq heures en ce jour de rentrée, sac au dos, munie d’un anorak et de fortes chaussures de cuir, elle dépasse la mairie, continue en longeant la Cerlange pour la franchir par la route de Mauriac à la sortie de Bonnal. Après le pont sur le ruisseau d’Aumont, elle s’engage dans le rude sentier grimpant à Nozerolles. Elle doit ralentir son allure et ponctuer son parcours de quelques arrêts. Colette a le souffle court, ayant repris la cigarette. En ces premières lueurs du jour, tout en accomplissant la distance, elle ne peut éviter de laisser affleurer à son esprit les images du passé.
Quel parcours ! Son illustre cousine romancière, Jeanne Favière, a-t-elle jamais imaginé dans ses œuvres aussi extraordinaire aventure ?
Dans sa difficulté actuelle, cette pensée amène aux lèvres de Colette un léger sourire. Ce sourire la réconforte, car il est son allié de toujours. Rebelle depuis l’enfance à toute discipline rigide, il symbolise sa philosophie intime. Repoussant les contraintes du milieu provincial de sa jeunesse, elle a su conquérir un statut de femme moderne, maîtresse de son destin. Ce sourire, jamais malveillant, constitue l’étendard de son indépendance.
Auprès de la fontaine de pierre au bout du hameau que traverse le chemin, Colette apprécie, sous l’éclair de sa torche, un même sourire de connivence, surgi du visage sculpté dans le granit qui préside, pourtant indifférent depuis sept siècles, au défilé renouvelé des bêtes et des gens.
Il lui reste à grimper jusqu’à la crête par le chemin creux bordé de haies de frênes, de noisetiers et de ronces limitant les pâtures, avant de dévaler enfin sur Chaumeil pour atteindre l’école, la dernière maison sur la route, avant la vertigineuse montée vers le Puy Mary.
15 Plombs et puys
Villages d'où l'on part.
Aux rougeurs qui se lèvent
Effaçant la vallée,
Toutes ces vieilles laves
Redressent leurs sommets.
Pays aux étés verts,
Près du chemin désert
Les mirages dorés
Des routes animées
Trompent la nostalgie
De tous ces feux éteints
Qui ramènent la nuit
Sur la crête entre les sommets du Puy Mary et du Peyre Arse, deux longues silhouettes se détachent sur un ciel égayé de quelques nuages blancs.
Partis avant sept heures du Pas de Peyrol, Gunther Hermann et son fils Bayard ont pu accéder au sommet du Puy Mary avant la ruée quotidienne des touristes. Quelques brumes encombrent l’impressionnant cirque du Falgoux. Libre de tout brouillard, l’Impradine dessine ses méandres au fond de sa vallée verdoyante, parsemée des taches rouges de vaches de Salers.
Séjournant chaque été à Massiac depuis presque vingt ans, les deux hommes sont peu à peu devenus de véritables Auvergnats d’adoption, amoureux de la variété et de la beauté de ce rude massif volcanique. Après la Brèche de Roland, tournant le dos à la vallée de la Santoire qui prolonge vers Dienne l’Impradine, ils s’arrêtent un instant pour savourer le spectacle de la haute vallée de la Jordanne.
Gunther et Bayard connaissent bien ce paysage pour l’avoir déjà parcouru et plus souvent survolé. Ce matin dans leur long périple, chaussures de montagne aux pieds, ils ont l’impression de s’y intégrer, d’en prendre possession.
Tout là-haut, on accède à la distance, à la sérénité. On est investi d’un sentiment de domination sur le petit peuple des fourmis qui s’activent au ras du sol. Le spectacle d’avion est comparable à une carte postale animée d’énorme dimension, avec des zooms autorisant une vue plus rapprochée quand on perd de l’altitude. Ou à un film documentaire auquel on peut donner du relief, en approchant le flanc de la vallée.
Mais on n’atteint pas à la même vérité dans la communion avec les cimes qu’offre la randonnée pédestre. La lenteur même du déplacement, les pauses permettent d’imprimer les images, cependant que les pieds foulant le sentier ou le corps allongé dans les herbages procurent un contact irremplaçable avec le sol.
Le sentier amorce une longue descente au flanc de la masse rocheuse du Peyre-Arse. Le village de Mandailles apparaît à leur vue dans le lointain. Face à eux sur l’horizon, le Plomb du Cantal et son dôme arrondi culminent au-dessus de la vallée de la Cère, dissimulée par les sommets bordant le versant opposé de la vallée de Mandailles. Dominée elle-même par le cône rocheux aux lignes épurées du Puy Griou et plus loin sur la droite par les deux pointes caractéristiques de l’Elancèze. Les deux vallées se rejoindront dans le bassin d’Aurillac où leurs rivières se retrouvent pour aller à la Dordogne.
Après un agréable cheminement entre les bruyères fleuries, les gentianes et les myrtilles, parsemées d’œillets et de pensées sauvages, les marcheurs atteignent le Col de Cabre, puis le Col de Rombière. Ils aperçoivent le chalet de Meije Coste au-dessus de Font d’Alagnon, la source de l’ Alagnon qui collecte les eaux vers l’Allier et le bassin de la Loire.
Tout en marchant, les deux compères échangent des propos sans importance, émaillés de confidences sur les derniers mois de leurs activités respectives et leurs projets de rentrée. A mesure de leur descente sur la prairie des Sagnes, cœur de Superlioran, ils croisent des groupes plus ou moins ahanant sous les premières chaleurs du milieu de matinée. Ayant traversé la station, eux-mêmes reprennent l’ascension par la face nord du Plomb moins exposée au soleil.
Au sortir de la forêt, ils accèdent au site de l’ancien buron de Remberter. Souvent effacé par la piste bleue du Pas des Alpins, l’ancien sentier longe ensuite la crête jusqu’au sommet. Au passage à l’arrivée du téléphérique emprunté par Gilberte, ils la retrouvent pour la courte montée du dôme du Plomb.
Elle s’extasie du spectacle des sommets familiers à ses hommes. Après le Puy Mary, les randonneurs lui désignent avec fierté l’Elancèze, le Griou, Peyre Arse reclassé second sommet du Cantal. On lui montre Chavaroche et l’épure ciselée du Téton de Vénus. Le rocher du Bec de l’Aigle vu dans l’axe semble moins impressionnant que dans son contour latéral observé de la vallée.
Au loin sur la droite, règne l’ensemble du massif du Sancy. Sur l’autre versant au-dessous du col de la Tombe du Père on voit Prat de Bouc où elle viendra les reprendre en auto. De la Planèze émerge Tanavelle et tout au bout, pour ne pas décevoir ses deux héros, Gilberte consent à distinguer les deux tours noires de la cathédrale de Saint-Flour.
17 Lever de soleil sur le Plomb du Cantal
Le pas mal assuré aux pierres du chemin,
Dans le silence sombre, nous grimpons, attentifs
Au bruissement des eaux, glissant vers le torrent.
Et, soudain dans le vent de la ligne de crête,
Ces croupes endormies, ces vastes étendues
Grondent brutalement en cinglantes rafales,
Précurseurs mugissants de la montée de l'astre.
Emergeant du magma, des formes se précisent ;
Fresques indifférentes, des groupes de chevaux
Campent près du sentier, la crinière flottant
Sur leur masse immobile au profil de gisant.
Enfin sur le sommet, l'architecture grise,
En subtiles nuances, s'articule à nos pieds ;
Paraissent des sillons ponctués de lucioles,
Cependant que le ciel peu à peu se fait clair.
Dans les effluves roses, goélands du matin,
Les premières lueurs sur l'horizon de l'aube
Façonnent ton visage…bientôt évanoui
Dans le bal rouge et noir du soleil et des monts.
En ce dimanche pluvieux, le docteur Delacroix a retenu sa table à Vomazel. L’Auberge des Négociants Voyageurs, si elle ne fait pas preuve d’originalité par son enseigne, n’en manque pas pour l’abondance et la variété de ses menus.
- Eh ! Bonjour, Docteur, vous permettez que je vous embrasse. C’est qu’on ne vous voit plus guère. Tout juste une fois, je crois, depuis le mariage de votre fils. Alors qu’est-ce qu’on vous sert ? Le patron tient à vous offrir l’apéritif. Ne vous gênez pas. Prenez vraiment ce qui vous fait plaisir. Je note déjà un Dubonnet pour le Docteur, je ne me trompe pas ?
- Mais oui, c’est bien ça. C’est gentil de se souvenir.
- Et votre petite bru ? Mais ça ne serait pas…
- Oui, oui ! J’attends un bébé. Qu’est-ce que vous me conseillez, Auguste, je peux prendre un apéritif ?
- Ah ! Félicitations ! Mais pour une fois, n’écoutez pas le Docteur. Je sais ce qu’il vous faut. Je note une coupe de champagne. Et madame Delacroix ?
- Oh ! Moi, vous savez, je n’ai pas envie de grand chose. Je ne digère pas trop bien en ce moment. Je ne vois pas trop ce que je pourrais prendre.
- Décide-toi, Maman !
- Bon, alors pour faire comme tout le monde. Mettez-moi une petite coupe de champagne. Mais juste une larme !
- Vous nous apportez la carte, s’il vous plaît, on commencera à faire notre choix en attendant l’heure de passer à table. On pensait faire un petit tour pour se dégourdir les jambes, mais dehors, il n’arrête pas de pleuvoir ! Vous nous redonnerez un apéritif, il n’y a rien d’autre à faire de ce temps-là.
Un troisième apéritif a été nécessaire pour atteindre le début du service et le mauvais temps dicte de choisir le grand menu.
On commence le repas avec un blanc de Saint-Pourçain, on renouvelle abondamment le Chanturgue qui se marie parfaitement avec le pavé de biche et les fromages et en l’honneur du futur héritier, on commande le champagne pour accompagner les desserts. Au café, le Chef vient s’enquérir du degré de satisfaction de ses hôtes et offre à ces messieurs un vieil Armagnac du Marquis de Caussade, dont vous me direz un peu ça ! Les dames ont la sagesse et le courage de refuser fermement une liqueur.
Une accalmie permet de faire un tour de jardin qui assoiffe les gosiers et on ne tarde pas à rentrer pour consommer quelques bières bien fraîches et du thé, alors que les faibles clartés hivernales commencent à décliner.
- C’est un peu tôt pour dîner. Est-ce que tu auras quelque chose à nous faire grignoter en arrivant, Eugénie ?
- Moi, je me couche en arrivant, avec tout ce qu’on a avalé ! Et tu vois bien que Simone est fatiguée, elle fera bien d’en faire autant.
- Oh ! Moi, de toute façon actuellement je dors mal. Ce n’est pas la peine de me coucher trop tôt !
- Bon ! Alors, on ne restera pas dîner ! Madame Burnol, vous pourriez nous préparer maintenant une petite salade verte avec un peu de charcuterie et un morceau de fromage.
- Si vous voulez, Docteur. Je vous mets une bouteille de Chiroubles ?
- Parfait, c’est ce qui ira le mieux avec. Faites-nous servir un petit apéritif, le temps que vous prépariez tout ça.
- Décidément, Auguste, tu ne peux jamais être raisonnable.
- Allons, Maman, on prendra juste une feuille de salade mais laissez manger les hommes, s’ils ont encore faim.
« Mon cher Martin,
Rencontré Félix Zecatt, au cours d’un déjeuner.
Evocation de tant d’absences définitives…
Nouvelles d’amis plus ou moins assidus aux réunions des Anciens du Lycée.
Il m’a informé de ton retour au pays.
Présent moi-même à Aurillac pour la signature d’un petit recueil de poèmes. Prospectus joint.
L’occasion de se revoir ?
Dans cet espoir, après si longtemps, très amicalement à toi.
Jacques »
Lunettes sur le bout du nez derrière ses bouquins, Jacques reconnaît tout de suite Martin Pêcheur accompagné de Félix Zecatt.
Des rondeurs autour de la ceinture et beaucoup moins de toison… Mais dans les yeux, le sourire bienveillant d’autrefois…
- Tu te souviens, Félix. Martin avait eu le prix de camaraderie en seconde ?
- Ouais ! Ca fait quand même plus d’un demi-siècle. Il doit y avoir prescription…
- Alors, Jacques, tu es là pour quelque temps ?
- Oui ! Oui ! Faut qu’on en profite pour casser une croûte ensemble.
- Ton frère André est bien dans le coin. Venez tous les deux.
J’amènerai Georges. Ca lui fera plaisir de vous voir.
- Comment ça va, ton frère?
- Pas terrible... Il suit assez bien ce qui se passe, mais pour s’exprimer… Ca se bloque souvent!
- Alors ! On se la fait où cette petite bouffe ? On se retrouve à Vic ?
- Ou à Thiézac. Chez la Marinette.
- Marinette Auzole ?
- Auzole, oui ! Enfin, ça fait plus de cinquante ans qu’elle était mariée à Chappat. C’est le fils qui s’est mis aux fourneaux au décès de son père. Mais on y mange toujours bien.
- OK ! Disons mardi...
Handicapé d’un fort enrouement, André n’arrête pas de discourir pour masquer peut-être son émotion au moment de se revoir après tant d’années :
- Ils n’ont pas l’air d’être arrivés. Mais j’aperçois Marinette sur la terrasse. On va la saluer et retenir une table.
- La Marinette ? Tu es sûr ?
Regard agacé d’André. Jacques n’a pas à mettre en doute l’affirmation de son frère. André a toujours été meilleur physionomiste que lui. Si André a quelque peine à s’exprimer aujourd’hui, l’œil reste vif !
- Bonjour !
- Bonjour ?
- Bonjour !
- Dîtes donc ! Ca fait bien trois ou quatre ans qu’on n’a pas déjeuné chez vous ? On peut avoir une table pour quatre ?
- Mais… Je ne vous connais pas. Je suis cliente, moi aussi !
- Mince ! J’étais sûr de la reconnaître !
- Pas grave ! C’est l’émotion.
Ils ne rencontreront pas Marinette en partant.
Pas le temps d’aller jusqu’au cimetière…
- Et alors, Martin! Qu’est-ce que tu deviens ?
- Bof ! Je retourne en Afrique de temps à autre voir ma femme. Mais je ne me précipite pas, sinon elle ne bougerait jamais de là-bas. Si elle trouve que je traîne un peu trop par ici, elle vient me chercher et reste quelques jours.
- C’est l’Auvergne qu’elle n’apprécie pas ? Ou ses habitants ?
- Surtout le climat. Ici, elle a toujours froid.
- Et toi, maintenant, tu crains la chaleur ?
- Toujours aussi taquin ! Mais tu aurais peut-être pu t’éloigner de temps en temps de ton épouse, toi aussi. Au lieu d’en arriver à larguer complètement les amarres ?
- Tu as peut-être raison ? Mais qu’est-ce que tu fous toute la journée tout seul ici ?
- Les gosses viennent souvent. Sinon, je regarde le foot à la télé. A l’occasion, je fais un peu comme toi. J’écris… De temps en temps.
- Le foot ! Mais c’est vrai ! Au bahut, tu as toujours été réfractaire au rugby. Courageux quand même. Ce n’était pas apprécié à l’époque de mépriser le ballon ovale au Lycée d’Aurillac !
- Pas mal tournées tes rimes, dis donc! Dès la couverture, on est quasiment envoûté. Et la deuxième partie, tu te lâches. C’est du marrant. Sur ce plan-là on n’est pas déçu.
- Marrant, d’accord ! Il y a peut-être un peu d’émotion, non ?
- Ouais, ouais !
Jacques n’est pas sans percevoir une certaine réticence de la part de son ami.
- En somme, tu n’es pas emballé ?
- Si, si ! Je t’assure.
Et tu as autre chose en chantier ?
- Oui ! Une sorte d’essai humoristique sur l’irréligion.
- Bien sûr ! Toujours vil mécréant !
- Plus que jamais !
- Tu vois, c’est la seule chose qui me gêne dans certains poèmes. Tu as une façon de parler de la piété…
Je voulais te montrer quelques pages personnelles auxquelles je travaille de temps à autre, mais cela ne va pas te plaire. J’y rends grâce à la religion. Du moins à Dieu.
- Toujours cul béni en somme ! On avait de sacrées discussions dans le temps.
- Et même des engueulades !
- Cela ne nous a jamais empêchés d’être copains ! C’est très bien de ne pas avoir le même avis sur la question. Je serais ravi d’avoir une critique circonstanciée de mes élucubrations.
- Elucubrations ? Te voilà bien modeste ! Mais si tu veux me confier ton manuscrit, je suis tout prêt à t’apporter la contradiction.
La chaleur des retrouvailles et du Beaujolais aidant, la conversation entre les deux amis devient plus bruyante. Après un détour par la guerre d’Algérie, on aborde le colonialisme. Les avis divergent lourdement. Et l’on en revient à la religion. Par le biais des missionnaires qui, c’est bien connu, ont toujours eu une compétence particulière pour adopter la bonne position, ironise Jacques.
Martin n’attend pas la lecture du manuscrit pour apporter à Jacques une vive contradiction. Le quatuor n’est plus qu’un duo de haute tonalité.
Les échanges entre Georges et André, eux-mêmes anciens camarades de classe, ont souffert d’unilatéralité. La joie de la rencontre a totalement bloqué toute possibilité d’élocution dans la gorge de Georges et la voix d’André s’est encore affaiblie d’avoir voulu la forcer.
Par la suite, Jacques ne se souviendra plus exactement à quel moment son frère André est intervenu dans l’affrontement l’opposant à Martin.
Sans doute lorsque Martin en arrive à proclamer son admiration pour Bush, qui n’a pas craint, lui, d’aller défendre la chrétienté en Irak les armes à la main.
Au fil des répliques de plus en plus acérées, nos deux anciens combattants sont tout prêts à remonter en ligne pour le triomphe de leurs inébranlables convictions.
Privé de vraie conversation avec Georges toujours aphone sous le coup de l’émotion, André rassemble lui-même les ultimes possibilités d’élocution autorisées par son pénible enrouement pour s’interposer avec habileté.
Il profite du désarroi passager de Jacques, un instant désarçonné par une aussi vile attitude de Martin. Ce va-t-en-guerre sainte ne craint-il pas de traiter de lâches tous ceux qui n’approuvent pas la nouvelle croisade entreprise sous la très chrétienne bannière étoilée ?
Du fait de la ferme intervention de son frère, Jacques n’a pas le loisir de développer sa contre-attaque triomphante. Basée sur la barbarie des guerres de religion qui n’ont cessé depuis l’aube des temps d’ensanglanter sauvagement l’univers, elle n’aurait fait qu’une bouchée des arguties adverses.
Grâce à son arbitrage André réussit à imposer le calme. In extremis ! Martin est dans la nécessité de ramener rapidement Georges, quasi apoplectique dans son impuissant souci d’intervention.
De grandes accolades peuvent terminer de manière plus conviviale ces retrouvailles animées.
Avec cette dernière admonestation hugolienne d’André, rappelant à Jacques qu’il a promis de soumettre son manuscrit à Martin :
- « Donne-lui tout de même à lire », dit son frère.
En dépit de la vivacité de leur rencontre, Jacques est satisfait de pouvoir soumettre ses écrits à la critique.
Cet obligeant ami accepte donc la tâche ingrate de faire part à Jacques des réflexions que pourront lui suggérer des positions souvent abruptes, de façon à les expliciter, en modérer éventuellement l’expression ou en corriger les plus grossières erreurs.
Pour plus d’agrément et pour donner consistance à cette nouvelle collaboration, on décide de se retrouver régulièrement autour d’un pot ou d’un déjeuner convivial.
Une chemise cartonnée sous le bras, Martin s’éloigne vers son auto, bien décidé à mettre à mal dès leur prochaine rencontre les billevesées contenues dans les premières pages remises par son vieil acolyte, sous le titre glorieux d’Hilarant éloge de l’irréligion, Traité d’humanologie pratique !
20 La Mouramura
A l’occasion du Festival de danses folkloriques de Murat
« Un mur mura Murat et Murat murmura… »
Et bruirent les murmures de l’amour à Murat
D’où naquit la bourrée de La Mouramura.
Amie du Kazakhstan ou de l’Ouzbékistan,
De la Sud Amérique ou de la Centre Afrique,
Près des monts à Murat, je le sais, tu viendras.
Et quand retentira au son de la cabrette
Cet air acide et doux de La Mouramura,
Idylle murataise, tu viendras dans mes bras.
« Tu verras, tu verras ! » A Murat, sans nul doute
Au cœur chaud du mois d’août, je t’ouvrirai les bras.
Murat « c’est fait pour ça », à la croisée des routes.
C’est à Murat le Bleu, par Anglade chanté,
Qu’au soir du Festival, unis par le grand bal,
Ivres du plein été, nous serons amoureux.
Parmi les vieilles rues et les maisons de pierre,
« Toi et moi nous irons ». Ta robe bariolée
S’ouvrira à ta main pour retrouver ma main.
Halte sur la grand’ place auprès la vieille église
Pour goûter les cornets de Murat encrêmés
Ou l’amère gentiane et l’eau de la fontaine.
Je te raconterai les drames du passé.
Et nous visiterons la Maison de la Faune,
La chapelle à Bredons qui plus jamais ne sonne.
Dans la nuit encore noire, nous grimperons au Plomb.
Resterons en éveil au lever du soleil,
Pour le bal rouge et noir de l’astre avec les monts.
Marcherons sac au dos sur les sentiers de crête,
Pour s’asseoir affamés au cantou du buron,
Où la truffade attend, d’authentique recette.
Au creux du rude hiver, au Lioran nous skierons
Parmi les sapins verts, le ciel bleu horizon.
Randonnées en raquette, à tous les jours sa fête.
A Murat, près de moi, ainsi tu resteras.
Et grâce à Internet, en mairie de frais net,
Amie, avec les tiens pourras garder tes liens.
Lorsque retentira au son de la cabrette
Cet air acide et doux de La Mouramura.
Ma belle amie d’ailleurs, tu viendras dans mes bras.
Le récit qui suit se situe à Paris et met en scène un « bistrot » aveyronnais et son client cantalien.
- Tiens, tiens, le Cantalou en est au Vichy ?
- Ouais ! Ca ne vaut pas un demi. Mais il paraît qu’il me faut faire un peu de régime !
- Ah bon ! Vous avez pourtant l’air en forme, Delpuech ?
- C’est juste le palpitant qui me taquine un peu.
Monsieur Jean, un gros aveyronnais, patron du troquet où Henri a l’habitude de prendre un pot en lisant France-Soir à la sortie du boulot, a quitté son comptoir pour venir le saluer au fond de la salle.
- Vous ne laissez pas vos gars faire la fermeture aujourd’hui ? D’habitude on ne vous voit pas le samedi après déjeuner !
- C’est vrai que les autres semaines on est déjà dans l’Yonne à cette heure-là, soupire le tenancier.
- La patronne est mal fichue ? Il y a bien deux trois jours que je ne l’ai pas vue.
- Vous n’êtes pas au courant ? Ben moi aussi j’ai le cœur malade ! Ca fait quatre jours qu’elle est barrée l’Odette. Tenez, même vous me feriez plaisir de rester casser une croûte avec moi ce soir.
Après tout, Henri n’a plus souvent l’occasion d’avoir de la compagnie et comme la fierté de bar-tabac semble en avoir pris un coup, il sera peut-être moins pénible à écouter.
- Allez, le temps que vous finissiez le journal, je vais commencer à voir la caisse de la journée et je reviendrai prendre l’apéro avec vous avant de virer tout le monde. Vous n’êtes pas complètement à l’eau claire ?
Henri a vérifié que la Trinitrine est bien dans sa poche, mieux vaut tout prévoir. Monsieur Jean réapparaît suivi du garçon avec un plateau.
- Un petit pastis, ça ne peut pas faire de mal.
Tu laisses la bouteille, Lucien, et tu nous mets deux couverts sur la table à côté. Ca me fout le bourdon de monter manger à l’appartement.
- Il est dévoué votre Lucien.
- Ah ! Lui, il ne pense qu’à mettre des sous de côté. Il n’a qu’une idée, c’est de s’établir. Là il va prolonger pour nous faire dîner. Il aura un billet de plus et tout le monde sera content.
Le premier Ricard à peine arrosé de trois gouttes d’eau est parti rejoindre les trois ou quatre précédents que Jean (- On ne va pas se faire des manières, c’est comment ton prénom ?) a déjà engloutis au comptoir. Il se précipite pour leur remettre une dose à chacun. Henri a pris soin de s’emparer de la cruche d’eau mêlée de glaçons et de regarnir son verre dès qu’il a bu une gorgée et il n’y a place que pour quelques gouttes supplémentaires.
- Tu vois, Henri, c’est terrible. L’autre jour qu’elle est partie avec Pasquali, le représentant de Ricard, j’ai voulu me mettre au whisky. Et bien, il n’y a rien à faire, c’est pas des alcools naturels tout ça. Ca m’a foutu des aigreurs jusqu’au lendemain.
- Tu avais peut-être forcé un peu la dose pour noyer le chagrin ?
- Tu rigoles, je boirais une barrique que ça me ferait rien. Tu vois, maintenant que je suis revenu au Ricard je suis très bien, sauf que ça me rappelle… Ca, c’est pas humain !
Surtout que le samedi, à peine arrivés à notre campagne, on se dépêchait de s’installer pour revoir les comptes de la semaine. Et alors à tous les coups, de voir tout ce tas d’argent qu’on avait encore récolté, ça la mettait drôlement en émoi. Là, il ne fallait pas lui en promettre et avant même de préparer le dîner, on était dans la chambre. Si tu l’avais entendue gueuler l’Odette ! Comme jamais à Paris pendant la semaine.
- Si elle aime tant les sous elle ne tardera pas à revenir.
- Mais c’est que j’en veux plus. Nini, c’est fini !
Ou alors, c’est avec la ceinture que tu peux voir à mon pantalon qu’elle sera reçue, non mais sans blague !
Tandis qu’après les rillettes et la saucisse sèche, ils attaquent le pavé et les frites, Jean rappelle le serveur d’une voix qui commence à s’altérer :
- Lucien, tu nous ramènes une autre bouteille de Côtes. Quand j’ai un invité, je veux pas qu’il ait soif. T’en apportes deux ! Avec le fromage ! Comme ça tu pourras partir.
Qu’est-ce que je te disais ? Ah oui, Odette ! Tu vois, comme on est là. Eh bien, je l’entends ! Je suis sûr qu’il est en train de la faire gueuler le Pasqua… Pasqua…
- Pasquali.
- Oui, Pasquali. Merci Henri.
Henri protége son verre tant qu’il le peut des assauts de son hôte, mais il se sent tout de même gagné par une légère euphorie et une certaine compassion.
- Tu sais chacun a ses misères dans la vie.
- Tu ne dois pas gagner lourd à ta banque ! Et moi qui te parle que de mon argent !
- J’en ai eu plus que toi de l’argent, beaucoup plus que toi et j’ai tout perdu.
- Attends, bonhomme. Tu rigoles ou quoi ? Plus que moi, t’avais hérité peut-être ?
- Non, j’ai galéré en Afrique et à partir de rien j’ai gagné une sacrée fortune.
- Et pof, tout d’un coup t’as plus rien et tu t’emmerdes à bosser pour quat’ sous à un guichet de banque. Ca pour raconter des conneries t’es bien le meilleur. Dis-moi quand même un peu cette salade, ça me changera les idées.
Que l’ex-« Monsieur » Jean ne le croit pas importe peu à Henri, il éprouve la nécessité de parler. C’est l’occasion d’alléger ce poids qu’il porte en lui depuis la période de folie destructrice qui l’a amené à la ruine.
- J’ai tout perdu au Casino.
- T’es vraiment fêlé, Henri, de vouloir m’épater avec des bobards pareils. Ou alors si c’est vrai, c’est que t’es encore plus fêlé ! Ah ! Je t’ai pas dit aussi. Odette, elle était pas contente, parce qu’elle m’avait surpris l’autre semaine en dessous dans la réserve avec la caissière. Tu la vois, Madeleine, elle est un peu forte.
- Quand on veut enfiler une barrique, c’est normal d’aller à la cave, elle a dit Odette. Du coup, c’est l’autre qui était vexée. Je me suis dit : Bon, comme ça on va peut-être plus en parler… Et toi alors, comment t’aurais gagné tant de fric ?
- Avec un copain on s’était engagé dans une affaire de bois en Côte d’Ivoire et après le patron nous a vendu l’affaire à crédit. Ca je peux dire que j’en ai ramassé des pépettes et j’ai touché un sacré paquet, quand j’ai revendu plus tard !
- Et t’as tout paumé ! C’est encore pire que de perdre sa femme ! Merde, mais les deux salauds y vont me piquer tout mon fric. C’est qu’elle a la signature à la banque, l’Odette !
- Mais non elle va revenir. Elle attendra que tu aies fini de faire la pelote pour te plaquer complètement en emmenant toute la galette !
- Dis donc, tu me charries ce coup-là. Pourtant laisser glisser soi-disant tout son fric au jeu, y’a pas de quoi pavoiser ! D’ailleurs, c’est des belles histoires à raconter, mais je vois pas comment on peut être assez con pour ça !
- Tu as raison, mais c’est ce qui m’est arrivé.
- Bon, tu vas me raconter tout ça en haut. L’heure qu’il est, t’auras qu’à coucher là.
Arrivé à l’appartement, Jean prépare une tisane, qu’il s’apprête à inonder de rhum.
- Finalement, tu vois la tisane, ça sera pas pour moi ce soir. D’être comme ça ici à imaginer, j’ai encore besoin d’une boisson sérieuse, dit-il en remplissant sa tasse de rhum à ras bord et en baillant.
Mais tu peux finir ton feuilleton parce que je suis pas près d’avoir sommeil.
- En rentrant d’Afrique, pour ne pas émietter le capital, j’avais décidé de chercher une grosse boîte commerciale à reprendre en métropole. Mais le temps passait et grignotait le magot à cause de l’inflation et des voyages pour voir des affaires ici ou là. On avait pris l’habitude de fréquenter les établissements de luxe. A l’occasion, s’il y avait une maison de jeux aux alentours je risquais quelque argent à la roulette.
- Et tu as commencé à perdre bêtement ce que t’avais tant eu de peine à le gagner.
- Non, il m’est arrivé de récupérer une petite somme et dans ce cas-là, je n’insistais pas, je ramassais la monnaie. Là où les choses ont commencé à se gâter, c’est à la suite de la dévaluation. Pour la première fois, j’ai commencé à paniquer. Heu…
- Non, non ! Continue, je ferme les yeux pour mieux suivre, mais ça m’intéresse, faut pas croire. Tiens, je m’en remets juste une petite lichette dans la tasse et tu peux y aller, je t’écoute.
- Comme je devais faire beaucoup de kilomètres pour continuer à chercher une boîte à reprendre, ma femme ne m’a pas suivi. Si elle avait été là…
- Bon, t’as dit qué y était pas !
- Un soir, je n’étais pas loin de Forges-les-Eaux. Je suis allé faire un tour dans la salle de jeux pour m’amuser comme d’habitude. La connerie, c’est qu’au bout d’une heure en rigolant j’avais raclé plus de deux briques.
- Deux briques en une heure ?
- Ben oui, ce n’était pas le Pérou ! Seulement avant de dormir, je me suis mis à gamberger. Ce fric, je n’en avais rien à faire. Mais si j’avais joué avec de grosses mises, en une soirée je me refaisais mon capital. Il suffisait de pas s’énerver en jouant, bien repérer les numéros qui sortaient le plus souvent, comme j’avais fait ce soir-là pour passer le temps. Infaillible ! Le matin, ma décision était prise. Comme j’avais à faire dans le Midi, je pousserai jusqu’à Monaco pour jouer dans un endroit sérieux.
Le pire, c’est que ça a marché ! En une nuit j’avais presque récupéré ce que j’avais abandonné en quelques mois à l’inflation et aux dépenses somptuaires. J’aurais dû déposer mes gains à la banque et fuir à jamais la roulette et le trente et quarante.
- Ouais, ouais…
- Seulement d’avoir vu s’entasser les plaques et d’avoir entendu les soupirs d’extase et d’envie des spectateurs agglutinés autour de la table pour admirer une telle chance, ça avait laissé des marques. Lorsque la bille allait s’arrêter pour multiplier mon tas de jetons, je me sentais en transe, mes battements s’intensifiaient jusqu’aux poignets et aux tempes et la sueur perlait au bord de mes cheveux. Je le sentais, j’étais envoûté !
Au cours de la soirée, une magnifique blonde s’était rapprochée. Sans parler, collée à la gauche de mon siège, elle m’inondait de son parfum et appuyait sa main au dossier et bientôt à mon épaule. Dernier commentaire de Jean, avant de lourds ronflements.
- Ben, mon salaud…
Henri doit alors aider son hôte à gagner sa chambre avec la bouteille de rhum.
- Pour bien dormir, faut encore que je me rince le gosier, je me sens un peu la bouche sèche…
Avant de s’endormir sur le canapé, Henri finit de visionner seul le film du sombre drame qui l’a amené à la ruine.
Au matin, Henri est réveillé par un bruit de portes et un pas dans le couloir. Mince, il a eu vite récupéré le camarade. Dans l’état où il était tout à l’heure !
- Tiens, tiens, mais c’est qu’il est bel homme notre client silencieux de la salle du du fond.
Henri, étonné et rassuré de se réveiller en forme après leur longue veille, saute du canapé vêtu de son seul slip, au moment où la belle Odette pousse la porte du séjour.
- Ah, c’est vous ! Le patron va être content !
- Laissez faire ce gros porc. Je viens de rentrer dans la chambre, il ne s’est même pas aperçu que j’allumais la lumière. Pas près de se réveiller. D’ailleurs il va m’entendre tout à l’heure, vous verriez la descente de lit !
- Attention ! C’est qu’il était remonté contre vous hier soir.
- Vous faites pas de souci. Je lui dirai que le Corse m’a emmené chez ma sœur en Normandie. Et puis c’est vrai, on a passé juste une nuit ensemble. Et ça, il n’a pas besoin ni même envie de le savoir.
- C’est qu’elle a du punch, la patronne !
- Allez, ne traînez pas là. Prenez vos affaires, vous ferez votre toilette et vous vous habillerez en bas. On va se faire un expresso !
Ayant saisi elle-même chemise, cravate et pantalon, elle pousse dans l’escalier Henri qui a rapidement collecté le reste de ses affaires. Ils déposent le tout sur une table à côté du bar. Ayant mis la machine à café en route, Odette s’approche, l’enserre à la taille et l’embrasse, juchée sur la pointe des pieds :
- Tu n’es pas bavard. Mais solide comme tu es, il y a mieux à faire qu’à parler. Comment tu as fait pour résister avec tout ce que vous avez dû picoler ?
- Pas moi, je suis au régime !
Lorsque est déclenché sur la banquette du fond, le concert de satisfaction qu’Odette a coutume d’entonner lors des grandes cérémonies, elle se demande pourquoi il parle de régime alors qu’il fait preuve d’une si belle santé.
21 bis Confession d’un joueur
O malchance ennemie
Qui me suit, ô rage !
Aux dés espoir, ce soir,
Si pour moi bien ils roulent ?
Contraire m’est la piste.
Adieu ! Adieu l’artiste !
La poisse a le dessus.
Le jeu n’ai-je connu
Que pour cette avanie.
De mes gains disparus,
Je cherche en vain la trace.
On a soufflé ma dame
Quand je pensais gagner.
Et seul dois faire face.
Me v’là échec et mat,
Sur le grand échiquier.
Hélas ! Je me souviens
Des jours, des jours anciens…
Vais-je à mon tour pleurer ?
Corneille et Paul Verlaine,
Ou bien vous Lamartine,
M’apprendrez-vous la rime,
Pour attirer mes yeux
Loin de l’enfer du jeu ?
22 Cercles
Dans le rail du sentier bordé d’odeurs sauvages,
J’arpente la pâture et les champs de gentianes
Où l’âme souffre en rond, saoulée de fleurs étranges.
Aux chaleurs du zénith rougissant l’épiderme,
Je m’abreuve à la source et dépose mon sac.
Et l’ombre me ramène aux rives des eaux calmes
Où ma quête éperdue ceinture encor le lac.
Sur la surface sombre, de silence immobile,
Interrogeant le ciel aux reflets rouge brique,
Une branche est levée…d’où tombe une brindille
Et l’espoir s’engloutit en ondes concentriques.
Emois et Sourires
Lorsque Colette avait cinq ans dans la classe de sa mère, Angèle Tournadre, à Lusclade au-dessus de Bonnal, ils étaient les deux meilleurs élèves. Elle avait appris à lire en quelques semaines dans la division enfantine. Henri Delpuech de deux ans son aîné était le premier du cours élémentaire dans toutes les matières, à l'exception du chant se souvient-elle.
C'était déjà son idole ! Un vrai garçon, le plus grand de la classe. Proprement, mais assez pauvrement habillé de vêtements souvent allongés ou rapiécés, Henri avait plus d'allure que les autres gars de son âge dont il dirigeait les jeux dans la cour. Au bout de l'année, il avait grimpé dans la classe des grands où elle l'avait rejoint deux ans plus tard. Il abordait la deuxième année du cours moyen, alors que Colette entrait au cours élémentaire deux. Le père Lacausse les citait toujours en exemple, car ils dominaient encore le lot l'un et l'autre à leur niveau.
A cette époque, Colette avait déjà vécu une grosse peine au sujet d’Henri. Un soir, ayant rejoint sa mère dans la classe où celle-ci corrigeait les cahiers après le départ des élèves, Colette avait dû lui demander un porte-plume pour faire ses devoirs, ayant oublié le sien dans la rainure de son pupitre. Sa mère, lui avait alors rappelé un important précepte :
Ma fille, tu sais que le bon ouvrier n’égare jamais ses outils. Va tout de suite demander à Monsieur Lacausse de te laisser entrer dans la classe pour aller rechercher ce porte-plume.
A sa requête, le maître avait fait un signe d’acquiescement. Il se trouvait en discussion avec la mère d'un petit élève qu'Henri avait bousculé en jouant dans la cour. Celle-ci avait entraîné le mari, pour appuyer ses doléances :
« ...une grosse bosse et que ça aurait pu être plus grave, tout ça à cause de ce grand costaud d'Henri qui pouvait pas faire attention aux petits !
- Quez oquel Onritou ? (Qui est-ce cet Henri ?) » avait voulu faire préciser le père.
- « Quo lo bastard do la Toinette qué l'obio zu dobont do so marrida obé lo Delpuech, (C’est le bâtard de Toinette qu’elle a eu avant de se marier avec Delpuech) »
Sur le point de ressortir, Colette avait reçu comme une gifle cette réplique sans nuance que Lacausse n'avait pas manqué de réprouver. Réfugiée tout droit dans les cabinets, elle était restée un long moment à se moucher et s'essuyer les yeux. Elle savait bien que le père d'Henri était très sévère avec lui, alors qu'il passait tout, disait-on, à la petite sœur. C'était sans doute pour cela, que la mère de Colette, très attentive aux problèmes de ses petits élèves, avait toujours semblé un peu plus affectueuse avec Henri. Et qu’elle continuait à aller lui parler de temps à autre, si elle l'apercevait un peu à l’écart à la sortie.
Colette avait bien entendu dire par des camarades que Delpuech n'était pas le père d'Henri pour de vrai. Mais si c’était un peu triste pour lui, en aucun cas elle n'imaginait que cela pût être un sujet de honte.
Par contre, l'entendre traité de bâtard devant le maître avec toute la charge d'infamie que renfermait ce mot, la révoltait comme la cruauté et l'injustice les plus extrêmes.
Jacques et son frère André étaient inséparables de Ludovic, le fils du directeur de l’école des garçons de Thiézac. Tous trois jouaient fréquemment dans une pièce inoccupée au fond du vaste appartement attribué à leur mère comme directrice de l’école des filles. Cette pièce se trouvait précisément au-dessus de l’entrée de la mairie sur la rue. Au milieu de leurs jeux, c’était un poste d’observation d’où ils pouvaient assister à bien des allées venues. Cela leur permettait des commentaires moqueurs et des rires qui n’étaient pas perceptibles des intéressés.
Un jour, ils avaient eu l’occasion d’assister à une scène dont la seule évocation par la suite ne manquait pas de les réjouir. Une vieille paysanne s’était arrêtée dans une posture figée devant le placard grillagé où l’on affichait les avis de la mairie. Elle s’attardait, bien campée sur ses deux jambes écartées, le nez sur quelque affiche jaunie qu’elle aurait sans doute eu le plus grand mal à déchiffrer. A leur grand émerveillement, bien que le temps fût au beau, un mince filet liquide s’était lentement écoulé dans le caniveau au-dessous d’elle, avant qu’elle ne reprît sa route.
C’était l’époque déjà lointaine des longs pantalons de lingerie féminine fendus de part en part et qui, à la campagne, n’étaient pas dépourvus de commodité.
L’année qui précéda l’entrée en sixième, Ludovic et Jacques allèrent à Murat pour accomplir leur confirmation, l’évêque ne devant officier dans leur paroisse que l’année suivante où ils seraient pensionnaires au lycée d’Aurillac.
La veille ils prirent le train puis le car, abreuvés de conseils, tant pour le voyage que pour la cérémonie. Hébergés par les grands-parents, ils se rendirent à l’église accompagnés de la grand-mère et de conseils et recommandations renouvelés.
Ivres de foi et de bonne volonté, les voilà parmi un groupe de jeunes autochtones ayant longuement répété les cantiques successivement chantés. La plupart leur étaient inconnus. Heureusement des paroles plus familières parvinrent enfin à leurs oreilles et ils entonnèrent à pleins poumons « Ave Marinella ! ». Contents de laisser enfin exploser leur ferveur, un moment contenue.
Hélas, cette Marinella, que Tino Rossi glorifiait sur les ondes, n’avait rien à voir avec la très sainte Marie Stella qu’il s’agissait d’honorer !
Un jeune prêtre vint rapidement leur taper sur l’épaule et leur susurra :
- Vous n’êtes pas dans le rythme, faites seulement les mouvements des lèvres !
Le play-back n’est donc pas né d’hier !
Avant l’entrée en sixième, la plupart des nouveaux lycéens avaient seulement tapé dans un ballon de football, mais les performances rugbystiques du Stade Aurillacois, l’Olympe du sport cantalien, étaient connues de tous. Mais peu d’entre eux avaient eu l’occasion d’assister à un match, pas plus que de manier ou simplement d’apercevoir un ballon ovale. Le rugby constituait pour eux une valeur mythique, assez mystérieuse et un peu effrayante et l’entrée en sixième était la promesse, autant que celle de l’apprentissage du latin, de pouvoir soulever un coin du voile d’Ovalie.
L’organisation de l’établissement n’avait pas varié depuis les origines et restait très centralisée, quasiment militaire. Pour les pensionnaires le lever, été comme hiver, était à six heures trente dans un dortoir sans chauffage. Tout comme les lavabos. La toilette était assez sommaire quand on pouvait se dérober à l’attention du surveillant. L’obligation de l’uniforme à boutons dorés et de la casquette à feuilles de laurier, également dorées, ne devait tomber en désuétude qu’au long des années de guerre où l’approvisionnement difficile ne permit plus de se les procurer.
Pour le sport la centralisation de l’autorité était à son maximum. Le Proviseur, qui ne manquait pas de se manifester lorsqu’en fin de saison les résultats les plus flatteurs venaient couronner leurs équipes, laissait toute latitude au Censeur, un colosse à la voix de stentor et au cou de taureau. Il avait pour le rugby une totale vénération. Lui-même déléguait le pouvoir absolu à un répétiteur surnommé Léon. Natif de Rodez, il portait un pantalon de golf et un béret, mais pas de menton. Avec un physique de fil de fer, Léon avait le pas sur les professeurs de gymnastique pour initier tous les lycéens au jeu de rugby, sport qu’il maîtrisait à la manière du Marquis de Cuevas pour la danse. Très simplement, la compétition était bannie du lycée pour tous les autres sports collectifs. Et la remise officielle des livres, des emplois du temps et de la liste des diverses fournitures, nécessaires au parcours scolaire, était accompagnée, de façon très directive, d’une collecte pour l’achat d’un ballon ovale pour chaque classe. Les cours goudronnées et gravillonnées étaient le premier champ de jeu des nouveaux élèves. Aussi, après quelques mois, lorsqu’ils étaient amenés à évoluer sur la pelouse, si le parcours se trouvait allongé pour amener le ballon dans l’en but, le sol était lui nettement plus clément aux coudes et aux genoux.

Léon ne ménageait pas sa collaboration pour arbitrer les matches entre sixième un et sixième deux, car il importait d’intégrer au plus vite les jeunes recrues et un discours très direct leur permettait immédiatement de situer l’échelle des valeurs :
- Vous savez le baské c’est pour les filles, le foootebal c’est pour les petits garçons, mais le rruby, c’est un jeu d’hhommes. !
Il en résultait l’émergence d’un certain nombre de bons ou de très bons joueurs. Mais le vedettariat était interdit :
- Alors ! Tu te prends pour une vedette, tu ne veux pas le passer le ballon. Moi, des vedettes comme toi, j’en fait trois ou quatre dans les vatères tous les matins !
M'amie,
J'ai fait pour vous ces petits vers.
Je n'en ai pas fait beaucoup, car ce n’est pas bien mon métier. Et je réclame pour eux votre indulgence.
Tu ne m'en voudras pas de t'avoir baptisée Héloïse. Je préfère de beaucoup Léna, mais j'ai dû sacrifier à la rime.
Bref je te livre le fruit d'une nuit d'insomnie :
Je suis à toi
Ce qu'est au chat,
La souris prise.
La nonchalance de Jacques, plus intéressé par le sport ou les lycéennes que par l’étude, n’avait pas échappé à l’attention de Grandguy, professeur d’histoire et géographie.
Il dit un jour à Jacques de son ton nasillard :
- Ce jeune homme m’a tout l’air de s’engager sur la pente savonneuse qui conduit à la fainéantise.
Cet historien perspicace, contrairement à certains collègues qui limitaient leur effort à lire leur cours de façon lénitive, savait personnifier son enseignement. Et intéresser les élèves à son propos, grâce à des méthodes souvent peu orthodoxes. Grandguy avait pour la chevalerie et l’époque féodale un attrait qu’il essayait de leur communiquer. On le disait de conviction royaliste. Soulignant la difficulté à se maintenir en selle avec une lourde armure, il simulait, baguette sous le bras, la charge du chevalier au combat, en trottinant sur l’estrade, tête haute et les épaules rejetées en arrière. Il ponctuait la démonstration d’un commentaire admiratif :
- C’étaient des gaillards, taillés en force !
La baguette lui était également utile pour matérialiser la rotation des astres. Ayant enfoncé du poing le fond de son chapeau de feutre, il installait cet astre solaire sur la fameuse baguette au milieu des travées au centre de la classe. Tandis qu’un élève la maintenait en faisant tourner le couvre-chef, un deuxième avait pour mission de faire le tour de la classe avec une balle mousse tendue à bout de bras. Il devait tenter de manœuvrer la petite sphère du bout des doigts pour faire tourner dans sa main la terre qu’elle figurait.
Par cette nuit orageuse de juillet, l’odeur des foins coupés pénètre par la fenêtre grande ouverte sur le pré voisin. Le fermier, fourbu d’une dure journée de fauche, s’abat dans un profond sommeil. Soudain, le repos troublé par quelque insecte bourdonnant, Antoine s’octroie une forte tape sur le visage pour éliminer l’importun.
Voilà que se déclenche en lui un monstrueux vacarme. Un marteau piqueur lui vrille le crâne et va lui broyer la cervelle. Il a propulsé dans son oreille un énorme papillon de nuit qui se trouve bloqué, mais arrive à mouvoir ses ailes à une cadence régulière et ininterrompue.
La délivrance intervient, avant qu’une inexorable folie n’ait achevé ses ravages, grâce au sang-froid de Marie, douée d’une habileté salvatrice et armée d’une miraculeuse pince à épiler à peine rouillée.
Tu as beau accrocher la médaille du patron des automobilistes au rétroviseur de ta tire, prudence ! C’est parfois Ganelon ce saint-là.
Odette a bien calculé son temps. Ce n’est pas une conductrice avertie. Elle est le plus souvent à côté de son mari dans leur belle DS. Mais Jules a dû faire un voyage rapide en train sur Paris pour ses affaires et Odette se rend seule à l’invitation des cousins.

La route n’est pas trop encombrée malgré les va-et-vient des touristes et Odette est plutôt en avance. Plus que six kilomètres !
Elle songe à remercier St Christophe qui l’a préservée de tout incident lors de ce trajet tortueux sur les routes de montagne. Elle va bientôt apercevoir sa statue dans la niche grillagée, le long du talus. Il protégera avec la meilleure attention son voyage de retour et glisser quelques pièces dans le tronc ne la ruinera pas.
Cette marque de piété lui procure le contentement d’une personne de bien, une fois le devoir accompli.
Hélas, elle a mal serré le frein à main dans la pente.
Sous les yeux horrifiés d’Odette, la DS finit sa course couchée dans le pré en contrebas !
Chaque mercredi soir, Colette prend le repas des pensionnaires au Bel Horizon de l'autre côté de la rue. C'est sa récréation avant de se remettre dans les préparations et les corrections. Elle n'a pas beaucoup d’échanges avec les habitués, juste un mot sur le temps parfois en passant près de leur table.
Elle s’amuse pourtant de cette cène vespérale, observant ses compagnons sans en avoir l’air.
Au centre de la salle, le père Martre, ceint d’une petite couronne de cheveux d'un blanc un peu filasse, fins et clairsemés. Elle résiste à la calvitie, mais n'altère pas la parfaite rotondité du visage à la peau rose et lisse comme un derrière de bébé. Le regard vif, en perpétuel mouvement avec un léger plissement des paupières, accompagne le sourire résident de ses lèvres minces qui lui tient lieu le plus souvent de conversation. Il est d'une grande discrétion. Et sans doute un peu sourd !
Joseph Martre accumule les années sans autre dommage apparent. On peut le voir par tous les temps, bâton en main et chaussures ferrées, arpenter sac au dos les montagnes voisines où quelque sommet l'accueille pour déjeuner, avant de redescendre du même pas régulier pour regagner son domicile avant la nuit. Il habite au-dessus de son ancien magasin de confection, dont il a cédé le fonds, dans un immeuble lui appartenant tout comme le bâtiment voisin qui abrite le Crédit Lyonnais. Il jouit de très confortables revenus.
Dans le salut que le père Joseph octroie à Colette en se soulevant de sa chaise, on sent que, sans phrase, il veut faire passer toute la considération qu'il lui accorde, ainsi que l'affectueux souvenir qu'il garde de ses parents.
Plus conventionnels sont les gestes de civilité qu'elle échange furtivement avec Thérèse Decayrou, la secrétaire comptable de Daval, le gros négociant en fromage, avec le caissier du Comptoir d'Escompte ou le directeur de la Caisse d'Epargne.
Ceux-là se tiennent le plus souvent immobiles, la tête droite derrière leur assiette, plate et inutile dans l'attente du service. Ils ne lui témoignent aucune sorte d'animosité ; tout simplement il y a pour eux dans la grande salle une habituée de plus. C'est du domaine de l'arithmétique qui pour ces solitaires a fini par comporter plus de repères que les considérations affectives.
Jules Lecoq est petit, mais se tient droit. A vingt cinq ans, un oncle fortuné l’a fait venir du pays, où il aidait ses parents dans l’exploitation d’une ferme en Auvergne. Rapidement dégrossi, habillé et formé au commerce de la limonade, il a pu seconder efficacement Tonton à la tête d’une grande brasserie parisienne.
Ayant plus tard recueilli l’affaire, Jules Lecoq l’a rapidement cédée pour réinvestir dans une importante propriété agricole en Brie d’où sa femme est originaire. Et, grâce à l’extension de la banlieue avoisinante, Jules a réussi à revendre par la suite ses hectares en mètres carrés pour une réalisation immobilière de prestige.
Cet homme pondéré, mais négociateur judicieux de par ses origines terriennes, a eu alors par extraordinaire un double coup de folie. A la suite de la vente de ses terres, bien informé et conseillé, il a, malgré le risque, réussi un coup de bourse avec une grande partie des importantes sommes recueillies. Grisé par ses possibilités financières encore accrues, il s’est alors lancé dans l’acquisition et la restauration d’un castelet ancien, que l’on dit d’époque, mais qui a subi des transformations au début du siècle. Edifice agrémenté d’un grand parc et situé en bordure d’une colline boisée à peu de distance du village.
Sous l’influence de l’architecte, au-delà des coûteuses réparations indispensables, il a réalisé divers aménagements de prestige. Sur l’arrière du bâtiment une vaste piscine chauffée a vu le jour au pied de la terrasse fastueusement éclairée, agrandie et revêtue de marbre.
Au vu des factures dépassant les estimations initiales, un vent de panique a ramené au galop Lecoq vers son excessive prudence naturelle. Malgré la préservation de l’essentiel de son pécule qui suffit à lui conserver des revenus de très haut niveau, l’aménagement d’un court de tennis, protégé à la vue par un rideau de peupliers, a été la première victime de la nouvelle austérité. Le vaste terrain de boules désert, résultant de l’interruption des travaux, surprend aujourd’hui le visiteur. Dans le même temps qu’il joue au châtelain, Jules Lecoq se laisse ainsi aller à certaines mesquineries pour limiter sa dépense. Cela le rassure sur la pérennité de sa situation financière, pourtant si peu menacée, mais témoigne d’un comportement un peu paradoxal.
Car, soucieux par ailleurs d’affirmer la position sociale qu’atteste son séjour, Jules Lecoq cherche à la conforter par des signes extérieurs d’élégance, tempérés de la discrétion seyant à une personne de qualité.
Très affable dans le premier contact, il est fort attentif à son équipage. Casquettes, foulards et tous accessoires portent une griffe prestigieuse. Habitué dès l’adolescence à monter à cru les lourds chevaux de la ferme familiale, il a longtemps fréquenté un manège pour acquérir une maîtrise plus académique de sa monture. Aussi ce coquelet a-t-il fière allure, coiffé de la bombe et badine en main, lors de sa promenade équestre matinale sur sa blanche monture.
Son ramage par contre n'est pas toujours de la qualité du plumage. N'ayant pu corriger son parler aussi parfaitement que sa monte, sa conversation s'émaille parfois de locutions peu orthodoxes. Mais il a la sagesse d'être peu disert et d'user pour s'exprimer d'une tonalité discrète. Ce qui laisse un doute sur la réalité de l'incorrection de langage que l'on a cru percevoir.
Chapitre III : Couleurs de Brie
32 Couleurs de Brie
Sœur de la Beauce
Ombre de Proust
Filles en fleur
Coquelicots
Chauds épis d’or.
Brins de muguet
Au bois d’Ozoir
Ombre de Proust
Côté Guermantes
Au vent de Brie
Les épis blonds.
Terre à moissons
Fleuves et mares
Reflets des eaux
Et frondaisons
Forêts châteaux
Chauds épis d’or.
Château de Champs
Fontainebleau
Blandy les Tours
Vaux le Vicomte
Au vent de Brie
Les épis blonds.
Couleurs de Brie
Brins de muguet
Filles en fleur
Forêts châteaux
Reflets des eaux
Chauds épis d’or.
château de vaux, photo françoise abalain
Début des années cinquante, Pontault-Combault, petite cité briarde, conserve une structure féodale sur le plan médical. Installé près de la gare de Combault, le docteur Dutilleul impose sa compétence et son autorité sur un large périmètre environnant. Relayé dans ses prérogatives par un personnel paramédical féminin dont l’allégeance lui est acquise de longue date. Outre la sage-femme et l’infirmière, les titulaires de la pharmacie et du cabinet dentaire sont des dames qui bénéficient des conseils et de la courtoisie, on n’ose dire de la protection, du grand praticien. Pendant vingt cinq ans, le consortium a refoulé avec succès toutes les tentatives concurrentes d’installation de jeunes praticiens.
A l’arrivée de Jacques, dentiste fraîchement diplômé, l’accroissement de la population justifie à l’évidence une plus grande offre de soins. La coïncidence fortuite de la création, à quelques jours d’intervalle, d’un nouveau cabinet médical permet d’unir les efforts de Jacques à ceux du nouvel arrivant pour résister aux forces centrifuges aussitôt apparues.
Dans ces circonstances, après un contact assez amical avec sa consœur chirurgien-dentiste, Jacques ajourne la visite protocolaire à Dutilleul. On lui fait vite savoir que cette démarche ne doit pas subir de retard. Jugeant suffisant d’avoir manifesté son peu d’empressement, Jacques prend par téléphone un rendez-vous qu’on lui consent à quelques jours de là. Pour onze heures précises.
Cinq minutes avant onze heures, Jacques foule l’allée de gravier blanc, gravit les marches du perron de l’impeccable demeure en pierres meulières, aux volets vert sombre, aux fenêtres à petits carreaux et aux soubassements d’un blanc immaculé. Tout comme les dessous de toit. La maison semble avoir été livrée de la veille à ses occupants. Bien qu’elle date d’un quart de siècle.
L’artisan-peintre attitré doit, à sa propre initiative dit-on, renouveler l’entretien. De façon à ce que la moindre salissure ou trace de vétusté soit aussitôt éliminée. Les feuilles d’automne peuvent mettre à mal les chéneaux et descentes également blancs. L’homme de l’art a pour mission de les lessiver et de les repeindre systématiquement chaque année aux premiers beaux jours.
Jacques est introduit, après interrogatoire d’identité, dans un salon bibliothèque assez sombre mais richement meublé. Ayant conservé son imperméable dont on lui a proposé sans insistance de le défaire, il le dispose sur ses genoux en s’asseyant sur le bord d’un fauteuil bergère, face à la porte, prêt à bondir pour saluer respectueusement l’arrivée du maître de ces lieux.
Il n’ose profiter de la majesté du décor, ni s’approcher des rayonnages pour s’intéresser aux titres des nombreux ouvrages. Trop soucieux de son exposé à venir et des réponses, plusieurs fois ressassées, en vue de faire face aux inévitables interrogations auxquelles il se destine à être soumis. La personne à blouse stricte et à cheveux blancs, qui remplit à la fois les rôles de femme de ménage, cuisinière et réceptionniste de sept heures chaque matin jusqu’à dix neuf heures environ, vient à deux reprises lui indiquer que le Docteur est navré de ne pouvoir se libérer aussi vite qu’il l’avait espéré.
A midi moins cinq très précises, la porte largement ouverte et aussitôt refermée derrière lui, laisse entrer un homme de taille tout juste moyenne, dans un costume gris, la chemise blanche ornée d’un nœud papillon sombre assorti à la pochette et dont les poignets laissent apparaître des boutons de manchette dorés. Les joues roses et luisantes, accordées à des mains potelées parfaitement soignées et à une petite rondeur au niveau de la ceinture, contribuent à lui donner un air affable et renseignent, ainsi que les cheveux rares mais bien plaqués et récemment lissés, de même que l’odeur d’un parfum viril fraîchement appliqué, sur le fait qu’il sort tout droit de sa salle de bain. Il paraît à Jacques que le grand praticien n’est pas fâché qu’il s’en rende compte.
- Alors, voilà notre jeune ami dentiste que j’ai dû faire attendre. Tenez, installez-vous confortablement par-là, dit-il en le repoussant vers un fauteuil de cuir bas et profond, cependant qu’il se campe lui-même sur une chaise voisine d’où il surpasse Jacques en altitude.
Mais que venez-vous donc faire ici ? Il fallait exercer en ville ! Savez- vous que dans ces bourgs, nos amis bricards meurent avec leurs vieux chicots. Enfin ! Vous le comprendrez rapidement par vous-même.
L’hôte pose quelques brèves questions et, ayant chaleureusement assuré Jacques de son soutien le plus actif, il le congédie sans plus tarder :
- Excusez-moi de ne rien vous offrir cette fois-ci, mais mon retard vous a déjà fait perdre beaucoup de temps.
A l’approche des fêtes de fin d’année, la création d’un Tiger’s Club réunissant les adhérents de deux localités en bordure de la nationale Paris-Nancy s’accompagne d’une grande cérémonie protocolaire à la mesure de l’événement. Pour se hisser à un certain niveau social, il est important de satisfaire à un minimum d’exigences.
En cette circonstance le smoking est obligatoire. Or, la quasi-totalité des nouveaux amis n’en possèdent pas. Dans l’attente d’adapter les garde-robes, c’est la ruée vers le Cor de Chasse, le célèbre loueur parisien. Grâce à une organisation remarquable, une escouade spécialisée se charge d’aller chercher les vêtements et de les redistribuer l’après midi précédant cette soirée historique.
L’horaire de distribution est scrupuleusement respecté et chacun, au retour de ses activités professionnelles, peut revêtir à temps son habit de lumière.
Hélas ! Un léger incident d’attribution intervient. La veste de Jacques lui est livrée avec le pantalon d’un autre aux jambes nettement plus courtes.
La difficulté de joindre les uns et les autres pour démêler l’imbroglio amène Jacques à se retrouver avec des bas-de-chausses à mi-mollet. Tandis qu’on lui signale dès le début de la cérémonie un camarade blotti dans une encoignure qui marche sur ses revers malgré l’insistance qu’il a observée à remonter le haut de son pantalon sous les aisselles.
Les deux amis gagnent discrètement les toilettes où l’échange peut avoir lieu.
Sous la protection de fidèles chargés de les protéger d’éventuels témoins, susceptibles d’interpréter la scène de façon malveillante.
35 Le côté de Guermantes
Où Marne coule en Seine
Le côté de Guermantes
Aux couleurs de la Brie
De peintres et poètes
Est le jardin fleuri.
Lorsque l’astre se lève
Au long de Marne et Seine
Ou sur les bords du Loing
Le côté de Guermantes
Au jour sourit.
Balade parisienne
L’ancien comté de Brie
A l’orient de Vincennes
Bien loin de Gottingen
Qui n’est séduit ?
Au bras de son amante
Le promeneur du soir
A l’entour de Guermantes
Savoure dans le noir
Sa rêverie.
Terrasse francilienne
Où Marne coule en Seine
Le côté de Guermantes
Aux couleurs de la Brie
De peintres et poètes
Est le jardin fleuri.
35 bis L’infante
Princesse Marie-Hedwige de Guermantes
Duc Basin de Guermantes
Duchesse Oriane de Guermantes,
Nobles en La Recherche
Par Marcel Proust chantés.
Infante Estelle de Guermantes, non apparentée.
Lors du mariage de Maxime, fils d’un industriel briard, l’assistance est nombreuse et le faste à la hauteur de la circonstance. Un parent du marié était intendant général de l’armée. Récemment décédé, on l’évoque toujours en parlant « du général ». Pour la cérémonie un ami du défunt, proche de la famille et lui-même général d’aviation, est invité.
Ce général, en tenue d’apparat pour l’occasion, a une particularité. Originaire du sud-ouest, il a conservé un accent très marqué qui étonne. Et qui, joint à une certaine rondeur, lui donne une allure joviale. Il précise rapidement que son ami, le général défunt, n’était pas un vrai général, mais seulement un intendant général, alors que lui, servant dans une unité combattante, a bien droit à la prestigieuse appellation de général.
Un léger incident prend également en défaut au cours de la soirée son apparente bonhomie. Fort de son prestige et dopé par les toasts et la bonne chère, il lutine hardiment une élégante convive, jusqu’à l’asseoir sur ses genoux au prétexte qu’il manque de sièges autour du buffet.
C’est l’époque où une revendication des plus néfastes à l’institution militaire agite les jeunes recrues du contingent. Qui vont jusqu’à prétendre vouloir s’organiser en une sorte de syndicat, les comités de soldats. Le mari de l’élégante, peu satisfait de la scène à laquelle il lui est donné d’assister, apostrophe le général :
- Que pensez-vous donc, mon général, de ces comités de soldats dont on parle tant à l’heure actuelle ?
Aussitôt le général, virant au rouge sombre, ouvre un large bec, se redresse vivement, laissant tomber sa proie qui manque de choir sur la moquette, et se lance dans une longue diatribe courroucée qui réjouit son interpellateur.
Lors de la première crise du pétrole en 1974, un conférencier éminent est reçu au Tiger’s Club local en la personne de Jean-Paul Lacaze, Président Directeur Général d’un laboratoire multinational. Il doit traiter des énergies de remplacement.
Se trouvant à table aux côtés de son épouse, Jacques demande à celle-ci avec humilité :
- Comment doit-on s’adresser à l’épouse d’un important P.D.G. ? Doit-on vous appeler Madame la Présidente, Madame la Directrice ou simplement ma Générale ?
- Oh rien de tout cela ! l’interrompt-elle. Nous devons savoir rester très discrètes auprès du grand homme. Nous n’avons droit à aucune appellation particulière, continue-t-elle, en élargissant le propos à ses congénères en charge d’un mari en vue.
- Alors si je comprends bien, on ne vous appelle pas, on vous siffle !
Echange qui, grâce à la qualité de l’interlocutrice, se termine dans un vaste éclat de rire communicatif alentour.
Le mari fait un exposé brillant sur les ressources diverses et infinies dont on dispose pour suppléer à ces importations massives d’hydrocarbures, devenues si préjudiciables à l’équilibre de nos échanges. Il conclut en disant que cette crise du pétrole n’en est pas vraiment une, plutôt un incident de parcours et finalement un challenge qui à terme peut s’avérer un aiguillon favorable, pour redonner un élan à la recherche.
Jacques s’astreint, comme souvent, à poser rapidement la première question pour lancer le débat :
- Vous voilà très optimiste, pourtant à force de puiser dans toutes ces belles ressources naturelles, quelles qu’elles soient, ne craignez-vous pas qu’un jour prochain elles ne viennent à s’épuiser ?
- Pas du tout ! D’ailleurs en cas de nécessité, on peut compter sur nos chimistes pour découvrir de nouvelles molécules à partir d’éléments encore inutilisés, ce qui constitue de phénoménales réserves potentielles.
Après une légère hésitation, Lacaze ajoute avec prémonition :
- En réalité, seuls deux éléments pourraient vraiment poser problème, l’air et l’eau.
Un éclat de rire salue ces propos qui soulignent tant l’inconscience naïve, dont peuvent parfois témoigner les esprits scientifiques les plus distingués, que l’irresponsabilité des leaders des grandes compagnies, soucieux des seuls dividendes de leurs actionnaires.
Il semble que les assistants aient finalement porté plus d’attention, qu’ils fussent amusés ou choqués, à la boutade adressée précédemment à l’épouse qu’au signal d’alarme pour l’avenir, que constituaient involontairement les propos du mari.
Dans certains milieux, il peut être préjudiciable de mettre en péril l’harmonie sociale de façade, alors que l’évocation de graves problèmes ne retient que peu l’attention, tant qu’ils ne troublent pas notablement la quiétude et les ordonnancements immédiats.
37 Châteaux de Brie
Pas de chambre du roi !
Ni chambre de la reine
Chez Madame Sans-Gène !
Mais un Club de lecture
Tapi dans la verdure.
Et à Pontault-Combault,
La mairie au château.
Pas de chambre du roi
Au parc de Bois la Croix,
Mais Castel Club y règne
Et beauté reste reine !
37 bis Hommage d’auteur
Du barrage de Bort, cité aux belles orgues.
Chaque année Val abrite une expo de peinture
Et chaque artiste peint l’image du château.
Au parc de Belle Croix rutile un château blanc.
En ses murs il abrite au sein de la verdure
Telle Iledefrançoise ou mâle Francilien
Amateurs éclairés d’art et littérature.
Invité en ces lieux par le Club de Lecture
Pour montrer ses romans ou quelqu’un de ses vers
N’est-il pas judicieux de lui rendre un hommage
En dédiant à son hôte une modeste page ?
A Férolles, entre Jacques et son voisin Claude, doux colosse à la longue chevelure de neige prolongée d’une abondante barbe tout aussi blanche d’où émerge, sous un front haut légèrement dégarni, un regard vif et bienveillant, une amicale connivence s’est rapidement établie. Artiste peintre, Claude évolue en société avec réserve et protégé par une philosophie personnelle élaborée. Doublée d’un humour toujours en éveil. Cependant qu’il dépense dans l’exercice du tir à l’arc son trop-plein d’énergie physique.
Lors d’un déjeuner des deux amis dans un restaurant de chaîne aux murs tapissés de chromos luisants destinés à la vente, un voisin de table interpelle Claude avec quelque grandiloquence à la fin du repas :
- Je pense, à votre tenue et à l’écoute involontaire de votre conversation, que vous êtes artiste peintre. Aussi souhaiterais-je que vous confirmiez mon opinion à mon ami. Pour moi, ces tableaux sont vraiment remarquables.
- S’ils vous plaisent, Monsieur, c’est qu’ils sont effectivement de qualité, lui est-il répondu avec la plus évidente civilité.
En une autre occasion, chez des amis communs, Jacques a pu s’amuser d’un mot très circonstancié de Claude. L’hôtesse Marie-Luce laisse son époux se débrouiller avec les subtilités culinaires. Elle a pour unique tâche de s’occuper du dessert. Pour éviter quelque erreur de confection, elle a fait l’acquisition de délicieux entremets, des citrons givrés, qu’elle a entreposés au congélateur. Sortis au tout dernier instant, ils atterrissent dans les assiettes sous la forme de blocs de glace impossibles à fragmenter.
Après s’être escrimé de la fourchette et du couteau, Claude abandonne la lutte. Ce que voyant, l’hôtesse s’exclame :
- Ah ! Vous n’aimez pas ? A quoi elle s’entend répondre :
- Mais si, Madame, j’adorre, c’est trrès rafraîchissant !
Par souci de rachat, la dame pense flatter Claude en lui demandant son avis au sujet d’une toile d’une facture des plus académiques. Cadeau du mari, elle représente le nu pulpeux d’une jeune femme alanguie, étendue sur un sofa. Les chairs rosées, parmi de somptueuses draperies, suscitent la concupiscence.
A la porte du boudoir dont ce tableau constitue l’ornement, Marie-Luce précise :
- Vous voyez que mon mari a fait une vraie folie pour nos dix ans de mariage ! N’est-ce pas que cette peinture est un hymne à la beauté ?
Bien qu’il se défende toujours de porter un jugement quelconque sur aucun de ses confrères, Claude ne peut s’empêcher de laisser affleurer la persistance d’une légère irritation qui le met en désaccord avec sa neutralité hautement proclamée vis-à-vis de ses congénères artistes peintres :
- Il est exact, qu’à une époque, ce genre de travail a pu connaître la faveur de certains.
Lorsque a lieu, en 1977 à la Galerie d’Art de la Place Beauvau à Paris, l’exposition des toiles de son ami Claude concernant Venise, Jacques fait paraître sur le bulletin du Tiger’s Club, sous le titre “ Visite à la galerie d’un ami ”, un texte qui bénéficie d’une connaissance de l’œuvre de Georges, liée aux longues conversations qu’ils ont eu en son atelier :
“ Si Venise la belle a d’immenses lagunes,
Des masques de velours, Des poignards, des palais… ”
La Venise exposée ici n’apparaît pas initialement comme la séduisante et inquiétante cité, évoquée naguère par le trouvère breton. La mélancolique douceur des blancs, ocrés ou bleutés, des gris pâles, à peine rehaussée ici ou là de quelques tonalités discrètes, toute l’apparente aversion pour la couleur de ces pastels en demi-teintes créent, comme le vide des surfaces, un décor d’irréel à cette grande fresque vénitienne contemporaine, parcourue des reflets d’une étonnante lumière.
Le fondu des tons, autant que la légèreté de la touche, ajoutent, par une simple esquisse des formes, à l’immatérialité présente du sujet perçu avec une délicate sensibilité de poète.
Pourtant, au-delà de cette atmosphère si subtilement imposée, apparaissent bientôt la manière et la maîtrise d’un art qui, s’il refuse de violer le regard sans prémices, n’en exprime pas moins sa plénitude. Quelques instants d’attention suffisent à soulever le voile de nostalgie, de pudeur et de poésie. Alors explosent à nos yeux dans leur discrétion même les noirs des personnages, les franges d’or des palais, les eaux sinistres d’un canal, cependant que le dessin stylisé transfigure un vol de pigeons en oiseaux de légende et que se précisent dans la facture, sous le flou des tons, une géométrie plus complexe, des lignes fuyantes, des angles, des figures, toute une architecture qui s’articule en une puissante composition. Voici resurgi le passé, belle et inquiétante Venise !
40 Au bois d’Ozoir
«Tout ça parc'qu'au bois d'Chaville, y avait du muguet… » (Cl. Rolland,P. Destailles)
Brin de muguet joue les coquettes
Dissimulant à nos regards
Sous les ramées blanches clochettes.
A toi d’les trouver.
Au bois d’Ozoir allant à deux
Pour y cueillir le blanc muguet,
Souviens-toi de Pierre Destailles
Quand vous serez sous les branchages
Bien dissimulés.
En mai, fais ce qu’il te plaît
Conseillait l’ami Destailles.
Quand il allait à Chaville
Comme toi au mois de mai
Cueillir le muguet.
aquarelle jean lacalmontie
Aux fourrés du bois d’Ozoir,
Si la gente demoiselle
Dissimule à ton regard
Ses trésors sous les dentelles
A toi d’t’y retrouver.
Cueille, cueille si m’en crois
Cueille donc dès aujourd’hui
Les clochettes de la vie
Quand la sève monte aux bois
Du beau mois de mai.
Lorsque viendra ton automne,
En novembre au bois d’Ozoir,
Il s’ra temps au vent du soir
D’admirer les feuilles mortes
En leurs folles farandoles.
41 La fermière de Roissy-en-Brie
Les doux vents de la plaine ondant les épis blonds,
Coquelicots, fruits mûrs aux rouges triomphants,
Tous ces scintillements de l’aube au firmament !
Et les purs flamboiements
42 Nostalgie
Qu’on boit sous les tonnelles
Du côté du côté de Nogent»
Que reste-t-il des soirs de fête
Je me souviens de nos vingt ans
Quand revient le printemps
Quand les filles sont belles
Ah le petit vin blanc
Je me souviens de nos guinguettes
Que reste-t-il de nos vingt ans
Et l’on dansait et nous dansions
Aux accords de l’accordéon
Du côté du côté de Nogent
Que reste-t-il des soirs de fête
Que reste-t-il de nos vingt ans
Les gaies baignades dans la Marne
Et les fritures de goujons
Ah le petit vin blanc
Je me souviens de nos guinguettes
Je me souviens de nos vingt ans
L’eau de la Marne était claire
Et les rives sont en béton
Du côté du côté de Nogent
Te souviens-tu des soirs de fête
Que reste-t-il de nos printemps
43 Le pont de Nogent
« Sous le pont Mirabeau… »
Et s’use le temps.
Montrez-moi votre carte grise
Aussi votre permis, f’you please.
Où sont les routes d’antan ?
Sous le pont de Nogent l’eau coulait pure
Voici longtemps.
Et la police était moins dure
Aux heureux chauffeurs de voiture :
Gare à la prochaine infraction !
O temps, ô temps heureux de ma Mathis
Et des vingt ans.
Elle avait bien quelques caprices
Mais elle aussi avait vingt ans.
Où sont les bougies d’antan ?
On ne connaît que rarement les pannes
De notre temps.
Mais partout la route était fluide
Et aisé le stationnement.
On piqueniquait sous les platanes.
Sur le pont de Nogent l’auto s’enlise
Et s’use le temps.
Montrez-moi votre carte grise
Aussi votre permis, f’you please.
Où sont les tractions d’antan ?Interlude
Avec le chapitre Hier, aujourd’hui et demain qui va suivre, hier est évoqué à travers le souvenir d’événements douloureux, mais aussi plus légers, ayant pu jalonner mon parcours.
Malgré mes nouveaux dons de voyance, mon intention n’est pas de jouer les madame Soleil pour dévoiler l’avenir en parlant de demain.
Mes pouvoirs, essentiellement du domaine littéraire, ne me permettent pas, il est vrai, de discerner clairement tous les éléments du triste sort qui menace notre pauvre humanité au cours des années prochaines ou un peu plus lointaines.
Pour envisager le futur, il semble légitime de réfléchir sur notre commune destinée au travers des évènements du présent. En dépit de l’émotion, de la nostalgie ou de la peine que peuvent susciter les pages empreintes du passé, la différence de ton pour parler de l’avenir tend à mettre en lumière la rapidité de la néfaste évolution récente de nos existences, en l’espace de peu d’années. Les graves inquiétudes qui nous habitent quant à notre devenir et celui de nos descendants expliquent la rudesse du langage ou des sentiments exprimés ci-après.
Mais si tu as peur des mots, ami lecteur, passe ton chemin. Il pourra paraître opportun d’éloigner en particulier de ces pages les enfants en bas âge ou les adultes victimes de troubles cardio-vasculaires mal maîtrisés.
Les Fantaisies, Exercices de style, Hédonisme qui suivront devraient être les bienvenus pour permettre de retrouver un certain sourire, voire le rire qui devrait demeurer le propre de l’homme et sa bouée de survie parmi les vicissitudes d’aujourd’hui ou de demain.
Chapitre IV : Hier, aujourd'hui et demain
Nostalgie
Lorsque remonte au plus loin son souvenir, Jacques se remémore la douceur initiale du cocon familial.
Parmi les brumes épaisses du temps longuement écoulé, de plus clairs effluves lui restituent un peu de cet univers ancien, surmonté d’une voûte céleste peuplée d’êtres merveilleux : Père Noël, ange gardien et autre petit Jésus.
Est-ce là un souvenir réel ?
Ou la pose jaunie des quatre enfants, encadrée du même bois sombre que le buffet Henri II de la salle à manger de la maison familiale, a-t-elle peu à peu imprimé en lui sa chaude ambiance qui se superpose à la réalité d’alors, à jamais évanouie ?
De fait, l’évocation de l’époque de sa petite enfance passe invariablement dans l’esprit de Jacques par le relais de ce portrait de famille.

Le benjamin aux boucles claires, guêtré et gainé jusqu’au col de chaude laine blanche, est soutenu de la main sur son haut tabouret par Emile, l’aîné plus âgé de cinq ans, cheveux minutieusement répartis d’une raie rectiligne, élégamment campé dans son costume, veste croisée, pantalon court et chaussettes hautes.
Juché sur le dossier d’un canapé et fier de son équilibre, André le troisième du lot n’a pas besoin pour se maintenir, lui, de l’aide de sa grande sœur Yvette sagement assise et fleurie à son côté.
Une image animée de son père revient parfois aux yeux de Jacques. Cette image, il l’a depuis toujours gardée en lui et elle lui reste un témoignage plus précieux que tous les portraits encadrés et figés qui tapissent les murs de chaque pièce de la maison familiale. Il le revoit avec netteté en train d’aller et venir sur la place qui servait de cour de récréation près de la fontaine, en chapeau, les mains derrière le dos, surveillant les grands avant l’étude. Revenu de la classe enfantine, Jacques l’observait sur la vitre d’une fenêtre ouverte de l’appartement, fenêtre qu’il manœuvrait pour garder plus longtemps l’image de son père à sa vue.
Cette image reflétée, trésor dérisoire, reste pourtant comme un témoignage essentiel de la réalité de l’existence passée de ce père disparu et a souvent un peu atténué depuis les débuts la douleur, le vide de son absence. Ce vide, il se souvient de l’avoir, depuis toujours, éprouvé de façon physique, à la manière du vertige auquel il est sujet en montagne.
C’est dans une autre école que sa mère, fuyant les souvenirs du proche passé incandescent, s’était installée avec sa chère petite tribu. Et la vie était repartie. Mais avec un voile, voile de crêpe, tombant du chapeau noir de sa mère le dimanche, qui masquait « les noirs sillons par où l’on pleure » qu’elle avait sous les yeux. Mais avec de larges brassards noirs qui durant des années entouraient leurs manches, les désignant matériellement à la commisération collective.
Ils redoutaient les visites dans la famille ou aux amis et relations. Finalement ils se sentaient plus à l’aise dans leur nouveau séjour que lors des retours vers le berceau familial où, surtout dans les débuts, chacun y allait de ses pleurs. Plus lointains d’ailleurs étaient les liens, plus étaient bruyantes les démonstrations :
- Ah, les pauvres petits orphelins !
Et une petite tape amicale derrière la tête précédait invariablement une offre généreuse :
- Tenez, prenez donc un bonbon ! Ils ont bien besoin d’être un peu gâtés ces pauvres petits !
45 bis Pâleur
Résonne
Le glas
Résonne
La cloche
Ma mère
En noir
Est blanche
Mon père
Repose
Dans le linceul gris
En noir
Ma mère
Est blanche
Le glas
Résonne
La cloche
Résonne
Le glas.
Tout gamin, Jacques avait déjà l’amour du dictionnaire. C’est-à-dire du Petit Larousse Illustré.
Outre les timides informations goulûment glanées sur la reproduction des Vertébrés, il confortait son orthographe et quelques connaissances générales, grâce à l’exemplaire maternel du précieux volume. Jusqu’au jour béni où, par l’addition de petites étrennes, il réussit à en acheter un lui-même. Cela lui avait valu les louanges publiques du maître d’école.
A la suite de nouvelles acquisitions ou d’héritages successifs, la plupart des pièces de sa demeure recèlent aujourd’hui au moins un de ces indispensables répertoires. Leur état de délabrement est fonction de leur ancienneté ou de leur mode d’utilisation. Le plus outragé réside dans un tiroir de sa table de chevet d’où il l’extrait lors de lectures ou de recherches pour les grilles de mots croisés, au coucher et au cours d’insomnies.
Parmi d’autres, échus à l’occasion de modestes partages familiaux, Jacques affectionne particulièrement un Dictionnaire Illustré des mots et des choses, Larive et Fleury, 1897.
Son habitude de vérifier dans le dictionnaire le sens général des mots et leur juste graphie persiste pour lui avec bonheur.
Ainsi féru à sa grande honte de propositions lexicales élémentaires, Jacques avoue sans vergogne qu’il n’hésite pas aujourd’hui encore, dans une démarche très primaire il faut bien l’avouer, à s’informer auprès des ouvrages de vulgarisation que sont les dictionnaires, de la définition sommaire qu’ils proposent de savants concepts philosophiques, politiques, sociaux ou religieux.
Jeanne Vallet était une ancienne institutrice laïque issue de l’Ecole Normale, créée peu d’années auparavant. C’est dire si elle avait une foi ardente dans sa fonction éducative. La foi religieuse ne l’avait pas quittée pour autant. Le dimanche, on la voyait assidûment au premier rang à la grand-messe, agenouillée sur son prie-Dieu sur lequel brillait la plaque de cuivre portant son nom. Par chance, du fait de l’absence d’école religieuse dans la commune, la guerre scolaire ne semblait nullement à craindre. On se raconte encore pourtant dans le village, avec un sourire mêlé de respect, une circonstance où Jeanne, peu avant sa retraite, avait fait la preuve éclatante de son caractère.
En ce début novembre, Jeanne Vallet serait mieux dans son lit avec la forte grippe qu’elle traîne depuis deux jours. Mais c’est le premier dimanche où le nouvel abbé, Laurent Dutheil, va officier. Jeanne se fait un devoir d’être présente.
Pour conquérir ses nouvelles ouailles, l’abbé a préparé un long prône, argumenté de toutes les notions inculquées au Séminaire. Il se doit d’en abreuver le troupeau. Il sait combien le chemin du Ciel est semé d’embûches. Dès le plus jeune âge, il est important d’acquérir une pieuse éducation. Se garder surtout des germes de subversion que dispense l’Ecole Publique, animée des suppôts de Satan.
Toute cette littérature se déverse du haut de la chaire au-dessus de la tête de la pauvre Jeanne vers laquelle tous les regards convergent. Accablée de fièvre et de rage impuissante, elle résiste jusqu’à la fin de la messe où on la voit disparaître aussi vite que le lui permet son état de santé.
Confiante dans les vieilles recettes, sitôt chez elle Jeanne se confectionne un grand bol de grog, sans oublier de doubler la dose de rhum. L’ayant avalé brûlant, la voilà ragaillardie, pour reprendre son chemin en sens inverse, la tête haute.
Elle arrive promptement à la cure où le jeunot vient tout juste d’enlever son surplis, conscient de n’avoir pas failli à sa haute mission.
C’est à son tour d’entendre le sermon sans pouvoir le commenter. Il est d’ailleurs très attentif, car Jeanne, généreuse, lui fournit le texte de sa deuxième oraison.
Comme il apprend vite et qu’il possède une bonne mémoire, Jeanne rétablie savoure d’entendre le dimanche suivant, sous la chaire, ses propres paroles dans la bouche de l’abbé Dutheil, défaisant l’écheveau malencontreusement tissé.
La religion de son enfance n’a jamais enthousiasmé Jacques. Cependant l’intolérance affichée de certains curés d’antan ne lui apparaît pas toujours plus condamnable que la fausse tolérance de certains moines d’aujourd’hui.
Autrefois, les curés n’étaient pas tous très pugnaces. Il y avait bien un sinistre abbé qui animait à Aurillac une triste feuille de choux largement diffusée dans tout le diocèse. Venait à l’esprit en le voyant le célèbre quatrain de Prévert dans Paroles :
Sur la neige blanche,
C’est triste à voir,
Même le dimanche. »Mais certains prêtres étaient plus conviviaux, voire plus pittoresques.
Jacques s’amusait au Lycée des récits de camarades de Riom-ès-Montagnes qui étaient intarissables sur les performances de Peschaud, curé d’un village voisin.
Les jeunes admiraient que le saint homme prît, avec les préceptes qu’il était censé promouvoir, toutes les libertés qu’il jugeait utile de défendre pour son parfait épanouissement personnel, au sein de la rigide institution qu’il avait rejointe à l’adolescence par quelque énigmatique cheminement.
Chacun connaissait maintes circonstances où le plaisant prélat avait fait montre, sous quelque influence occulte sans nul doute, d’un humour ou d’une franche gaieté peu habituels sous l’habit noir.
Les adolescents, en se rendant chez la Marina qui coupaient les cheveux aux hommes de l’endroit, entonnaient volontiers un gentil sixain aux allures de comptine enfantine dont on disait, avec quelque apparence de raison, Peschaud être l’auteur :
Coupe-moi les cheveux de ci, de là !
Coupe-moi les poils du haut en bas !
Mais ! Marina ! Marina !
Ne descends pas trop bas,
Sinon, tu ne remonterais pas !
49 Anniversaire fraternel
Seuls ces deux vers d’une poésie ancienne sont depuis toujours restés dans la mémoire de Jacques. Il n’en connait plus l’auteur. Mais c’est le souvenir de leurs jeux d’enfants qu’ils évoquent à jamais pour lui.
Est-ce si loin déjà ?
O comme nous courions
Quand nous jouions, enfants
O comme nous courions.
Il fallait voir devant
Confrontés au trépas.
Oui, c’est bien loin déjà.
O comme nous riions,
Fiers et gais jeunes pères !
Ce dernier réveillon.
Notre cinquième frère,
Lui non plus n’est plus là.
La peine est toujours là.
Ensemble, face au sort
Il fallait voir devant,
Sans jérémiades quand
La mort, la mort encore
Si durement frappa.
Voici cinq ans déjà,
Nous étions rassemblés
Bien au chaud en famille.
"- Je suis un peu grippé."
Son dernier coup de fil
Du lointain Canada.
Nous sommes là, mon frère !
En la gaie réunion
De ton anniversaire.
Et quand nous sommes là
Nos joyeux compagnons,
Avec nous, sont tous là.
Rire, boire et manger
Rire, boire et chanter
Rire, faire les fous
Ensemble leur devons,
Tout comme après nous tous,
Les nôtres le devront.
Interrogations et angoisses
50 Ire de mai
Suite à la révélation des sévices dans les prisons américaines en Irak
L’homme est un loup pour l’homme ?
Bien pire qu’un chacal en vérité !
L’imagination de l’homme est sans borne,
Dans le raffinement de l’horreur.
L’homme invente
Les soldats de la démocratie
Gardiens des prisons de tortures,
Les clichés numériques
Pour immortaliser les sévices,
Les croix gammées sur les tombes
Dont l’odieux perpétue la hantise des fours crématoires.
Le chacal, le vampire tuent par instinct
Et par nécessité alimentaire.
L’homme invente
Le goulag,
Le viol organisé, les lapidations,
La cave Dutroux,
La drogue,
L’endoctrinement,
Les carnages intégristes,
Le terrorisme barbare, aveugle et imbécile,
Les supplices chinois,
La révolution « culturelle »,
L’esclavage,
Les génocides du Cambodge, du Rwanda,
D’Arménie, d’hier et de toujours,
Les Sabra et Chatila,
Le meurtre de Rabin
Et de Martin Luther King,
Les busheries pétrolifères au nom de la Bible
Et autres St Barthélemy,
La famine et les stock-options,
La bombe à fragmentation,
Et l’antipersonnelle,
L’arme atomique, chimique, bactériologique…
Assassin de la nature,
L’homme enfante la pollution de l’univers,
Négation du proche avenir,
Met la poule en batterie,
Rend la vache carnivore et alcoolique,
Asservit l’ensemble du règne animal,
Pour le mettre en broche et en panse.
Ayant éradiqué la lèpre, la peste et le choléra
Des seuls pays civilisés
Où les labos peuvent assurer leurs dividendes,
Il bénéficie, bonté divine,
Du sida.
Le rire est le propre de l’homme ?
Propre dites-vous ?
Né dans les cris et le sang,
Emballé d’un gluant placenta,
Créature divine, dit-on ?
A terme pourtant,
La bête humaine finit par devenir ce qu’elle est,
Un tas de viande,
Avariée à la fin de l’aventure,
Avec ses issues (1),
Paquet de pisse et de merde,
L’homme se perpétue en tas d’os !
Au Panthéon ou sans sépulture.
N’est-elle pas suffisamment
Absurde ?
Faut-il ajouter tant de barbarie
A la « condition humaine » ?
(1) Abats et viscères d’animaux : issues du cerf offertes à la meute après la chasse à courre.
51 Rude époque
Si tu perds ton job,
Tu peux crever de faim,
Même chez les rupins.
Si tu te promènes,
Fais gaffe tout de même.
Pour New York ou pour London
Délaisse l’avion.
Tout comme pour Oslo
N’ fais pas le rigolo
Enfourche ton vélo
Tu tomberas de moins haut.
Gare aux tours infernales
Des grandes capitales
Les villes en bidons
N’attirent pas l’avion.
Vois les latinos
T’auras de la bonne coke ;
Ca n’est pas du toc
Chez les bons guérilleros.
« Si tu vas à Rio,
N’oublie pas de monter là-haut… »
Car en bas, caramba !
Parmi les favellas
dessin de Pesso
O padre mio
Les jeunes pistoleros
Risquent de trouer ta peau
Pour quelques pesos.
Au fond de l’Afrique
Si jamais tu croques
La jolie moukère
Bénie par le saint-Père,
La jeune beauté
De couleur café
Sans capote t’filera l’sida
Tu seras chocolat.
Dans les îles sous l’arbre à pain,
Aux branches regarde bien
Si les tsunamis macabres
N’ont pas pendu de cadavres ?
Si tu te sens un peu seulabre
Lors d’un voyage à Sion
Evite les lamentations
Et le parpaing, tombé du mur sans palabres.
Pour franchir la rue de Gaza
Crois-moi, fais fissa
Entre les tanks de Tsahal
Et leurs balles !
En Irak ! Tac tac, les gars de Bush !
Les copains de Laden t’élargissent la bouche !
Tous te zigouillent volontiers
Pour instaurer la paix.
Face au nouvel assaut des religions, quand Bush et les terroristes massacrent à tout va, Bible et Coran en main, Jacques tient à ne pas abdiquer son agnosticisme.
Pour Jacques, la religion propose une explication, une philosophie toute prête, à l’usage de tout individu. C’est du prêt à porter, aux yeux de Jacques.
Et les enseignes ne manquent pas !
La vie se charge, elle, à l’occasion de vous procurer une philosophie personnelle taillée sur mesure.
Lui-même durement touché par le sort, Jacques songe souvent au terrible destin de sa grand-mère. L’aïeule avait vécu de longues années après avoir vu successivement disparaître deux enfants en bas âge, son mari victime de la grippe espagnole et ses deux derniers enfants à l’âge adulte. Durant des années d’intense pratique religieuse, elle acceptait le sort par résignation et sentiment de culpabilité !
Après la disparition de son dernier fils, libérée de toute croyance surnaturelle, elle était parvenue, par elle-même et sa propre souffrance, au plus grand détachement.
L’avantage de cette philosophie personnelle, si durement acquise, c’est que l’on se fabrique son costume à soi. Les proches peuvent le trouver ou ne pas le trouver seyant. Et avoir ou ne pas avoir envie de l’imiter.
Aux yeux de Jacques, certains grands mystiques, qui ont accédé à une sorte de sérénité humaine que peuvent rencontrer de plus humbles hors même la religion, n’ont pas su échapper à la tentation de se lancer à partir de là dans la confection industrielle d’une tunique universelle de morale et de foi à répandre alentour.
Confection industrielle qui les amène généralement, tôt ou tard, eux ou leurs disciples, à massacrer les gens pour conquérir le marché et écouler le produit !
53 Civilisation
Qui en crève,
Nous continuons pétaradant
A sillonner le macadam.
Inattentifs à toutes les espèces
Qui disparaissent,
Nous tiraillons tous azimuts
Palombes et tourterelles
Et nous frétons des caravelles
Pour dépeupler les océans,
De mazout gluants.
Aveugles aux monstrueuses famines,
Dont tant crèvent,
Nous continuons ventripotents
A nous gaver benoîtement.
Ignorants de nos lettres, de notre art,
Notre culture,
Nous courons chez les Aztèques
En brûlant du kérosène
Pour montrer notre binette
Photochée en numérique
Vénérant Tezcatlipota !
Indifférents à notre terre
Qui en crève,
Nous continuons pétaradant
A sillonner le macadam.
Malgré le poids exercé par la tradition religieuse en Occident et ses dérives bushistes ou autres, pour Jacques il n’est pas douteux que l’idée religieuse y est aujourd’hui largement concurrencée par de nouvelles valeurs. Elles sont loin d’être toujours positives, telles la sacralisation de la réussite financière et de la notoriété médiatique qui se confortent mutuellement.
La soif de notoriété aujourd’hui ne saurait être que médiatique.
Pierre Bourdieu dans Sur la télévision souligne que le « bon historien » tend à devenir non pas celui reconnu par ses pairs mais « l’historien de télévision ». Il dénonce les « palmarès » médiatiques qui mettent côte à côte « Claude Lévi-Strauss et Bernard-Henri Lévy, c’est-à-dire une valeur indiscutée et une valeur indiscutablement discutable… ».
Du fait que l’image sanctifiée, idéalisée, surmultipliée est le moteur incontournable de la manne financière, elle engendre la pollution par l’argent.
Il semblerait naïf de découvrir que le sport ou le show-biz, comme le monde politique sont confrontés à ces dérives. Sans parler évidemment de l’économie et des milieux financiers en général, ce qui amènerait bien loin.
Quels domaines de la vie sociale en sont-ils, hélas, aujourd’hui protégés ?
L’autre qui savait si bien cuisiner ! Le malheureux se supprime… La marée était bien arrivée. Il pouvait régaler ses clients avec tout son art. Mais en plus de surveiller ses fourneaux, la gloire culinaire demande d’investir. De construire un palace luxueux et un empire financier. Qui vacillerait, dit-on, si, sous la moindre brise, la note de l’établissement dans les guides gastronomiques venait à reculer légèrement !
Le fric ! Le pouvoir ! La gloire !
Quand tous les hommes… Et les dames… Quand admettrons-nous ? Nous tous ! Que, face aux hochets de la vie, nous ne sommes que des pantins. Des cons en somme, de pauvres cons, pense ce con de Jacques !
"L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature…" Plus élégant que Jacques dans l’expression, Blaise Pascal, le génial auvergnat précurseur de l’informatique ! Mais au fond il voulait dire la même chose. Chacun de nous n’est pas grand-chose.
Et si l’on s’en persuadait enfin ?
Alors peut-être ? A partir de cette constatation…
La fraternité ?
La solidarité dans l’adversité ?
Savoir qu’on est con. Aussi con que les autres ! Là est la base. Ne jamais l’oublier. Se serrer les coudes et se respecter entre cons dérisoires !
Mais aussi communier avec tous, êtres et choses, chevaux, arbres, oiseaux. Et l’air et l’eau, ciel et mer et l’immuable voûte étoilée, qui tout comme nous, provisoires humains, sont l’univers, rêve Jacques l’écolo.
55 Cadre quadra, animal humain numérisé
En la prime jeunesse
En la nouvelle ardeur
De l’aube quotidienne
Quand le corps se libère
A l’heure matinale 1
En sa belle vigueur
Bel animal humain
Notre cadre quadra
Gonflé de sève printanière
Se vêt.
Bardé de ses portables
Hyper numérisé
Ayant baisé le front
D’épouse et des mouflets
Il sort le bmw
Au joyeux cliquetis
D’eau vive dans les prés
De vacance enfantine
Embarras du trafic
J’enclenche mon dernier
Cd.
Quatre-quatre garé
Négligeant l’ascenseur
Pour training matinal
Le fier cadre quadra
Avale quatre à quatre
L’escalier des bureaux
Qu’emprunte aussi le boss
Salue dicte répond
A son client nippon
Et court jusqu’à la pause
Café.
Pour le prochain week-end
On va organiser
Un brillant séminaire
Aux gentes secrétaires
Ce havre des stressés
Tu lui en as parlé ?
Ce matin ! C'est OK
Mais pas la Normandie
Sa femme est à Deauville
Tu retiens Rambouillet
Ollé !
Au départ constaté
De son grand pdg
Notre cadre quadra
Emprunte l'ascenseur
Reprend le bmw
Embarras du trafic
A l'heure vespérale
Ayant baisé au front
Toute la maisonnée
Le quadra cadre se
Dévêt.
1 variante : à l'heure défécale
56 Dispendieuse sénescence
Du pauvre mammifère humain
Au fil du temps beaucoup plus comptent
Lourds débits que gains d’exception.
« Antres, je me suis vu chez vous
Avoir, jadis, verts les genoux,
Le corps habile et la main bonne… »
Las ! La toison clairsème
Las ! La vue s’amoindrit
Las ! L’ouïe est incertaine
Une à une, tombent les dents
Comme feuilles d’automne.
Sévit l’arthrose
Et la thrombose…
Mais grâce à Science, Technique et Argent
L’humain âgé, civilisé et bien friqué
Bénéficie, oui, des implants
Capillaires, dentaires,
Pour la femelle mammaires.
Acoustique numériseé,
Visuellement afflelouté
Et retendu, médicamenté et greffé
Le riche humain sénilisant
Meuble ainsi tout son temps
A consulter, être massé, examiné,
Check-upisé, appareillé et opéré.
Avant de dispendieux mouroirs
Où à la lueur des derniers neurones
Restés valides,
En moderne Pascal, le vieux refabriqué
Pourra conclure :
« L’homme n’est qu’un robot
Un robot dépensant ! »
57 entre vie et trépas
premiers pas triomphants
câlins jeux et bonbons
télé
amours fous et fous rires
entraînement sportif
premières libations
acné
rires gras de l’été
excès alimentaires
et grosses cylindrées
tabac
souvenirs ressassés
déplacements poussifs
régime intubation
hélas
testament et notaire
couronne enterrement
spectacle inhumation
déjà
57(bis) entre vie et trépas
hécatombes, famines
malaria et sida
Là-bas
58 L’avenir
En l’ignorance du lendemain,
La mort est l’avenir de l’homme.
Tu crois au ciel, tu n’y crois pas ?
La belle affaire,
En l’inconnu d’un au-delà !
Notre destin n’existe pas.
Quand l’avenir mène au trépas,
Il mérite l’indifférence.
Le souvenir sans le regret
Et l’idéal sans l’illusion !
Foin du fol espoir et des larmes !
Car, pour chacun, petit ou grand,
Grain de sable sur la grand’plage,
L’horizon s’arrête au prochain virage.
Méfiant en la foi et ses guerres,
Tracer son propre itinéraire,
Suivre sa voie.
Chapitre V : Fantaisies
Sur un air de guitare
59 Mistress Laura
Des longs cheveux de Laura.
Son oncle Albert l’appela Miss Tresses
Qui devint Mistress Laura.
Depuis le temps que n’a plus de tresses
Notre petite Laura,
Voyez, bonnes gens, grande tristesse
De pauvre Mistress Laura.
sculpture corinne joachim
Jamais ne s’est consolée Laura
D’être ainsi nommée Mistress,
Car tous la prétendaient leur maîtresse,
La pure et sage Laura.
Entra au couvent en grande liesse,
Fuyant à jamais Mistress,
Afin que fut par tous reconnue
De sœur Laura la vertu.
60 "O Maguy, si tu savais…"
Maguy, Maguy,
Combien je hais,
Belle Maguy,
Le mois de mai !
Ce mois de mai,
Si loin, si loin
Du doux janvier.
Vraiment trop loin
Ces jours de mai !
O bon janvier,
Où sous le gui,
Avec mes souhaits,
Chère Maguy,
T’embrasserai…
De nos baisers,
Au gui, au gui,
Me pâmerai,
Maguy, Maguy,
Ogué, ogué !
61 Cœur et autres couleurs
Aller en piqu’nique ?
Vos yeux disent non !
Que craignez-vous donc ?
Suis-je un polisson,
Aux viles passions,
Qui, au jeu de pique,
Préfère fornique ?
Pourtant le piqu’nique,
Sans le jeu de pique,
Souvent dans le cœur
Plante le bonheur !
Ta jupe à carreaux
Accroche aux roseaux ?
Allons dans le trèfle,
Il n’y a pas de nèfles !
Moralité :
Viens donc dans le trèfle,
T’iras pas pour rien !
62 Bluette
Vi-olette,
Brin de muguet.
Amourette
Joli-ette,
Du mois de mai ?
Joli bouquet
Toute l’année !
A tout jamais,
Joli bouquet ?
62 bis Odelette
Pour la belle Aude
Du preux Rolland.
Et pour Odette
Une odelette ?
Oh ! Seulement !
62 ter Dédicace
Je n’ai qu’un rêve,
Que tu les aimes
Mes doux poèmes.
Que tu les aimes,
Elisabeth,
Jusqu’en tes rêves
Au lit, Zabeth.
Anecdotes
Jacques et son épouse Josette ont passé une agréable soirée avec leurs nouveaux amis Denis et Elisabeth Duperrier. Ceux-ci apprenant que Josette parle convenablement anglais, les ont recrutés sur-le-champ pour une équipée parisienne à « l’Orée du Bois » la semaine suivante. Ils reçoivent un couple anglais, parents de la correspondante de leur fille, et leur ont promis cette sortie qu’ils redoutent un peu. Personne du groupe n’est bilingue.
Malgré ses capacités fort restreintes dans la langue anglaise, Jacques prononcera deux phrases capitales au cours de la collation accompagnant le spectacle. Voisin de table de la très sportive Pamela, au teint hâlé et à la chevelure d’un blond flamboyant, peut-être pas tout à fait naturel, il lutte sans beaucoup d’espoir du mouchoir et de la serviette contre un écoulement nasal presque ininterrompu. Sinusite rebelle au traitement. Profitant d’une accalmie bienvenue, Jacques se tourne vers sa voisine en articulant du mieux possible :
- I’ m a poor man, with a big red nose !
- No ! No ! s’exclame gentiment Pamela.
Un moment plus tard, dans un nouvel effort, comme il a remarqué qu’elle a à sa gauche un voisin très entreprenant, il s’adresse à nouveau à Pamela:
- Paris is dangerous for you !
- Yes ! Yes ! s’écrie John, le mari de Pamela, assis en face d’elle.
Une fois de plus, alors que Jacques a réussi à se libérer plus tôt en reportant plusieurs rendez-vous, il lui faudra quand même braver les radars sur l’autoroute pour arriver à l’heure. Josette n’est pas revenue de chez la couturière où elle est allée faire rétablir le nœud supprimé la veille, sur l’épaule de sa nouvelle robe habillée.
Douché, rasé, vêtu, chaussé au pas de course, Jacques n’a plus qu’à attendre.
Installé sur un fauteuil du salon les jambes allongées sur un pouf, il se relaxe paupières closes.
Après une longue rêverie, sans autre nouvelle de son épouse, il se laisse aller à somnoler quelques minutes. S’étant secoué pour ne pas s’endormir tout à fait, il se prend à sourire en songeant à leur dernière soirée parisienne...
- Qu’est-ce que tu as à rêvasser ? Tu ne peux pas te presser un peu pour une fois? On va encore être en retard !
Jacques n’a pas entendu arriver Josette soudain apparue impatiente, en grand équipage à la porte du salon.
- Mais...
Jacques s’arrête à ce monosyllabe. Il a beau la connaître, Josette l’étonnera toujours.
C’est au sein de la plaisante pinède du Touquet que Jacques et ses confrères se trouvent réunis dans la magnifique villa d’Auguste Dabernat. Pour accélérer les dernières révisions avant l’examen qui doit couronner leurs efforts de cette année où ils ont repris le chemin de la faculté. Au moment du break de midi, avant de passer à table on s’accorde l’apéritif pour marquer un temps de détente.
Dans la conversation, le maître de céans dit qu’il a eu du mal à se libérer, l’affluence étant particulièrement grande à son cabinet dentaire. Il a pu se faire suppléer au dernier moment par un jeune confrère qu’il doit héberger. Le domicile du remplaçant est éloigné. Or, les rendez-vous se prolongent habituellement assez tard dans la soirée.
- Ah, dit Roland ! Il loge chez toi. Et il y mange aussi ?
- Oh, bien sûr ! Ma femme a aussi vite fait de faire la bouffe pour deux. Et, lui, ça lui fait gagner du temps pour le boulot.
- Ah, c’est bien ! En somme, il te remplace partout, au travail et à la maison, croit bon d’ajouter Roland avec l’esquisse d’un sourire.
Un léger malaise s’en suit. Puis ils voient Dabernat, un peu pâle et interloqué, se précipiter soudain vers le téléphone qu’il accapare pendant vingt minutes. Il revient enfin vers eux, déterminé :
- Allez, on ne perd pas de temps, on casse la croûte et on reprend. Ce soir il faut que je vous abandonne. Je ne partirai pas trop tard, mais je vous rejoindrai assez tôt demain matin. Finalement, il y a quelques trucs qui coincent et que je dois aller régler au cabinet.
Chapitre VI : Exercices de style
Jeux de rimes
66 Holorimie
66 bis Monorimie
Latitalice
et toi Patrice,
que notre Alice…
- Didon Maurice
Mékélalice ?
- Eh ben, l’Alice,
la factrice
de Lapalisse !
- Ah ! latitalice !
-‘ttention qu’Alice
ne salisse
de silice,
avec délice,
par malice
ou par vice,
le beau calice
à vis,
si lisse,
du curé de Galice !
- Kécuré de Galice ?
- Tu sais bien Brice,
L’ancien novice
de Saint-Sulpice,
gare aux sévices
de la police
ou la milice
ké de service !
Gaffe à Alice !
- Oké, Maurice.
67 Polyrimie
d’une chanson d’Audie
Ta mélodie,
Tu me l’as dit,
Se mêle Audie
A mes lots, dis !
Tu mets l’eau, dis ?
Pour le café ?
De la Paix,
Pardi !
67 bis A Polymnie (muse de la poésie)
Idylle
Ma muse, ma muse,
Cousine, me plaît.
On s’aime ! Poème !
Câline, ma muse,
Cousine, elle est.
Nuages, j’enrage !
Volage, ma muse,
Cousine, tu sais !
Musique et délire
68 Mélodie
De ta voix douce
Me rend heureux.
En ta présence,
Fi des silences
Qu’on aime à deux.
A quoi tu penses ?
Va, parle oh dis !
Dis-moi la chance
D'être tous deux !
Au grand silence
De ton absence,
Garderai mieux
De ta voix douce
La mélodie.
69 Harmonie
De notre amour,
Par l’unisson
De nos deux cœurs,
La cohésion
De nos deux corps
Inonde l’âme
En plénitude.
Vient le doux calme
Qui enfle encor
La déraison
Du vrai bonheur.
C’est l’abandon
En notre amour,
Quelle harmonie !
70 Symphonie
De ton sourire
En moi rayonne
Du vi-olon
A la cymbale
C’est le grand bal.
Lorsqu’il s’efface,
Instant honni,
Les nues repassent,
Noires cavales,
Fini le bal ?
Pourtant très long,
Longtemps résonne
De ton sourire
La symphonie.
71 Ritournelle
De nos soucis
Voile l’été.
Si nos amours
Chassent l’humour,
Peut-être un jour
En des querelles
Sempiternelles
Sombreront-elles ?
Oh ! Mon amour,
Avec humour
Il faut chanter
De nos soucis
La ritournelle
72 sol sol si ré
the wind in the willows
le vent dans les willows
or the wind in the saules
c’est le vent dans les saules
isola solutré
sol sol si ré
sole o sole mio
bruno solo et sole au riz
pericoloso sporgersi
pericoloso kosovo
isola solutré
sol sol si ré
mélodie en sous-sol
on en perd la boussole
du lundi au lundi
chantons la mélodie
isola solutré
sol sol si ré
the wind in the willows
y sol on the window
soleil à la fenêtre
and the birds on the hêtre
isola solutré
sol sol si ré
c’est le vent dans les saules
or the wind in the saules
le vent dans les willows
the wind in the willows
isola solutré
sol sol si ré
Variations sur un thème : nostalgie andalouse
73 haïku
d'origine japonaise, le haïku ou haïkaï est un bref poème de deux vers de cinq syllabes encadrant un vers de sept syllabes. Il est dédié à la nature ou aux sentiments
mal de la douceur andalouse
beau rêve lointain
cliché j et f desvignes
74 quatrain
quand le soleil s'éloigne en brie
quand l'été indien se répand
en feuille morte au gré du vent
75 triolet
poème à forme fixe composé de huit vers sur deux rimes et dans lequel les premier, quatrième et septième vers, ainsi que les deuxième et huitième vers, sont identiques. Le mètre d'un triolet est généralement octosyllabique
quand le soleil s'éloigne en brie
et que revient le vilain temps
doux souvenir d'andalousie
quand l'été indien se répand
en feuille morte au gré du vent
doux souvenir d'andalousie
quand le soleil s'éloigne en brie
76 rondeau
un rondeau est un poème de trois strophes (5/3/5 ou 4/4/5 vers) comptant deux rimes, avec un refrain à la fin des strophes 2 et 3 (qui reprend le premier hémistiche du vers 1).
quand l'été indien se répand
en feuille morte au gré du vent
de l’alhambra souvenir doux
voici que vient le vilain temps
et feuilles s’envolent au vent
regrets des séjours andalous
et du ciel bleu nuit de cordoue
quand le soleil…
oui je te revois récitant
ces vers d’amour si beaux si fous
tes blonds cheveux sur mon cou
nostalgie des soirs sévillans
quand l'été indien se répand
76 bis rondel
le rondel se compose de deux couplets de quatre vers et d'un refrain de deux vers répété trois fois, au commencement, au milieu et à la fin; il est tout entier sur deux rimes.
et que revient le vilain temps
de l’alhambra souvenir doux
et du ciel bleu nuit de cordoue
quand l'été indien se répand
en feuille morte au gré du vent
quand tôt descend la nuit chez nous
et que revient le vilain temps
nostalgie des soirs sévillans
où je te revois récitant
ces vers d’amour si beaux si fous
tes blonds cheveux sur mon cou
quand tôt descend la nuit chez nous
77 sonnet
doux souvenir d'andalousie
quand l'été indien se répand
en feuille morte au gré du vent
quand le soleil s'éloigne en brie
lorsque arrive le vilain temps
au soir gagne la rêverie
près la flamme la nostalgie
de chauds séjours sévillans
cliché j et f desvignes
durant les longues nuits d’hiver
songe habité des jardins verts
et des eaux vives d’alhambra
regrets d’être si loin de cordoue
où dans le bleu nuit andalou
me lovais si bien dans tes bras
Chapitre VII : à la manière de…
78 Nu
Etendue sur le sable blanc
Sous l’ardeur du soleil brûlant.
N’est-t-il besoin de vos pétales
Rouges, roses, jaunes ou blancs,
Pour protéger son corps pâle ?
Sans ce bel habit bariolé,
Perdra bien avant vêprée
Le teint clair de sa gorge blanche.
78 bis Complainte
Tu vois reverdir bois et prés,
Hélas la gentille fleurette
Ne saurait adoucir notre après.
N’ai aujourd’hui que peine en tête.
Ni lilas blanc ni blanc muguet
Ne savent plus chanter la fête
Je sens pleurer les jours de mai.
Tu vois reverdir bois et prés,
Plus ne cueillerai violette.
Francis Ponge a apporté un renouvellement majeur dans la source de l’inspiration poétique avec l’intérêt qu’il porte« aux objets, même les plus banals (la pomme de terre, le cageot) ». Voici quelques très brèves rimes composées après la lecture extatique du très long poème de Ponge Le savon.
79 Panneau de basket
Le vieux panier rouillé
S’incline sur sa tige.
Le ballon de basket
Ne viendra plus heurter
Son large frontispice.
Dans sa munificence
Il régnait triomphant
Aux tirs adolescents.
Peu glorieux vestige
Il attend résigné
D’être un jour démonté.
Le vieux panier rouillé
Au filet déchiré
Des souvenirs d’enfance.
Rentré à Paris pour un petit job destiné à améliorer son budget avant de reprendre ses cours de Prépa à Henri IV, Paul gamberge. Un troisième week-end à glander avant que les copains de Khâgne ne commencent à arriver. Il a tellement relu ses romans de la Série Noire, qu’il les connaît tous par cœur.
Attablé en terrasse devant un demi, il a le plaisir de voir sauter d’une vieille Dauphine une élégante blonde qui s’installe derrière lui et commande un café et deux croissants.
C’est le moment de se bouger un peu pour étoffer enfin son carnet de bal ! Demi-tour :
- T’es un peu belle, mignonne !
- Mais…
- T’es balancée comme une Chrysler !
- Peut-être, mais je ne vous connais pas !
- Ca ne fait rien, Pépée, on va faire connaissance !
La blonde s’esclaffe, c’est gagné :
- Tu es un petit marrant, mais je n’ai pas le temps, je vais au boulot !
Lucette est ouvreuse dans un ciné, elle va bosser jusqu’à minuit. Les croissants c’est à la fois quatre heures et dîner. Demain elle est libre, pas de problème !
A neuf heures pile, Lucette embarque Paul au coin du trottoir. Il fait beau, faut en profiter ; ce n’est pas tous les jours qu’on dégotte une belle minette, motorisée en plus. Depuis, qu’il a eu l’occasion d’aller à Barbizon au printemps, il rêve d’y retourner en duo.
- Faut juste que je passe chez mes parents. Bonjour, au revoir. Tu m’attendras cinq minutes.
- Dis donc, elle marche ta jauge ? Tu n’as pas l’air d’avoir beaucoup d’essence.
- Non, mais il y a une pompe qui doit être ouverte le dimanche, avant d’arriver chez mes parents. On partagera, si tu veux.
- Non. Tu as la bagnole. Moi, je paie l’essence !
- OK ! Merci ! Je te dépose à l’angle avant de tourner et je te reprends tout de suite !
Un quart d’heure, une heure, la matinée s’avance.
Commencée avec Peter Cheyney, l’aventure se termine avec Jo Dassin :
Elle m’a dit d’aller siffler là-haut…
81 Pot pourri : Saisons
Printemps
Bleus d’azur, chauds rayons,
Frondaisons, fraîches eaux,
Eclosions, chants d’oiseaux.
Jaune poussin.
Eté
Au flanc des Monédières…
Le gai rossignol,
Le merle moqueur
Sont en fête encor.
Allons écouter,
Au vent de la plaine,
Le chant des blés d’or…
Automne
Les feuilles d’automne,
Emportées par le vent
En rondes monotones,
Rappellent à mon souvenir
La marque de nos pas
Sur le sable effacée.
Cristal
Tapis tout blanc.
Neiges d’antan,
Rêves d’enfants.
Cristaux flambant
Et scintillant
Sous le soleil,
Monts et merveilles
Perdue dans ses montagnes, Cornemure, curieuse petite ville longtemps distante des grandes voies de communication, continue de nos jours à apparaître hors de l’espace et du temps.
Cornemachins et Cornechoses se plait-on à nommer dans les bourgs voisins Cornemurais et Cornemuraises, par une sorte de dérision qui n’arrive pas à masquer la jalousie qu’ils inspirent en réalité. C’est d’ailleurs volontiers l’abréviation de Corneculs, sans distinction d’âge ni de sexe, qui est souvent attribuée aux habitants de cette extravagante contrée !
Combien de légendes ne sont-elles pas nées au cours des siècles, dans les alentours et bien au-delà, au sujet de la fameuse cité ? Très visitée depuis toujours pour son site exceptionnel et les bienfaits thérapeutiques de ses eaux ferrugineuses, Cornemure reste mal connue. Du fait du chauvinisme de ses habitants, hostiles, malgré les sourires commerciaux de façade, à tout ce et tous ceux dont l’origine est extérieure.
Au centre de la ville, avoisinant la bizarre église Saint-Marcel accessible par un escalier de 250 marches taillées dans le roc, la vierge monumentale sur son rocher, au milieu des maisons agglomérées, a particulièrement le don d’exciter les imaginations. Le fait que l’on puisse pénétrer à l’intérieur même de la glorieuse statue stimule les rêves les plus délirants, sources d’amères déceptions. N’a-t-on pas eu un jour la surprise de voir un pèlerin furieux de constater que, malgré la taille respectable de la sainte dame, il n’était absolument pas possible de s’introduire jusque dans son petit doigt, contrairement à ce que lui avait affirmé un Cornemurais facétieux, un vrai Cornecul peut-on dire en l’occurrence, en visite à Paris ?
Aujourd’hui encore, les spécimens très particuliers, ou si peu, de l’espèce humaine implantés en ces lieux n’ont cure de leur sulfureuse réputation qui perdure. Attachés depuis pas d’heure à leurs traditions multiséculaires, ils s’évertuent à ne pas se laisser troubler par le pseudo-cartésianisme officiel qui prétend prévaloir sur notre France tiraillée par la mondialisation, la globalisation et autre bruxelleuropéisation avec son Euro qui, à force de nous pendre au nez comme un sifflet de deux ronds, a fini par venir encombrer nos poches de mitraille cuivrée de pacotille !
Immuables dans leurs croyances, bien des habitants de ce haut lieu et des hameaux adjacents perpétuent avec gourmandise tant le souvenir de leurs hauts faits intimes que leurs chicanes tribales, soucieux seulement de ne pas être pollués par la contamination multiraciale universelle, pas plus que par les grands desseins plané... voire interplanétaires.
Fiers de leurs querelles de voisinage ou de leurs haines familiales héréditaires comme de l’orgueilleuse solidarité qui anime l’ensemble de leur étonnante communauté face à l’étranger, volontiers personnifié par le Parigot et plus encore par le Basané, pourtant fort peu représenté dans ce pays, ils parcourent l’existence bien calés sur le journal, TF1, leurs deux jambes et leurs certitudes. Certitudes éminemment confortées par les récentes horreurs terroristes du Nouveau Monde en cette année du Serpent.
Il ne conviendrait pas pour autant de juger sommairement ces singularités pas plus que de les absoudre ou de les glorifier. Sauf à accepter d’être évalué soi-même par un autre regard. Si l’on se sent véritablement la vocation de justicier, appliquons donc cette ardeur inquisitoire à réfléchir sur nous-mêmes et nos propres habitudes, sans nous priver d’observer, pour le plaisir, les touchantes mœurs des gentils autochtones de Cornemurie.
Sagement libérés de tout souci de jugement à prétention éthique, acceptons donc l’incontournable réalité des événements advenant en cet étrange lieu avec la philosophie de chacun ici :
- Quo métonès po, lostré seiro obio ontondu coume oun air do cobretto ! (Ca ne m’étonne pas, l’autre soir, j’ai entendu comme un air de cabrette)
C’est en abordant par les Hauts de Cornemure qu’il est souhaitable de prendre un premier contact avec l’aimable cité. Car si la pluie arrive invariablement de la trouée de Roche Noire, bien des vents ont, semble-t-il, leur origine dans les Hauts de la ville. Il en serait ainsi du vent fripon qui descend parfois gonfler les jupes d’un souffle printanier quelle que soit la saison ou du vent mauvais, froide bise glissant traîtreusement la vilaine rumeur sous les portes mal jointives.
A chaque génération, on attribue à quelque joyeux et maléfique lutin le don de répandre ainsi à sa guise par-dessus les toits ces ardeurs éoliennes. Pour faire appel aux forces occultes, il suffirait à ce maître de l’ombre de jouer un air mystérieux sur un instrument ancien.
Combien de fois n’a-t-on pas cru pouvoir mettre un visage sur le mystérieux personnage ?
Constamment, depuis moult décennies, deux ou trois paroissiens ont un comportement tendant à faire croire à leur pouvoir surnaturel. Jamais, pour aucun d’eux, nulle enquête n’a permis de dévoiler avec certitude la véritable identité de ce deus ex machina qui hante les esprits et émerveille l’imagination !
Sans souci, ni espoir de découvrir l’ordonnateur mutin des effluves mythiques qui tourneboulent les esprits et carambolent les comportements, il est plus sage d’en observer à l’occasion, depuis les Hauts, les effets sur les habitants de la contrée.
Le cousin du Petit Nicolas, pensionnaire en sixième au Lycée d’Aurillac pendant la guerre a beaucoup d’admiration pour les grands.
Au Lycée, il y avait un grand qui était très gentil et qui était artiste. C’était un grand artiste ! La preuve ? Quand il a quitté le Lycée il est devenu un très grand artiste. Plus grand qu’au Lycée.
Un dimanche, avec un autre grand, ils n’avaient pas pu sortir parce qu’ils étaient collés. Et ce n’était pas juste car ils n’avaient rien fait.
Alors ils ont décidé de se saouler. Et ils ont réussi.
L’autre était très grand et il jouait deuxième ligne au rugby. Un surveillant, qui avait dû quitter l’armée en 40 et qui s’y connaissait, disait que l’autre était très costaud. Et que c’était très bien pour l’équipe, car il avait des mains comme des casseroles. C’était très bien pour prendre le ballon ou s’il y avait de la castagne pendant la partie.
Le dimanche à midi les grands à partir de la seconde avaient droit à un quart de vin pour deux qui était amer et pas bon du tout.
Ce dimanche-là, l’artiste et le costaud ont demandé aux autres grands de leur garder leur vin rouge pour mettre dans des grandes bouteilles. Et ils ont emmené les bouteilles à la promenade l’après-midi pour boire tout le vin. Et ils l’ont bu.
Tout le monde et les surveillants ont bien vu qu’ils étaient saouls. Surtout que l’artiste qui était moins costaud que le costaud a été malade. Il a vomi partout à l’étude et encore à l’infirmerie.
Et ils sont passés en Conseil de discipline.
Et ils les ont mis à la porte du Lycée pendant trois jours. Ce qui était très grave.
Et tous les grands ont dit que ce n’était pas juste. Car s’ils ne mettaient pas du bromure dans le vin qui était très amer, ils n’auraient pas su que les deux grands s’étaient saoulés. Car si l’artiste n’avait pas été malade, les surveillants ne les auraient pas dénoncés.
Ils ont toujours dit qu’on ne mettait pas de bromure dans le vin. Mais les grands ne les croyaient pas, car le surveillant qui avait dû quitter l’armée en 40, disait qu’on en donnait aux soldats.
84 Fable éternelle
Que madame belette,
Une chanson en tête,
Quitta tôt son logis
De l’air vif fort réjouie.
Et lapineau vista,
Aussitôt l’occupa.
Ta, ta, ta, ta. Pas d’ça !
S’écrie l’aventurière,
Grande procédurière.
Ne serait-il pas sage
De nous mettre en ménage ?
Non, non ! Irons tous deux
Vers le grand tribunal
De la gent animale.
Ah non ! Pas la police
Trop électrocutrice.
Ah non ! Ah non ! Ah non !
Vite en justice allons
C’est la vraie solution.
Les pauvres inconscients
« Ou trop », trop innocents
Le paieront dans l’instant
Et Raminagrobis
En fera ses délices.
Las ! Depuis le bon Jean,
Le conte reste bon.
Accusé ou plaignant
Se trouvent trop souvent
Plus Gros-Jean que devant.
85 L’cac n’est pas bien portant
C'n'est pas rigolo. Entre nous,
Elle est d'une santé précaire,
Et je m'fais un mauvais sang fou,
J'ai beau vouloir me remonter
Je souffre de tous les côtés.
J'ai le cac
Qui s'rétracte
Les quarante
qui se rentrent
L’capital
Qui s’déballe
Y’a la banque
Qu’est exangue
La sub-prime
qui se débine
l’hypothèque
en pastèque
et la cote
qu’est pas haute
le bénef
pas bézef
le port’feuille
qu’est en deuil
paribas
Bien trop bas
L’Agricole
Qui flageole
Aventis
Qui dévisse
Lagardère
Pas pépère
Michelin
Bien trop fin
Télécom
Qui s'dégomme
Et Axa
Raplapla
Essilor
Pas en or
Saint-Gobain
Fait pas l’plein
De trader
En trou d’air
Générale
Qui s’affale
Fonds d’retraite
Fonds d’tiroir
Capita-
Lisation
La cata
Des pensions
Cac’quarante
Caca rente !
Ah ! bon Dieu ! qu'c'est embêtant
D’avoir le cac patraque,
Ah ! bon Dieu ! qu'c'est embêtant
L’cac n’est pas bien portant.
Chapitre VIII : Hédonisme
- Rien de plus facile à préparer que les cailles aux raisins, Julie. Mais pour se régaler, il faut vraiment les soigner ces petites bêtes. D’abord tu vas prendre une seule pièce par personne. Les convives, il ne faut pas les nourrir avec un plat délicat. Pour cela, après petits fours ou autres amuse-gueule de l’apéritif, il y a les entrées et après il faut toujours un beau et copieux plateau de fromage pour les affamés. Au dessert on reviendra à plus de subtilité.
- Bon ! Les cailles, je les fais barder de lard par le boucher. Après je les fais revenir à la poêle ?
- Oui ! Tu prendras une grande poêle pour qu’elles ne soient pas trop serrées. C’est pour cela qu’il faut se contenter d’une par personne. Il faut qu’elles soient bien dorées sur chacune de leurs quatre faces et il ne te faudra pas les quitter pour les retourner successivement l’une après l’autre.
- Ensuite, je les fais cuire longtemps avec les raisins imbibés de rhum.
- Oui ! C’est là tout le secret. Il faut beaucoup de raisins secs macérés longtemps dans beaucoup de rhum. Tu trouvais que je t’en faisais mettre trop de rhum mais tu vas voir que les raisins l’auront bien absorbé. On utilise volontiers des raisins frais pour cette alliance du salé sucré, mais je préfère les raisins secs. De même je ne tiens pas à flamber le rhum. Ce qu’il faut obtenir c’est une sauce un peu caramélisée qui a longuement imprégné les cailles en les faisant cuire très longtemps à feu doux. Comme pour les ris de veau aux morilles qu’on a préparé l’autre jour, la difficulté c’est de bien réduire la sauce pour la rendre onctueuse sans dessécher les cailles.
C’est ainsi que se transmet dans les bonnes maisons le flambeau de la cuisine française.
87 A Patricia, notre belle hôtesse dite Pat
Et, nous n’osons le dire, mais nous voilà vraiment
Traité par vous ici, comme un vrai coq en pâte.
Au diable notre ligne et profitons, gourmand,
Sans crainte des douceurs d’un peu d’empâtement.
Mais fussions-nous traité comme un gai coq…en Pat,
En si belle aventure, nous serions trop prudent
Pour risquer dans la pâte un levain trop ardent !
Au diable vos pudeurs, ravissons-nous céans,
Sans crainte des douleurs d’un peu d’enfantement !
Ô Pat alimentaire,
Pardonnez mes délires !
De nectar et de chère
Me voilà un peu ivre,
Dois-je aller prendre l’air
Pour fuir péché de chair ?
Jacques vit seul à l’issue de la bataille conjugale. Trois pièces au neuvième, balcon au soleil en bordure du Bois. Ecailler, boucher, traiteur de qualité en bas de l’immeuble.
Menus simples pour les amis : Melon-Bayonne, assiette nordique vodka, plateau de fruits de mer, côte de bœuf ou bocal de cassoulet arrosé de Cahors. Ca ne se passe pas trop mal et pour les grands soirs les cailles aux raisins de Corinthe, recette du boucher améliorée maison ! Pour recevoir l’éminent expert comptable qui gère les déclarations fiscales de Jacques et autres obligations administratives, sa fille Anne-Lise a affectueusement proposé ses services à Jacques pour l’accueil du grand professionnel et de son épouse. Lili est accompagnée d’une amie réputée dans l’art culinaire.
- Tu nous indiques le menu et tu ne t’occupes de rien. Pour une fois, profite de la main d’œuvre pour te détendre avant l’arrivée des convives.
L’apéritif dont Jacques s’est tout de même soucié, pendant que ces jeunes filles s’activent en cuisine, se passe le mieux du monde.
Dès l’entrée, Jacques a la surprise de voir arriver sur la table le saumon fumé acheté au Supermarché, orné des feuilles plastiques séparant chaque tranche.
Heureusement le plat mythique, les cailles dont Jacques a minutieusement consigné la recette, va balayer rapidement la fâcheuse impression concernant l’entrée.
Hélas ! Ces satanées petites bêtes ont été rétives à la cuisson. Elles se montrent sanguinolentes au premier assaut du couteau et de la fourchette.
Sur les conseils éclairés de son amie, Lili a trouvé des fines herbes, du vinaigre de framboises et de l’huile de noix pour assaisonner la salade qu’elle a préparée et tournée à l’avance, afin de s’en trouver libérée pour d’autres tâches.
Mais il y a des jours où, l’on ne sait pas pourquoi, rien ne va.
Les feuilles de laitue n’ont-elles pas décidé de se ratatiner pour arriver sur la table toutes fripées et honteuses ?
Le plateau de fromage, quant à lui, bien qu’on ait pris soin de le laisser au grand air sur le balcon a eu la mauvaise idée de vouloir profiter au mieux du chaud soleil de juin !
Ne possédant pas de lardoire à hara-kiri, Alphonse en est quitte pour sa honte et sa punition : le comptable n’a jamais rendu l’invitation !
Un copain sympa lui a affirmé depuis que les comptables ne rendent jamais les invitations.
Sa mère morte de fièvre puerpérale, comme il advenait encore, Julie Larousse a été élevée par sa grand-mère maternelle, Jeanne Vallet institutrice laïque en retraite.
Grâce à l’éducation de Jeanne, Julie a bénéficié d’un bon niveau d’instruction et d’une certaine conscience de sa valeur. Elle aurait pu poursuivre des études. Mais revenue vivre à la ferme de son père Adrien à l’âge de douze ans, elle a dû se consacrer au ménage et aider progressivement aux travaux de la ferme. Elle a suivi sans assiduité les cours du collège.
Si les leçons de la grand-mère avaient eu d’excellents résultats en arithmétique ou en français, Julie a par contre hérité du grand-père une grande réserve dans l’expression, réserve aggravée chez celui-ci, du fait de la qualité intellectuelle de son épouse, d’un certain complexe le rejetant dans un quasi-mutisme permanent.
On a dû se rendre aussi à l’évidence que les très rigides principes moraux ou religieux que la méritante aïeule avait souhaité inculquer à Julie n’avaient sans doute pas tous été parfaitement assimilés.
Le regard de feu sous une abondante chevelure couleur de braise, elle a beaucoup grandi et forci l’année de ses quinze ans qui fut suivie de deux événements successifs.
Contre l’avis du professeur de mathématiques arguant que, du fait des leçons particulières qu’il consacre gracieusement à Julie après la classe, elle est en train de faire d’importants progrès, son père l’a retirée du collège.
Quelques mois plus tard, Adrien a remplacé son valet, qui lui donnait satisfaction depuis une dizaine d’années, par une servante qui sait traire les bêtes.
Depuis, il n’accorde aucune liberté à Julie. Mais très pieux et assidu aux offices depuis la mort de sa femme, il a accepté de l’envoyer trois fois par semaine faire le ménage à la cure chez le vieil abbé Boussuge, jusqu’à ce qu’il quitte la paroisse pour la maison de retraite l’hiver suivant. C’est l’occasion de rappeler les bons principes à sa fille, en attendant de trouver à la caser.
A quelque temps de là, on apprend que le jeune vicaire un peu niais, venu depuis peu seconder l’abbé et destiné à lui succéder à la fin de l’automne, est brusquement reparti, sur décision de l’évêque, pour un village isolé à l’autre bout de son diocèse. Celui-ci a obtenu du vieux prêtre qu’il prolongeât son sacerdoce.
Mais, prudent et inflexible, le prélat a refusé d’accéder à la demande d’Adrien de sauver l’âme de sa fille incandescente en l’introduisant au sein de la communauté voisine, parmi les novices des Filles de la Sagesse.
89 bis Un certain regard…
Et n’avait pas froid aux yeux
Car cela les protégeait
De la bise de janvier.
- Docteur, j’ai une Julie à la porte. Sans doute cette fille que vous avez engagée pour me remplacer ?
- Mais elle ne devait arriver que ce soir !
- Elle ne m’a pas donné d’explication. Pas causante, votre Julie. Elle m’a tout juste dit : “ C’est Julie ! ”. Pas moyen d’en tirer un mot de plus. Pourtant elle n’a pas l’air timide Je ne sais pas si elle plaira beaucoup à vos patients ?
- Ne vous faites pas de souci, Maria. Il va être midi. Faites-la déjeuner à la cuisine et vous me l’enverrez quand j’aurai terminé les consultations.
- En tout cas, il faudra qu’elle se débrouille pour monter son bagage dans la mansarde que Madame a fait débarrasser au deuxième. Avec mes béquilles, je ne risque pas de l’accompagner.
- Il y a belle lurette qu’on ne vous demande plus de grimper les étages !
- Je ne m’y aventurerais pas avec mon genou !
- Bon ! Mettez ses affaires dans un coin, on s’occupera de ça tout à l’heure.
- B’jour, Docteur !
- Bonjour, Julie ! Comment ça se fait que tu sois arrivée si tôt ?
- Le père venait au marché.
- Ma femme n’est pas là pour te montrer ta chambre et Maria ne peut pas monter les escaliers. Attends-moi une minute, je vais t’accompagner.
- Je trouverai bien !
- Non, non, j’arrive !
- Tu es contente de venir travailler au bourg ?
- …
- Tu aurais préféré rester à la ferme ?
- J’aime bien les bêtes.
- Pourquoi as-tu accepté, alors ?
- Le père a dit qu’il fallait que je gagne un peu.
- Pose tes affaires, tu auras tout le temps de les ranger.
- Je les mets dans l’armoire, ça sera vite fait !
- Approche-toi un peu, Julie, que je te vois bien. C’est qu’on va souvent travailler ensemble tous les deux, pendant mes consultations. Il faut faire connaissance. Je ne te fais pas peur au moins !
- Non, mais…
- Alors, laisse ton paquet et fais-toi voir de plus près ! Qu’est-ce qui te prend de baisser la tête ? Ces beaux yeux verts, tu ne vas pas te mettre à les cacher ?
- Maria m’a dit de redescendre vite pour tout m’expliquer.
- Elle n’est pas si pressée. Allons, ne te sauve pas !
- Ca y est ! Ca y est ! Tout est en place. J’arrangerai mieux plus tard.
- Bon ! Mais ne laisse pas traîner ton sac. Monte le sur le placard. Prends donc cette chaise, là.
- Dis-moi ! Ces longues jambes, bien galbées jusqu’en haut, le bon Dieu t’a gâtée, Julie.
- Laissez-moi tranquille à la fin !
- Mais c’est qu’ils sont fermes ces seins-là ! C’est beau tout ça, Julie ! Une vraie pin up !
- Mais… Vous êtes… Vous êtes vieux !
- Pas si vieux que ça, Julie… Pas si vieux que ça !
- Oh ! Non ! Déjà…
Assouvi, le bon docteur descend déjeuner en reprenant un refrain d’autrefois qui semble flotter dans l’air à la ronde.
Avant de repartir gaillard, par les rues balayées d’un petit vent léger, se dévouer sans relâche auprès de ses chers patients.
De nombreux véhicules s’agglutinent à l’entrée de Salignat en ce premier samedi de juillet. Leurs occupants ralentis par cette affluence ont tout le temps d'admirer au passage, à travers le portail blanc ouvert à deux battants sur l'allée gravillonnée de l'Ermitage, un superbe coupé Lancia de couleur rouge, luisant au soleil d'été. Le jeune châtelain est arrivé depuis deux jours.
- Vous auriez pu fermer le portail en rentrant cette nuit, Monsieur Bayard, vous savez bien que vos parents n'aiment pas que ça reste ouvert toute la nuit.
- Oui je sais, Maria, je sais !
En savates et slip de bain sous un peignoir ouvert, Bayard Hermann, après avoir avalé son petit déjeuner, se prélasse au soleil, paresseusement allongé sur un fauteuil de jardin.
Maria, débarrasse la table devant lui. Elle revient à la charge :
- Ils ne vont pas bientôt descendre vos amis ? Je ne vais pas attendre toute la matinée avec le café au chaud ! Sans compter qu’il ne sera plus très bon à force.
- Dis donc, Maria, qu'est-ce qui t'arrive aujourd'hui ? J'ai vu que le patron de ton copain a fermé sa boutique pour quinze jours. Alors il est parti en vacances sans toi ton Jeannot ou bien c'est qu'il t'a plaquée pour une blonde ?
- En tout cas, quand Madame Dupuis va arriver, c'est encore moi qui vais prendre parce que rien n'est rangé ! grommelle Maria en se repliant dans sa cuisine avec un haussement d'épaules.
Il n'aurait jamais dû la sauter hier, mais comment résister à l'offrande le premier matin des vacances ? A neuf heures et demie, ayant légèrement frappé, elle a passé le nez à la porte de sa chambre :
- Bonjour Monsieur Bayard ! J'ai entendu du bruit, vous voulez que je vous ouvre les volets pour laisser entrer le soleil ?
- Oh ! Si tu veux, je ne vais pas me rendormir maintenant.
Les battants repoussés, Maria s'est longuement étirée devant la fenêtre, en gonflant une poitrine mal contenue dans la blouse largement dégrafée.
Elle s'est lentement approchée du lit, les épaules rejetées en arrière, tandis qu'il se redressait en baillant. Et elle a repris, ingénue :
- Je peux vous monter le café. Comme ça vous pourrez encore traîner un peu avant de vous lever. C'est vrai qu'après le voyage, vous avez encore l'air bien fatigué.
En disant cela, rieuse, elle ne semblait pas penser qu'il le fût vraiment...
Suite à un flagrant délit d’adultère, Julie récemment promue secrétaire du docteur Auguste Delacroix est repartie à la ferme chez son père. Pour la persuader de revenir, Auguste lui a offert un collier de perles et a fait l’acquisition d’un énorme diamant pour consoler sa femme Eugénie. Avant le déjeuner qui va réunir tous les protagonistes, Auguste tente de raisonner Julie.
- Je suis content que tu aies mis ton collier. Ne le fais pas trop voir à déjeuner !
- Vous voulez le reprendre ? Tenez !
- Mais non ! Remets-le !
- Vous êtes sûr ?
- Bien sûr, Julie.
Julie apparaît. La conversation est stoppée. Visiblement Eugénie manque d’air.
Vêtue d’une jupe plissée vert sombre, Julie arbore un magnifique collier de perles sur un chemisier sobre d’un vert pastel, tendu par deux seins fermes dont on aperçoit la naissance. Les lèvres soulignées de rouge orangé, elle a tiré ses cheveux roux vers le haut en un chignon vertical qui prolonge sa longue silhouette épanouie par la récente maternité.
Sous prétexte de rangement, elle n’a pas immédiatement suivi le patron pour gagner l’appartement. Ainsi apprêtée, sculpturale, la tête droite, les épaules rejetées en arrière, elle fait son entrée dix minutes après le docteur, brandissant une bouteille d’eau minérale qu’elle vient déposer sur la table.
Simone est la première à réagir :
- C’est gentil, Julie. Tu savais qu’on avait décidé d’organiser une petite fête pour Maman. Tu t’es fait belle pour la circonstance.
- Tu parles d’une fête, bredouille Eugénie.
- Regarde donc sous ta serviette, Maman. Allez Auguste, bouge-toi aussi ! Tu vas bien nous offrir une coupe de champagne ? Un cadeau de ce prix, ça s’arrose !
L’écrin, garni de la bague supportant le bouchon de carafe glissé sous la serviette d’Eugénie, joue parfaitement le rôle qui lui est dévolu. On se précipite pour complimenter et embrasser la récipiendaire. Julie, satisfaite de son succès initial, reprend son air le plus humble pour demander :
- Je vous embrasse aussi, Madame ?
Un rayon de soleil se hasarde à travers le carreau, tandis que Simone va discrètement rétablir le couvert de Julie au bout de la table.
Annoncé d’une petite musique qui flotte dans l’air léger, le printemps n’est pas loin. On a survécu au séisme.
La vie reprend son long cours tranquille.
93 Silhouette
Les cheveux de Rosette
Ondulent en blondeur
Légère.
La cambrure des reins
Sur deux hautes gambettes
Souligne les rondeurs
Arrière.
L’insolence des seins,
Le rire des mirettes
Suscitent des ardeurs
Guerrières.
Henri a dû voler une journée à leur lune de miel pour négocier une participation bancaire importante à Zurich pour le développement de son pôle commercial.
Allongée au soleil sur le balcon de leur suite luxueuse du Schweitzerhof face au lac de Lucerne, Colette feuillette quelques magazines qu’elle abandonne rapidement pour rêver à son merveilleux destin.
D'avoir pris le temps en cette chaude après-midi de réunir les fragments épars du récit, qu’Henri lui a fait de son épopée africaine, rend Colette plus amoureuse encore de ce héros des affaires et de la finance, venu déposer sa réussite à ses pieds.
Elle décide de se parer de ses plus beaux atours, avant le retour de son mari. Elle ne va s’occuper qu’à se bichonner, se parfumer et s'apprêter pour être la plus belle à son arrivée. Colette choisit la magnifique robe d'été qu'il lui a offerte en passant à Genève et qu'elle a cru ne jamais se décider à revêtir, habituée qu'elle est aux tenues sportives. Elle l'orne d'un collier de perles, autre cadeau d'Henri. Et va jusqu'à remettre les boucles d'oreille, qu'elle a portées à sa demande le jour du mariage. Elles ont nécessité de revoir le bijoutier, car le percement de ses lobes à l'adolescence n'avait guère servi depuis. Des escarpins blancs à talon complètent son équipage. A la réflexion, Colette rajoute quelque couleur à ses pommettes et un soupçon de rouge à lèvre.
Henri est interloqué de la retrouver ainsi transformée, lisant calmement dans un fauteuil :
- Mais où m'emmènes-tu donc ce soir, ma chérie ?
- Je ne t'emmène nulle part. Tu regrettais de devoir me quitter ce matin. Nous n’avons pas besoin d’autre compagnie maintenant que te voilà revenu.
- J'ai cru que tu voulais sortir.
- Tu t'es trompé ! J'ai passé beaucoup de temps à me préparer, mais je ne me suis habillée que pour toi. Pour que tu aies envie de me dépouiller.
Mais je ne vais pas me laisser faire !
- Ah bon !
- Assieds-toi donc sagement.
A cet instant, Henri a la surprise de voir arriver le garçon d’étage, alerté par Colette d’un coup de sonnette, poussant une table garnie d’un seau à champagne. Il emplit cérémonieusement leur coupe. La porte refermée, ils y portent les lèvres avant de les mêler en un fougueux baiser. Colette y met fin en repoussant Henri à son fauteuil.
- Tu te souviens de l'effeuillage de la danseuse du cabaret l'autre soir ?
Après une gracieuse révérence, campée face au soleil déclinant Colette jette ses escarpins et esquisse lentement quelques figures de danse, souvenir de lointains cours d’enfance.
Puis en deux ou trois rapides mouvements de valse exécutés devant son héros, elle fait virevolter jusqu'à la taille les volants légers de sa robe claire. Elle s’en défait cérémonieusement avant de retirer une à une toutes ses dentelles qu’elle disperse sur la moquette.
Cependant qu’Henri, peu soucieux d’assister en simple spectateur à de nouvelles évolutions rythmiques, l’enlève dans ses bras, s’insurgeant et riant, vêtue de ses seuls bijoux.
95 Plénitude
Où ce corps que vous calomniez
Peut affirmer ses avantages
Pour enfin vous réconcilier.
Buste insolent, hanches dorées,
Est-il plus belle architecture ?
Laissez de formes admirées,
La caresse des yeux achever la sculpture.
Un cœur chaleureux d’espérance,
Riche des souffrances d’antan,
Des traits préserve la jouvence,
Pourquoi ne pas s’épanouir maintenant ?
Au soleil de la plénitude,
Les sourires bleus du présent
Soufflent au loin les effluves
De nostalgie aux yeux moqueurs de vos seize ans.
95 bis Plénitude
(variante : pour le cinquantenaire de Madame J. M.)
Qui remplit mon cœur de clarté,
A l’ange, à l’idole immortelle… » (1)
N’est-ce vous que Charles a chanté ?
Morgane, la petite fée,
Chérit fort sa douce mamie,
Nom qui étonne vos amis,
De votre grâce, sous l’effet.
Buste harmonieux, hanches dorées,
Vous voici en effet dans l’âge
Où ce corps de tous admiré
Déploie au mieux ses avantages.
Silhouette d’un galbe envié,
Est-il plus belle architecture ?
Laissez de formes appréciées,
La caresse des yeux achever la sculpture.
Un cœur chaleureux d’espérance,
Riche d’expériences du temps,
Des traits préserve la jouvence,
Pourquoi ne pas s’épanouir maintenant ?
Au soleil de la plénitude,
Les sourires bleus du présent
Soufflent au loin les effluves
De nostalgie aux yeux moqueurs de vos seize ans.
« A la très-bonne, à la très-belle
Qui fait ma joie et ma santé,
A l’ange, à l’idole immortelle… » (1)
N’est-ce vous que Charles a chanté ?
(1) Beaudelaire : Hymne (Galanteries, Les Fleurs du Mal)
96 Haïkus
marcher dans l'azur
par le vert chemin des crêtes
s'enivrer d'air pur
2
terme randonnée
panorama Curebourse (1)
dîner, halte à deux
3
ton corps et le mien
oh! comme nos corps sont bien
ensemble au matin(1) site cantalien
97 Théodora
Te souviens-tu de ce soir-là ?
Ce soir d’orage en Ori-ent…
Te souviens-tu Théodora ?
De l’enivrante odeur du thé,
Du thé de Chine et des épices…
98 Natacha
N’va pas au lit chez Nathalie !
Ou de la belle Natacha
Crains les griffes de chat
Pour cette pauvre Nathalie.
Et pour toi n’oublie pas
Le long surin d’cousin Ali !
99 Qu’on…
« Vanitas vanitatis, et omnia vanitas. »
Le tribuable
Le vrai, le sale,
Le petit ou le grand,
Jeune des vieux ou réciproquement,
Il n’y a pas d’âge ni d’apanage.
Rassemblons donc notre talent,
Formons un grand chœur triomphant !
Accompagné de l’héli-
Con, évidemment.Postface
I
Esope conte qu’un manant…
Jean de Lafontaine
Ainsi que je l’énonçais en Avertissement, ce livre est un plagiat.
Ce n’est pourtant pas un plagiat de Quand la nuit tombe de Collins qui présente quelques analogies d’agencement. Bien que j’aie eu la connaissance paranormale de sa traduction des années avant qu’elle ne paraisse, cela n’a fait que conforter ma démarche personnelle du procédé de construction et de choix du titre, élaborés initialement de moi-même. Les grands esprits se rencontrent !
Quand pointe l’aube se trouve donc, au hasard d’une commune inspiration, proche du livre de Collins quand au titre et à l’architecture. Il est volontairement égal par l’arithmétique aux 99 Exercices de style de Queneau et en imitation ou à la manière de certains auteurs pour plusieurs textes.
Mais ce n’est nullement un plagiat de chacun de ces écrivains.
Il s’agit pourtant grandement d’un plagiat, mais d’un autoplagiat, puisque nombre des textes présentés ont été repris et rassemblés à l’avance à partir de mes publications postérieures autoéditées ou éditées à compte d’auteur, grâce à la connaissance que j’en avais par ce don de voyance qui m’est échu.
Après tout ce n’est rien d’autre qu’une compilation ou un best off à la mode chez les musiciens, Pourquoi pas chez les auteurs ? L’originalité est d’avoir mis en œuvre ce travail a priori. Avant les textes qu’il reprend.
J’espère qu’il me sera pardonné.
Personnellement je m’accorde à moi-même l’absolution.
Férolles, décembre 1999
En cette fin d’année 1999, je suis déjà à la recherche d’un éditeur pour cet ouvrage devant constituer mon chef d’œuvre. Sachant pertinemment qu’il ne saurait convaincre une maison de quelque importance avant dix ans au mieux !
II
Inventaire 2008
A Lascaux
Obélisques
Hiéroglyphes
Papyrus
Parchemins
Plume d’oie
Enluminures
Gutenberg
Et le livre
Les gazettes
Pointe Bic
Remington
Portative
Best sealers
Grande presse
Et Radio
Télé, cinéma
Modernes médias
INTERNET !
Ai-je bien ou suffisamment utilisé cette clairvoyance supranaturelle, disparue en moi aujourd’hui, semble-t-il après dix ans ?
Utilise-t-on bien ou suffisamment le temps qui nous est proposé ?
Ce don était-il aussi extraordinaire que j’avais pu le penser ?
L’essentiel en était de connaître par avance certains de mes écrits à venir.
Il est simple de penser que ceux-ci m’habitaient avant leur transcription sur le papier.
Force est de constater que cette préscience du futur n’était que très fragmentaire. Y compris dans le domaine littéraire !
Ce n’est en effet que très progressivement que j’ai pu prendre conscience, comme tout un chacun un peu attentif à ces choses-là, du profond bouleversement en marche dans l’écrit du fait d’Internet.
Qu’est-ce à dire ?
La deuxième génération des e-books vient d’apparaître.
Chacun pourra, par l’acquisition de ce nouveau support d’un format identique à un livre classique, télécharger toute œuvre écrite, présente sur un site approprié du Net.
Des sites spécialisés ou animés par des éditeurs classiques proposeront ce téléchargement susceptible de leur procurer des subsides. Et, via leur entremise, aux auteurs. Par abonnement, par cotisation unitaire ou par apport publicitaire. Les éditeurs de musique ou les producteurs de cinéma, en honorant aussi les créateurs, tendent à préserver ainsi leurs bénéfices.
Et le livre papier a encore un avenir. Probablement peu à peu réorienté, d’une part vers l’ouvrage de qualité ou de luxe avec une riche iconographie. D’autre part vers l’édition numérique à faible coût.
Notre propos n’est pas de disserter ici sur ces conséquences économiques.
Pour les œuvres tombées dans le domaine public, il semble d’ailleurs que la gratuité tendra peu à peu à devenir la règle.
C’est au niveau des auteurs contemporains que s’annonce la véritable révolution Internet de l’écrit. Tout auteur, tous les auteurs refusés (dieu sait qu’ils sont infiniment plus nombreux que ceux admis dans les cénacles des grandes maisons ou au sein des petites, privées de moyens) pourront aisément proposer leur ouvrage à tout internaute.
Internet
Las ! Les scories risquent d’être nombreuses. Et sous l’avalanche probable des publications, il sera sans doute ardu de trier le bon grain.
C’est bien là que le système éditorial, avec ses imperfections susceptibles à cette occasion de souhaitables corrections, pourrait retrouver un intérêt de promotion de la qualité dans les divers thèmes ou catégories d’ouvrages.
Liste des textes
I Bords d’eau et envols
Bords d’eau
1. Baie de Somme
2. Le long de la Loire. Haïku forestier
3. Chasse d’eau
4. Vue sur la Grande Bleue
5. Ivresse
6. Cabourg
7. En barque dans les marais
8. En l’île de beauté
9. Bain de mer
Envols
10. Querelles de famille
11. Brouillard sur Issoire
12. Atterrissage forcé
13. Rouerie
II Au pays des volcans
Senteurs du terroir
14. « Objets inanimés… »
15. Plombs et puys
16. Randonnée pédestre
17. Lever de soleil sur le Plomb du Cantal
18. Agapes auvergnates
19. Les vieux copains
20. La mouramura
21. Lot de consolation. Confession d’un joueur
22. Cercles
Emois et sourires
23. Larmes enfantines
24. Lecture officielle et dessous d’antan
25. Le rruby
26. Passion adolescente
27. Baguette magique
28. Vol de nuit
29. Saint Christophe
30. Le repas des pensionnaires
31. Jules Lecoq
III Couleurs de Brie
32. Couleurs de Brie
33. Convivialité combalusienne
34. Mondanités briardes
35. Le côté de Guermantes. L’infante
36. La soirée du général. Le soir de la générale
37. Châteaux de Brie. Hommage d’auteur
38. Faille dans la sérénité
39. Venise la belle…
40. Au bois d’Ozoir
41. La fermière de Roissy
42. Nostalgie
43. Le pont de Nogent
IV Hier, aujourd’hui et demain
Nostalgie
44. Photo sépia
45. Vertige. Pâleur
46. Gloire du dictionnaire
47. Remède de grand-mère
48. Prélat d’antan
49. Anniversaire fraternel
Interrogations et angoisses
50. Ire de mai
51. Rude époque
52. Jacques le mécréant
53. Civilisation
54. Gloire, fric et medias
55. Cadre quadra
56. Dispendieuse sénescence
57. Entre vie et trépas.Bis
58. L’avenir
V Fantaisies
Sur un air de guitare
59. Mistress Laura
60. O Maguy
61. Cœurs et autres couleurs
62. Bluette. Odelette. Dédicace
Anecdotes
63. Yes or no
64. Bonne foi !
65. Inquiétudes professionnelles
VI Exercices de style
Jeux de rimes
66. Holorimie. Monorimie
67. Polyrimie. A Polymnie
Musique et délire
68. Mélodie
69. Harmonie
70. Symphonie
71. Ritournelle
72. Sol sol si ré
Variations sur un thème : nostalgie andalouse
73. Haïku
74. Quatrain
75. Triolet
76. Rondeau. Rondel
77. Sonnet
VII A la manière de…
78. Nu. Complainte
79. Panneau de basket
80. Verve de Cheyney, mélancolie de Dassin
81. Saisons, pot pourri
82. Cornemure, cité cousine de Clochemerle
83. Vin au bromure
84. Fable éternelle
85. L’cac n’est pas bien portant
VIII Hédonisme
86. Cailles aux raisins
87. A Patricia, notre charmante hôtesse…
88. Vatel
89. Le feu au culte. Un certain regard
90. Scène de vie urbaine
91. Amours ancillaires
92. Le grand pardon
93. Silhouette
94. Parade amoureuse
95. Plénitude. Variante
96. Haïkus
97. Théodora
98. Natacha
99. Qu’on









