Maiiis... j'aime pas marcher
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note : paru sur le site régional couleursdebrie.fr en 2008, cet ouvrage y avait reçu 3 263 visites.
Vous aimez passer vos vacances avec les cousins, cousines...
Découvrez les bons moments que l'on peut vivre ensemble en montagne...
Si, jusqu'à présent, vous détestiez la randonnée, vous allez changer d'avis !
Chantal Sandi
Voici le récit d'une balade de 3 jours en famille dans le massif du Cantal...
Antoine, âgé de 10 ans, raconte cette tranche de vie avec espièglerie...
Sommaire |
...Lever de soleil...
« Il y a environ 60 millions d'années, commençaient en France les déformations du manteau et de l'écorce terrestre... » nous explique le maître dans la classe inondée de soleil. « Fractures, soulèvements, effondrements les avaient disloqués et, à la faveur des fissures, le magma profond remontait vers la surface. Par des séries d’éruptions successives, se formaient les volcans... »
- Tu pique-niques Antoine ?
- Très drôle Guillaume ! J’ai été obligé de m’arrêter ; j’avais de la terre et des cailloux qui frottaient dans mes chaussures; c’est d’ta faute aussi, si tu ne traînais pas les pieds en marchant ; t’as vu la poussière que tu soulèves ! Tu m’as ralenti, c’est pas du jeu.
Il fait beau, il fait chaud, ce sont les vacances ; cet été, on est tous réunis, les cousins et cousines. Ca fait un bout de temps que ce n’était pas arrivé et, sûr, ça va être la grande éclate.
Les monts s'étendent à perte de vue : j'ai retrouvé mon domaine.
Nous reprenons des forces avant de continuer notre ascension : biscuits et chocolat blanc... le chocolat blanc à la noix de coco, un vrai régal ! C’est bien parce qu’il faut faire des efforts que ma mère en achète sinon... ce n’est pas le genre de la maison !
Guillaume, mon copain d’école, est avec nous. Il est plutôt balèse en montagne, un vrai chamois -c’est mon père qui le dit- ; il marche à toute allure, saute d’un rocher à l’autre, pique des sprints, déniche tous les raccourcis possibles.
Avec ses échappées, il réussit à faire bien trois fois notre parcours : très fort !
- Qui a les fruits du pique-nique ? demande ma mère.
- C’est moi, répond Guillaume.
- Oh là là ! je crains le pire.
Pas si mauvais, les fruits écrasés : quelle différence avec la compote ? Ma mère fait une drôle de tête : elle n’a pas l’air d’apprécier cette recette improvisée !
Heu... mais je suis en classe. L’instituteur poursuit : « Tout a commencé dans le nord-ouest de l’Auvergne puis a continué vers le sud de notre pays... »
Justement, moi, j'en connais un de volcan d’Auvergne : celui du Cantal.
« Le plus vaste édifice volcanique d'Europe » m'avaient précisé mes parents. « D'après l'examen de la nature des terrains volcaniques et l'étude des fossiles découverts dans la région, le massif du Cantal est né il y a environ 11 millions d'années.
De profonds bouleversements se sont succédé pendant plusieurs millions d'années donnant naissance à divers sommets ; les plus hauts d'entre eux atteignaient plus de 3000 mètres. Puis, à la fin des éruptions, l'érosion de la calotte glaciaire a creusé des cirques, des vallées en auge et a arrondi les sommets. »
Ma première vraie randonnée ? C’était il y a quatre ans, j’avais juste six ans.
J'entends encore mon père me chuchoter à l’oreille : « Antoine, il est 4 heures. »
- Mais j’ai encore sommeil moi d’abord, je bougonne.
C’est vrai, après tout le soleil, c’est tous les jours qu’il se lève. Alors, pourquoi y aller aujourd’hui plutôt que demain ?
- et le lever du soleil au Plomb ?
Le Plomb ? Il s'agit du sommet le plus élevé du Cantal : il culmine à 1855 mètres.
C’était génial.
Arrivés à destination, on avait trouvé un poste d’observation : un trou, pas très profond, en forme de cuvette ; blottis les uns contre les autres, on sentait moins le vent plutôt frisquet. Il faisait encore nuit : notre programme était respecté.
Tiens, la montée dans la nuit, ça aussi c’était pas banal ! Surtout, nous n'avions pas de temps à perdre pour arriver avant le soleil. Au départ, le plus délicat avait été de repérer le sentier. Déjà qu’en plein jour, en montagne, on peut s’égarer vite fait, il s’agit d’être très prudent, la nuit n’en parlons pas ! Manque de chance, il n’y avait pas de lune, il faisait noir comme dans un four : on ne pouvait pas compter sur elle pour nous éclairer ; aucune importance car c’était plus amusant de grimper à la lueur des lampes électriques.
Le ciel au loin avait soudain blanchi et puis on vit une première lueur rosée qui barrait tout l’horizon d’un long trait. On commençait à distinguer les formes tout autour de nous quand, brusquement, apparut le bord du disque rouge. Ensuite, au fur et à mesure que le soleil montait dans le ciel, les sommets de chaque dôme s'illuminèrent l’un après l'autre : exactement le même effet qu’à Noël quand on allume les bougies du sapin.
Le lever du soleil, c’est une tradition dans la famille. Guillaume n’y a donc pas coupé.
Mission accomplie, nous sommes sur le chemin du retour. Guillaume, fidèle à ses habitudes, est sur son perchoir. C’est le moment de la halte à mi-parcours au lieu dit « la Tombe du Père ».
- Elle est rouge.
- Non, c’est une bleue !
- J’te dis que c’est une rouge !
- Et moi, j’te dis que c’est une bleue !
- Non, j’...
- Vous vous décidez à venir les gars ? nous interrompt mon père.
Je le sens un brin agacé.
- Regardez plutôt le panneau qui borde le chemin ! Je vous signale qu’il indique une piste de ski bleue.
- Alors, hein qu’j’avais raison ! triomphe Guillaume.
Il redescend du rocher en sautant à pieds joints ; la visibilité n’est pas très bonne, dommage pour lui car ça lui permet d’atterrir dans une bouse de vache... fraîche à point et épaisse... assez pour moucheter ses jambes jusqu’aux genoux !
- T’en fais pas, ça va s’arranger, me dit-il. D’abord, c’est une odeur tout ce qu’il y a de naturel.
- Peut-être mais moi je dis que la nature ne fait pas toujours bien les choses.
La preuve, c’est que nous en avons profité... jusqu’à l’arrivée à la maison... Dommage également pour nous !
...J - 1...
Je passe ainsi toutes mes vacances en Auvergne.
La tribu, cet été, est donc au complet. Dans l'ordre chronologique : Aline (15 ans), Charlotte (14 ans), Sylvain (12 ans), Laurence (11 ans), Emilie (10 ans, presque 11), Alice (10 ans), Caroline (8 ans), Vivien (5 ans).
Sans oublier mon copain de là-bas : Rémi.
Notre maison est dans un village, le village au fond d’un vallon et, tout autour, il n’y a que du vert : celui des prés, celui des sapins plus sombre, celui des autres arbres : hêtres, frênes, noisetiers.
Au loin, un chien aboie. Un autre lui répond. Le linge sèche dans le jardin ; à côté, il y a le potager avec son carré de salades, sa ligne d’oignons, ses pieds de tomates, de haricots
verts... et la maison des vacances assez grande pour accueillir toute la famille.
Un soir, les parents nous annoncent qu'une balade est décidée pour le lendemain. Le parcours
prévu est : la Chevade - Lavigerie par le col de Cabre.
Ils ont alors droit à une avalanche de questions :
- C’est long comme balade ?
- Encore assez...
- Il faut toute la journée ?
- Oui...
- Et si demain, il pleut ?
- La météo annonce du beau temps...
- Il faut emporter des sacs à dos ?
- Tiens cette blague ; tu ne manges pas toi ?
- A quelle heure il faut se lever ? Pas à quatre heures, j’espère ?
- Oh non, pitié !
- Il faut mettre de grosses chaussures ?
- J’aime pas, c’est moche.
- Eh, on se calme ! Le temps de vous expliquer tout cela !
Mon oncle n°1 (surnommé ainsi parce qu’il est le premier à être entré dans notre famille)
ajoute : « Maintenant, nous pouvons très bien prolonger la randonnée et partir... trois jours
par exemple. »
- Sans blague, tu es sérieux ? dis-je incrédule.
- Oh oui, ça va être génial ! On dormira sous la tente ? demande ma cousine Emilie.
- Moi je veux bien mais il faut une rivière pour pouvoir se laver, précise sa soeur Caroline.
- Miss Chochote, tu ne vas pas mourir parce que tu n’auras pas pu te laver le bout des doigts de pied.
- Maiiis, arrête de m’embêter... Maman...
- Ca suffit les filles, les interrompt ma tante ; « de toute façon, la question ne se pose pas car nous passerons la première nuit dans un gîte et la deuxième à l'hôtel.»
- Super ! s'exclame Emilie, enthousiasmée à l'idée de dormir à l'hôtel.
Elle a raison ; on a intérêt à plaider notre cause auprès des parents pour que nous soyons
seuls à part dans les chambres : on pourra s’amuser et discuter tard dans la nuit...
personne pour nous en empêcher !
Mon petit cousin Vivien nous déclare : « Moi, j'aime la montagne à plat ou qui descend juste un peu. »
Très habile ! Dans les moments difficiles, il se retrouve ainsi sur les épaules de son père ! ... J’exagère peut-être, il est encore petit.
Guillaume, qui est venu pour deux semaines, sera également de la partie.
« A nous les grands espaces ! » comme proclament les dépliants touristiques.
La balade de trois jours : mon père en parlait souvent, proposait des tas de projets d’itinéraire et elle va enfin se réaliser ! J’ose pas y croire.
Je repense à ma discussion avec Rémi que je suis allé prévenir ; on a mis au point un programme de divertissement qui ne sera pas pour déplaire à la tribu !
Le soir, nous nous occupons des préparatifs ; je ne me reconnais plus : jamais mis autant de
soin à faire mon sac.
Voyons : des habits chauds et un vêtement de pluie -mon père nous dit toujours : « Le temps peut changer très vite en montagne. »-, des paires de chaussettes fines à mettre en dessous des chaussettes épaisses afin d’éviter les ampoules, une crème solaire, un chapeau et des lunettes de soleil, une lampe de poche et enfin... mon couteau suisse.
Et puis..., il y a bien encore une petite place dans la poche sur le côté du sac pour ... quelques friandises.
Il faut qu’je dorme... je n’parle plus avec Guillaume depuis dix minutes au moins... comment
il a fait pour s’endormir ?... quand je pense à ce qu’on a comploté avec Rémi... il faut
qu’je dorme... ça va être trop chouette... applique le régime du sportif... pour tenir la
forme demain... il faut... que...
...C'est le grand jour...
Au menu du p’tit déj’ ce matin : jus d'orange, lait, tartines beurrées avec confiture ou miel, yaourt ou fromage, fruit, pain d'épice... rien que du consistant pour tenir le coup !
« Alors, le moral est bon ? » demande mon père « car il n'est pas question de faire demi-tour
en cours de route. Il faut prouver que vous êtes de vrais montagnards, rudes à la tâche et
vaillants jusqu’au bout ! »
Tu parles ! Il est plutôt difficile de se lever à six heures du mat’ surtout en vacances. Mais, c'est bien en vacances que l'on peut faire ce genre de choses !
Et encore, on l’a échappé belle car mon père était plutôt disposé à nous faire sortir du lit à 5 heures : « En montagne, l'été, il faut partir de très bonne heure car, sous le soleil, la marche devient vite pénible. »
- Oh, c’est une riche idée ! Tu tiens absolument à ce que ces enfants soient épuisés avant même d’avoir commencé ?
C’est ainsi que ma mère nous a sauvés du pire !
Nous prenons au passage mon cousin Sylvain. Mon père s’inquiète de l’état de son équipement ; Sylvain nous montre alors la liste qu'il a lui-même établie la veille.
« Pas de problème, je pense n’avoir rien oublié » nous précise-t-il.
Et comment ! Revue de détail :
- sandwiches beurre-jambon
- sandwich fromage (Tiens, il n’en prévoit qu’un !)
- brioches
- chocolat
- 2 paquets de biscuits
- bananes
- jus d'orange
- bonbons
- chewing-gum
- imperméable ?
« Tu as bien raison », lui dit ma mère ; « avant l'effort, le réconfort surtout ; et puis, accessoirement, il peut pleuvoir, qui sait ! »
Ca nous amuse beaucoup sauf mon père car, selon lui, nous avons déjà un quart d’heure de retard.
Ce n’est pas la grande forme de si bon matin. Nous trébuchons sur les pierres du chemin : il
vaut mieux marcher tête baissée.
- Té, j’ai cru que jamais je n’arriverais à sortir du lit, dit Rémi.
- Oh là là ; c’est pire que dans l’année ; même pour l’école, je ne me lève pas si tôt.
- Pour toi, Laurence, rien d’étonnant : t’es jamais debout avant midi !
- Oui, c’est un peu dur mais avouez qu’il ne faut pas prendre plus de risques avec Charlotte ; elle va nous créer suffisamment d’ennuis comme ça, lance Sylvain.
- Des ennuis, que veux-tu dire par là ? réplique-t-elle.
- Ben... par rapport aux taureaux... tu sais qu’ils sont attirés par la couleur rouge...
- C’est pas drôle du tout.
Il faut dire que le soleil lui a été fatal : elle est carrément rouge vif ce matin !
- Pourvu que l’on ait assez à manger pour la journée, reprend Sylvain.
- Tu ne me sembles manquer de rien pourtant ! En plus, tu vas nous ralentir tellement tu es chargé !
Cette fois, match nul entre les deux.
Le chemin longe des pâturages fermés par des clôtures. Il est bordé d'oeillets et de pensées
sauvages, de renoncules. Plus en altitude, nous trouverons des digitales pourpre.
Le temps est frais en ce début d'août ce qui fait dire à mon cousin : « En tout cas, nous ne grimperons pas sous un soleil de plomb !... Vous saisissez l’astuce ?... avec le Plomb ?
- Lamentable... Enfin il est de bonne heure : difficile de faire mieux, je le reconnais, se moque sa soeur Alice.
Une nappe de brume couvre la vallée et nous n'avons pas encore suffisamment marché pour nous
trouver au-dessus des nuages.
Un signe discret à Rémi : c'est le moment. Je piaffe d'impatience depuis le départ mais j'ai préféré prendre de la distance ; je ne tiens pas à ce que les adultes mettent le nez dans nos affaires.
- Ecoutez. On a une proposition à vous faire, Rémi et moi. On va considérer que cette randonnée de trois jours constitue un parcours.
Je traduis : un parcours consiste en une série d'épreuves sportives ou bien de jeux d'adresse, de prestidigitation, que nous inventons nous-mêmes et que doivent exécuter tous les membres du clan.
Cette fois, on a trois jours devant nous : on va faire durer le plaisir.
- Et j'ai déjà une idée pour la première journée.
- Je veux bien, dit Emilie, mais à une condition : que ce ne soit pas toujours la même personne qui décide des épreuves.
- Oui, tu as un avantage sur nous, Antoine, tu viens plus souvent, tu connais mieux les lieux, ajoute Laurence.
- Entièrement d’accord. Mais qu’est-ce que vous avez à suggérer ?
- Rien... rien..., répond Emilie un peu contrariée, ... pas encore.
...Une drôle de bête...
- Voilà ce que l’on vous propose. Nous allons commencer cette balade par une chasse au dahu !
- Qu'est-ce que c'est qu’ce truc ? dit Caroline d’un ton brusque.
- Moi non plus, je ne connais pas. Je n’en ai jamais entendu parler, ajoute Laurence.
- Une chasse ? C'est donc un animal ? Il est peut-être dangereux ? demande Emilie.
- Ce sera sans moi alors ; vous êtes pas un peu malades ? Alice a l’air complètement paniquée.
- T’en fais pas, je t’aiderai, lui répond Guillaume.
L’affaire se présente plutôt mal ! La partie est loin d’être gagnée.
- Arrêtez de protester avant de savoir. Rémi, explique-leur ce qu'est un dahu, toi qui es du coin.
- Le dahu est une bête... heu...
- Voilà un précieux renseignement, commente Emilie.
- Té, débrouillez-vous sans moi bande de bleus.
- Mais non, du calme ; trêve de balivernes, on t'écoute, on ne fait même que ça, l’encourage-t-elle.
Sacrée cousine avec son « trêve de balivernes » : cette expression ancienne l’amuse beaucoup.
- Bon ! c'est donc un animal à cornes qui ressemble à... un mouflon mais voilà, il est un peu spécial ; il a les pattes de devant plus courtes que celles de derrière.
- Oui, à d’autres ; tu crois vraiment qu’on va gober ça !
- Té, bien sûr, ça leur permet de tenir sur les flancs de la montagne. Comment veux-tu qu’ils gardent leur équilibre alors que c’est en pente !
- Tu peux nous donner d’autres indications? poursuit Emilie.
- En fait, le mouflon est une sorte de mouton sauvage avec deux longues cornes recourbées en arrière. Tandis que le dahu ressemble plutôt à une chèvre avec des cornes recourbées aussi mais plus petites.
- et de quelle couleur est son pelage ?
- Heu...
- Il est blanc sale... Tu vois ce que je veux dire ? je réponds, volant ainsi au secours de mon copain.
- C’est-à-dire plutôt grisâtre ?
- Exactement et la montagne, c'est son domaine : il est très agile. Seulement, il est peureux ; il se sauve à l'approche des hommes : ce ne sera donc pas facile de le repérer.
- Ca dépend, nous dit Laurence. Il a besoin de chercher sa nourriture. Il mange quoi ? Vous le savez ?
- De l'herbe, des feuilles, des bourgeons, des glands, des faines.
- Mais, au fait, quel est l’intérêt de tout ça? demande-t-elle à raison.
- Le prendre en photo ! Tu ne sembles pas très bien réaliser que ce serait un véritable évènement ; c’est un animal très difficile à débusquer, c'est le moniteur de ski qui me l'a dit. Puisque l’on part trois jours en montagne, il faut vraiment profiter de l’occasion. On vendra ensuite les clichés à un photographe connu de la région. Il nous en donnera un bon prix vu qu’il en fera ensuite des cartes postales et des posters.
Et bien sûr, pas un mot aux parents : ce sera une surprise !
Les adultes nous rattrapent peu de temps après. Une de mes tantes suggère : « ça fait
maintenant une heure et demie que nous avons démarré. Nous avons peut-être droit à une pause
pour boire du café chaud par exemple ? »
- Oh oui ! Je mangerais bien des biscuits et du chocolat, renchérit Sylvain.
Alors là, rien de tel pour exaspérer mon père : « ça casse le rythme. »
- Notre cerveau nous ordonne de manger, lui répond Emilie.
- Pour ça, les vôtres ne sont pas souvent en grève.
De toute façon, nous ne traînons pas car il ne fait pas chaud à rester immobiles. Nous
remettons la veste de survêtement dans le sac à dos avant de reprendre la marche.
- Il s'agit d'être en alerte à partir de maintenant, je recommande alors à la petite bande.
Nous traversons toujours des pâtures. A gauche, la vallée est encore sous les nuages ; à
quelques centaines de mètres sur notre droite, une falaise couronnée de sapins se découpe dans le ciel : on dirait un collage.
- Ce n'est pas en restant bien sagement sur le chemin que nous allons réussir notre coup, dit Rémi. Il vaut mieux se séparer, qu’en penses-tu Antoine ?
- Oui, exact. On n’a qu’à se mettre deux par deux pour les recherches.
- Et qui le prend en photo dans tout ça ? demande Laurence. Nous n’avons que deux appareils.
- Le premier qui l’aperçoit fait signe aux autres de s’approcher, lui répond Guillaume.
- Bien sûr, pour lui faire peur et qu’il se sauve !
- Mais des signes de la main, discrets !
- Admettons, on peut toujours essayer, conclut-elle.
Les cris de deux ou trois buses volant au dessus de nos têtes retentissent dans le silence :
nous sommes seuls dans la nature ! Je suis en tête avec Rémi, en éclaireurs.
...Sur une piste...
Nous décidons d'attendre le reste de la troupe car nous avons fait une découverte !
- Alors, la chasse est bonne ? je leur demande à voix basse.
- Si tu crois que c'est facile ! réplique vertement Alice.
- Toi qui es si malin, tu as quelque chose à nous montrer sans doute ?
Emilie est décidément en pleine forme !
- Et oui, tu ne penses pas si bien dire ! Regardez le rocher qui est devant nous à environ cent mètres... celui avec une grosse touffe de genêts de chaque côté. A gauche, derrière la touffe,
il y en a un !
- A quoi le reconnais-tu ?
- On aperçoit le bout de ses cornes.
Nous nous approchons alors tous ensemble -c’est plus rassurant-... à pas de loup... pour découvrir... des genêts, une vaste lande de montagne couverte de genêt et de bruyère.
- Bravo. Vous avez une vue perçante et un flair du tonnerre, ironise Emilie. Tes fameuses cornes ressemblent beaucoup aux branches tordues de cet arbrisseau !
- Bon, tout le monde a le droit de se tromper.
- Oui mais pas de nous tromper, rétorque- t-elle.
Qu’est-ce qu’elle entend exactement par là ?
Nous traversons donc cette lande. Une dernière butte et, alors, s'étale le vert à profusion
avec, en arrière-plan, l'horizon infini.
- La maison en pierre grise qu’on aperçoit là-bas, c’est le gîte où on dort ce soir ? demande Alice.
- Ben non, c’te idée, on n’a même pas fait la moitié du trajet ! lui répond Sylvain.
Les parents sont arrivés sur ces entrefaites.
- Ce que tu vois est le buron de Peyre Gary de l’Or.
- C’est quoi, un buron ? questionne Caroline.
- Il servait autrefois à fabriquer le fromage en montagne avec le lait des vaches qui étaient traites sur place. Il y en avait des centaines dans le massif et la plupart sont à l’abandon actuellement. Quelques-uns cependant sont encore en activité. Ils sont construits avec de solides murs en pierre volcanique et sont recouverts d'un toit de dalles d’origine volcanique toujours que l’on appelle lauzes, lui répond son père.
- Voilà pour la leçon de choses.
- Pffff... leçon de choses... ça se dit ?
- En tout cas, ils font vraiment partie du paysage, fait remarquer Aline.
C'est notre deuxième halte. Nous nous installons près du buron afin de nous protéger du vent et de ne pas être trop près des vaches qui broutent dans le secteur.
Nous sortons nos provisions : pain, pâté, cantal, fruits.
- C'est plutôt chouette, les balades en montagne : on mange des choses que l'on aime bien ; pas des haricots verts ou des épinards par exemple.
- Bien dit, Sylvain !
- Tu ne perds rien pour attendre, réplique Charlotte. Sitôt rentrés à la maison, il y aura légumes verts au menu le restant de la semaine !
Là où nous sommes assis, l'herbe est plutôt rase.
C'est alors que je fais un bond de trois mètres : « C’est quoi ce truc ?... Quelle horreur, un rat ! »
- « Oh ! » s’exclament en choeur les filles, de dégoût et de frayeur.
En effet, un minuscule museau pointu suivi de deux gros yeux saillants et enfin d’oreilles allongées sortent d’un trou dans le sol.
- Mais... c’est un mulot ; oh, il est trop mignon ! Surtout Antoine, appelle-nous dès que tu apercevras le dahu ; j’ai comme l’impression que tu auras besoin de notre aide.
C’est Laurence qui vient de faire ce commentaire ; je ne vois vraiment pas ce qu’elle a voulu dire par là !
Cette fois, la brume s'est levée et le soleil brille. Nous nous débarrassons d'une première couche (de vêtements) et reprenons notre marche.
Nous avons trouvé notre « second souffle ». Le sentier devient plus étroit au fur et à mesure que nous grimpons ; lorsque nous atteignons la crête, nous découvrons alors des monts à perte de vue.
- Té, n’empêche, c’est beau la nature!
... Inutile de préciser de qui ça vient ! Sympa l’accent de mon copain Rémi.
Nous suivons la ligne de crête. La vue plonge sur la vallée avec, à nos pieds, le précipice.
- C’est encore long d’ici le col ? demande Sylvain.
- Aucune idée. Il faut poser la question aux parents. Pourquoi ? Tu as une petite faim ?
- Ah, c’est malin !
- Ce n'est pas dans ce coin là que nous allons trouver le dahu, dit Laurence.
- Il a le pied montagnard. Il peut descendre ou gravir les parois les plus escarpées, réplique Rémi.
- Oui, mais il y a tout de même une difficulté, répond Emilie.
- Laquelle ?
- Nous, nous n'avons pas le pied montagnard ! Il n’est pas prévu de faire de l’escalade. Alors même en admettant qu'on en aperçoive un, comment s’en approcher le plus possible pour le photographier ?
- Pourquoi me fixes-tu en disant ça ? je lui demande.
Emilie va me répondre lorsqu'on entend mon père nous prévenir : « Voilà une source. C’est le moment de remplir les gourdes. »
Je reprends la discussion :
- Une fois arrivés au col, il y a plus d’espace, la vue est bien dégagée ; ce sera sans doute plus facile d’en repérer. On n'a qu'à accélérer le mouvement pour y être plus vite.
Le sentier est étroit et rocailleux ; de petites pierres roulent sous les chaussures surtout
quand on court ; comme c'est exactement ce que nous faisons alors que nous longeons un à-pic
vertigineux , nous nous faisons réprimander par nos parents.
Je ne suis pas, d’ailleurs, très rassuré le long de ce ravin qui est tout ce qu’il y a d’impressionnant.
Tant pis pour le dahu !
Enfin, nous voilà arrivés au col de Rombière.
...Encore du nouveau !...
A l’horizon, un ciel d’azur sans fin et une barrière de monts : bonne idée de déjeuner ici.
- Ouf, je vais enfin pouvoir délacer mes chaussures afin de délasser mes pieds, nous déclare Sylvain.
- Toujours le mot pour rire... commente simplement Guillaume.
Nous avons de la compagnie, un troupeau de vaches à la robe rousse : ce sont des « Salers ».
Agacées par les mouches qui tourbillonnent autour d’elles, elles agitent la queue pour les
chasser.
Quelques-unes d’entre elles se trouvent en contrebas.
- Tiens, elles n’ont pas de problème d’équilibre en montagne à la différence de ... qui vous savez.
La remarque vient d’Emilie.
« Attends, j’vais t’expliquer tout de suite pourquoi » je réplique aussitôt. Cette race de vaches a la "patte" montagnarde. Elles grimpent les pentes mieux que toi, même les plus raides. »
Les parents ajoutent : « Ces pelouses de montagne où elles paissent et où elles ont le "pied" si sûr sont appelées les pâturages d'estive. D'ailleurs, chaque année en juin, il y a la Fête de l'Estive à Allanche d’où partent les troupeaux en direction des prairies d'altitude : c’est le moment de la transhumance. De plus, la Salers est une vache très robuste et donc bien adaptée aux rigueurs de l'hiver. »
- C’est pas tout ça ; vous n’auriez pas une petite faim ?
- Trêve de balivernes, suis-nous plutôt ; on va faire quelques roulades : le premier arrivé en bas...
- Té, tu vas voir, c’est trop drôle !
- De quoi, où ça en bas ? Mais on va s’égratigner les jambes... Oh, les gueux ! gémit Sylvain.
Car nous avons déjà filé.
- Quelle est la suite des réjouissances ? demande Sylvain.
- Ce sentier à flanc de versant qui nous mène au col de Cabre d'où nous redescendrons dans la vallée de la Santoire: ce sera la fin de la première étape.
- C'est loin ? Combien de kilomètres encore ? dit Guillaume.
- Ah ! en montagne, il n'est pas question de kilomètres mais d'heures. Il faut compter trois heures de marche environ, répond mon oncle.
J’entends alors marmonner Caroline qui se trouve derrière moi :
- Pourquoi les parents aiment marcher ? Pourquoi obligent-ils leurs enfants à les suivre ? Je déteste marcher, la montagne, c’est nul ; moi, je préfère nager.
- Viens, ça va s’arranger ; on cueillera des myrtilles en chemin, l’encourage Guillaume.
Emilie tient le portillon ouvert pour sa soeur.
- Avance si tu ne veux pas faire partie du "grupetto" ! lui lance-t-elle.
- Maiiis, tu fais rien que de m'embêter. D’abord, c’est quoi le groupéto ? (*)
(*) groupe de cyclistes retardataires au Tour de France
Nous suivons le sentier étroit en file indienne. Impossible de chercher quoique ce soit à cet
endroit.
- Au col, nous pourrons de nouveau explorer les lieux, explique Rémi.
- Té, tenez-vous prêts, dernier tournant avant le col !
Et sous nos yeux, apparaît un...
... troupeau de moutons.
- Ca pourrait aussi bien être des dahus, dit Emilie.
- Tu y mets vraiment de la mauvaise volonté.
Ce qu’elle peut m’agacer, ma cousine, avec ses réflexions !
Avant d’entamer la descente, nous écoutons bien sagement les dernières recommandations : « ne vous séparez pas... les garçons, vous êtes priés d’attendre les filles... etc... puis, nous prenons rapidement de la distance comme d’hab !
- Maiiis... J’ai pas envie d’aller vite !
- Trêve de balivernes, Caroline, le moment est grave, lui dit sa soeur. Il n’y a pas de temps à perdre ; il faut presser le pas pour semer les parents.
On a bien suivi ce principe et c’est ainsi que nous nous retrouvons en tête, nous les garçons.
Bons princes, nous attendons ces demoiselles.
Nous les appelons alors à tue-tête. Nos cris sont démultipliés : « ohé ... o..hé ..hé ..hé ".
La falaise à cet endroit fait caisse de résonance.
Sur ce, arrivent Caroline, Emilie et Alice.
- Et Laurence ? Où est-elle ?
- Elle nous a dit de continuer, qu’elle n’ avait pas besoin de nous, qu’elle nous rattrapera.
- Zut, elle nous fait perdre toute notre avance sur les adultes !
- Elle a p’t être une idée en tête !
- Té, vous auriez pu rester avec elle.
- Allez-y, moi je l’attends, propose Guillaume.
- Non, pas besoin.
En effet, elle apparaît droite comme un « i » tenant son bâton à la main -en réalité, un vieux manche à balai- et... les joues écarlates.
- Bande de lâcheurs. Je souffle comme un phoque à essayer de vous rejoindre.
- Tu en as de bonnes ! C’est toi qui nous as abandonnés. Pourquoi d’ailleurs ?
- J’avais vu quelque chose qui bougeait, à l’écart du chemin, et quand je me suis approchée... plus rien.
- Une illusion d’optique sans doute.
- Ou une illusion tout court !
Sacrée Emilie !
Nous continuons la descente en suivant la rivière sinueuse qui nous sert de guide.
Nous traversons un bois.
- J’ai soif ! Qui porte l’eau ?
- Chuttt ! C’est lui, je chuchote.
- Qui ça, lui ?
- Mais chuttt ! A ton avis ?
Alice, d’émotion, laisse alors tomber sa gourde qui commence à se vider de son contenu.
- Zut, c’est pas vrai ! s’exclame-t-elle.
- T’en fais pas, ça va s’arranger.
- Oh, regardez !
- Mais je n’ai rien vu !
- De toute façon, dit Laurence, ce que l’on a vu passer était roux et portait des bois sur la tête. Autrement dit, je suis sûre que c’était un chevreuil. Il était trop gracieux!
- Té, il est passé comme une flèche ; je n’ai même pas eu le temps de réaliser.
- Oui et encore une fausse alerte, souligne Emilie.
Le dîner est terminé. Nous tenons une sorte de conseil de guerre. Je n’ai pas perdu de vue notre « mission » :
« Surtout, préparez vos lampes de poche pour l’expédition de cette nuit. »
- Explique-moi comment tu comptes t’y prendre : nous dormons juste à côté des parents, fait remarquer Alice.
- Et les chambres du rez-de-chaussée ?
- Faut pas rêver ; il y en a une qui sera occupée par Aline et Charlotte ; quant à l’autre, elle ne nous est certainement pas destinée.
Nous sommes couchés maintenant. A notre grande déception, impossible d’organiser quoique ce soit cette nuit, Alice avait raison.
La fenêtre est entrebâillée : j’écoute les cri-cri des grillons qui résonnent dans la nuit... une bonne odeur de plantes entre dans la chambre... je me dis : la montagne, y'a que ça... de vrai... rrrrr...
...J + 1...
Au programme du jour, changement de vallée et, pour cela, nous devons remonter au col de la veille.
« La vallée que nous quittons est plutôt sévère, dépouillée. Nous allons en trouver une autre plus souriante, plus douce bien que sauvage elle aussi » indiquent les parents.
- « Brrr... je ne suis jamais rassuré en passant à côté des vaches. Pourquoi ne leur coupe-t-on pas les cornes ? »
C’est moi qui parle.
- Tiens, il y en a une qui est blanche ! Et en plus, elle a un anneau dans le museau, remarque Laurence.
- Té, ce n’est pas une mais un ; la bête avec un anneau dans le museau, c’est un taureau, un charolais.
- Il est énorme ! Moi non plus, je ne me sens pas tranquille, dit Alice.
- T’en fais pas, lui répond Guillaume ; elles ne sont pas méchantes ; il faut seulement ne pas s'agiter ou crier en passant à côté d'elles.
- Hier soir, au gîte, vous avez fait attention au type qui dînait à côté de nous, à l’autre table avec sa famille ? demande Sylvain.
- Qui ça, Bob ?
- Ah, parce que tu connais son nom !
- Pas du tout mais je lui ai donné ce surnom à cause de son chapeau ; je l’avais vu déjà hier au col de Rombière ; difficile de ne pas le remarquer : il fait tout pour ça tellement il parle fort !
- Tu as raison, Antoine. Maintenant que tu le dis, je le revois très bien, ajoute Laurence.
- J’peux continuer maintenant ?
Je trouve qu’il exagère un peu mon cousin.
- Donc, poursuit Sylvain, il expliquait à sa famille qu’avec son chien, il ne craint rien en passant au milieu d’un troupeau parce qu’un chien joue un rôle de gardien pour les vaches, qu’elles sont habituées à sa présence. Et puis aussi que les mères deviennent très agressives dès qu’on s’approche un peu trop près de leurs petits; il est donc préférable de se tenir à distance des veaux.
- N’empêche, tous les ans, y’a des accidents, des gars qui se font encorner. Té, c’est arrivé encore le mois dernier à cause d’un chien justement qui s’est mis à courir comme un fou. Les vaches ont pris peur : elles ont foncé sur le gars, ç’a été sa fête !
- Il est mort ?
- Encore heureux !
On ne comprend pas bien. Rémi, en disant ça, pense sans doute qu’il ne pouvait en être autrement vu ce qui s’était passé.
Nous descendons la pente rocailleuse mais sans passages périlleux ; on se met alors à courir.
Il s’agit de ne pas oublier l’essentiel...
« Inutile de courir. Il faut tenir un rythme régulier sans à-coups sinon vous serez vite épuisés par tous ces efforts brusques...» nous crie mon père.
Un sourire cruel se dessine sur les lèvres d’Emilie tandis qu’elle dépose une sorte de bille toute noire sur le bras de sa soeur.
- Maiiis... même pas peur l’autre ; c’est qu’un scarabée...
- Ca suffit l’embrouille vous deux ! Hé, vous voyez c’que j’vois ?
Nous suivons tous du regard la direction indiquée par Guillaume. Au milieu des rochers, apparaît un magnifique arrière-train, celui d’un animal en train de chercher sa nourriture.
Nous en restons bouche bée : c’est un grand moment d’émotion.
- Il y a un détail qui me chiffonne, nous lance alors Emilie.
- Quoi encore ?
- Vous nous avez bien dit que son pelage était de couleur grise ?
- Oui et après ?
- Après, tout simplement, l’animal qui est là est brun : c’est une différence importante, non ?
Décidément, ma cousine ne laisse rien passer.
- Ah, il relève la tête... Je sais ! nous annonce triomphalement Laurence.
Sauf que l’animal déguerpit à l’instant même.
- Bravo ! Vous auriez pu faire plus de bruit encore.
Guillaume n’est pas content du tout !
- Alors, Laurence , finies les cachotteries?
- ...
- Allez, ne nous laisse pas mijoter !
- Non, à vous de trouver !
- Donne-nous au moins un indice, si c’est pas trop te demander.
- Il vit aussi dans les Alpes.
- Merci, voilà un renseignement très utile !
- Bah, vous finirez bien par trouver.
- Oui, c’est juste une question de jours !
- On n’est pas pressés... On a toutes les vacances devant nous !
Les parents nous signalent que nous sommes dans le majestueux cirque de Mandailles ; ils ont raison : c’est vraiment pas mal.
Et Miss Caroline remet ça : « Y en a pour longtemps encore ? J'aimerais avoir une baguette magique ; un coup de baguette et je suis tout de suite arrivée. »
Deux secondes plus tard : « Mes pauvres petits pieds qui sont obligés de marcher » gémit-elle.
Quelques mètres plus loin : « Oh là, là, mes pieds ; j'ai trop mal aux pieds. »
Mon père lui demande : « Est-ce que tu as mal au nez ? »
- Non.
- Alors, ne pense plus à tes pieds et pense à ton nez !
J'aime bien quand mon père plaisante.
Caroline n’est pas la seule à être fatiguée. Vivement qu’on s’arrête ! Le chemin emprunté nous a conduit vers le lit d'une rivière. Il s'agit de la Jordanne.
- Oh, c’est trop chouette ici !
Cette fois, on ne peut qu’approuver Caroline.
- Ca vous plaît ? Tant mieux car nous allons y pique-niquer.
- Waouh... On va pouvoir se baigner !
- Oui, enfin, te tremper les pieds tout au plus. Cela dit, nous sommes ravis de te voir satisfaite Caroline, lui dit sa mère.
On ne se le fait pas dire deux fois. Nous déposons nos sacs à dos sur des pierres qui bordent la rivière, puis enlevons nos chaussures et chaussettes.
- Ouh, qu’elle est froide !
- Ah ! Elle est délicieusement fraîche ; c’que ça fait du bien, tu veux dire !
- Bon, si on mangeait...
Après le repas, nous nous éloignons des parents et élisons domicile derrière un gros rocher à l'abri des regards !
- On reprend nos explorations ? je suggère à tous.
- Qu’est-ce que tu veux explorer ici ? Tu as vu comme c’est encaissé, avec des rochers de tous les côtés et entre les rochers, des trous cachés par des broussailles ; de plus, ça doit être infesté de vipères.
- Tu es la voix de la sagesse, Laurence, je soupire. Mais je dois reconnaître qu’elle n’a pas tout à fait tort.
- T’en fais pas, on aura bien d’autres occasions encore.
- Té, on n’a qu’à se baigner plutôt... Venez donc par là...
Ce que nous montre Rémi, c’est une roche qui forme un à-plat sur lequel l’eau ruisselle. Elle nous sert de toboggan avec, à l’arrivée, un trou d’eau, une sorte de bassin : le rêve quoi !
Jusque là, tout allait bien mais voilà Caroline qui se met à crier tandis que nous approchons d'elle une araignée. Elle lève soudain les bras au ciel en poussant de grandes clameurs.
Nous avons baptisé cet endroit « notre coin de paradis. »
...Le temps se gâte...
- On n’est pas d’ici, il est temps de repartir, dit mon père.
- Oh non, on s’amuse trop bien à la mer, se lamente Vivien.
- Pfff... à la... Zut, y’a plus de soleil.
En effet, le ciel s’est soudain voilé.
- Qu’annonçait la météo ce matin ?
- Ensoleillé le matin ; nuageux l'après-midi avec risque d'orages dispersés.
- Nous avons droit à l'orage dispersé.
-Il s'agit d’accélérer le mouvement maintenant. De ce côté, le ciel est encore clair, nous houspille mon oncle n°2. Et c’est par là que l’on va, ça tombe bien !
S’il le faut vraiment ! Nous remballons vite fait nos affaires. Il nous reste environ deux heures de marche d’ici à l'hôtel.
Nous sommes à la traîne à discuter. On sèche lamentablement sur l’identité de « notre »
animal mystérieux.
- Ca te dit quelque chose l’intelligence ?
- Maiiis... tu ne sais pas non plus... et puis t’es méchante... je vais le dire à papa...
- Oh, des framboisiers !
- Ben voyons, c’est le moment de s’arrêter pour cueillir des framboises.
- Bof ! Il ne pleut toujours pas ; ce n’est pas pour quelques framboises...
La tentation est forte, trop forte...
Pas mal comme dessert... sauf que, tout à coup, on entend gronder le tonnerre et j’avoue qu’on n’en mène pas large à ce moment-là.
- Ca énerve parce qu’il en reste encore, dit Sylvain.
On n’a jamais marché aussi vite ! Et puis voilà Laurence qui s'exclame :
- Regardez cette grosse boule de poils sur le bas-côté... l’animal ne bouge pas, il doit dormir.
L’émotion est à son comble. Enfin, nous touchons peut-être au but.
Impatienté, je dis : « Ce n'est pas le moment de s'attarder à contempler la nature ; on va se prendre une bonne saucée. »
- Rassure-toi Antoine ; c'est un blaireau et, vu son état, on n’a rien à craindre, répond Laurence.
- Aucun intérêt alors ; dépêchons-nous plutôt : vous tenez absolument à prendre une douche.
Je ne vais tout de même pas perdre la face !
Nous sommes à vingt minutes encore de l’hôtel ; un éclair vient de zébrer le ciel et nous
sentons les premières gouttes : l’averse nous rattrape.
- Courez au milieu du chemin, pas sous les arbres. C’est dangereux à cause de l’orage, dit Laurence.
- Là où on est sûr de se faire bien mouiller, réplique Sylvain.
- Attendez-moi ! J’ai peur de l’orage, s’écrie Alice.
- T’en fais pas, je reste avec toi.
Guillaume est un bon chevalier servant.
- C’est encore loin ?
- A mon avis, non... On est même très attendus... répond Sylvain à Emilie.
Il parle de mon oncle n°2 posté au bord du chemin... passablement furieux : « Mais qu’est-ce que vous fabriquiez ? Regardez dans quel état vous vous êtes mis. Vous ruisselez avec, en prime, le risque d’avoir attrapé un rhume. »
- Té ! Mes chaussures ! Elles sont tout’ tremp' !
L’accueil des autres membres de la famille n’est pas plus chaleureux... !
Par contre, les hôteliers ont eu la bonne idée d’allumer un feu dans le cantou. On s'assoit,
tous les enfants, sur les bancs de part et d'autre du foyer : ça nous console de tout.
Sur la table est posé un plat garni de saucisses du pays qu’accompagne un copieux aligot, de
quoi nous faire tous saliver.
- Alors, ce mystérieux animal ?
- ...
Laurence se met à chantonner...
- Allez... Ne nous fais pas languir plus longtemps.
- C’était... c’était... un chamois.
- Tu en es sûre ?
- J’ai pas raison ?
Elle s’adresse aux parents qui nous le confirment.
- A cause de la pluie, on ne pourra peut-être pas continuer la balade demain, dit Caroline.
- Mais non, Mademoiselle la pessimiste ! Ce n'est que de l'orage ; ça ne va pas durer, rétorque Emilie.
- Maiiis...
- Est-ce une interrogation ou un souhait, Caroline ? conclut malicieusement mon père.
Funeste soirée car à peine avons-nous eu le temps de battre les filles au flipper que mon
oncle intervient : « Vous avez encore sérieusement crapahuté aujourd’hui. Il faut aller vous
coucher dès maintenant pour être matinaux demain. La montagne vaut bien cet effort. »
- Bonne nuit à tous !
- Oui, oui, bonne nuit...
...J + 2...
- Quel est l’état de la météo ce matin ?
- Elles se sont encore chamaillées pour décider qui, des deux, porterait les biscuits !
C'est le début de la troisième journée. Nous voilà de nouveau sur le pied de guerre depuis... sept heures du matin.
- Tu crois qu’ils nous ont entendus ? s’inquiète Alice.
- Tu plaisantes ; ils ne nous auraient pas laissé faire ! je lui réponds.
- En tout cas, une expédition comme celle-là, ça valait le coup ! renchérit Guillaume.
- Té, j’te crois !
Nous arrivons au col du Pertus.
- Sachez les enfants que nous sommes au coeur même du volcan, fait remarquer mon père. Nous marchons à l’intérieur de l’ancien cratère qui a un diamètre d’environ quatre-vingts kilomètres.
Et il ajoute : « Guillaume, tu es assuré d’avoir le maillot à pois alors inutile de faire la course ! »
- « Eh, venez voir. » C'est Caroline qui nous appelle, tout excitée. « Nous brûlons : je suis sûre d’avoir trouvé le repaire du dahu. »
Nous accourons à toute vitesse. Elle est arrêtée près d'un trou entouré d'une barrière.
- Rien de rien ! se lamente-t-elle. Il est vide !
- On ne peut plus vide, ton fameux gîte, se moque Sylvain.
Il y en a d'autres semblables tout autour de là.
- Pour ne pas le louper, on va se séparer; chacun va vérifier un trou.
- Faites bien attention à vous, dit Rémi ; ce n’est pas un animal dangereux mais si on le surprend dans son sommeil, je ne sais pas comment il va réagir !
Aussitôt dit, aussitôt fait...
Quelques minutes plus tard, nous nous regardons tous mais... pas le moindre signal de réussite !
- Té, nous sommes bredouilles une nouvelle fois.
- Ce n’est pas de veine quand même avec tous ses abris ; pas un seul qui soit occupé ! se désole Guillaume.
Les parents, que nous avons devancés... ça va de soi, arrivent à leur tour.
- Ah ! vous êtes devant des pièges à loups. Ce sont des fosses au fond desquelles les hommes déposaient de la nourriture, de la viande essentiellement, qui permettait d'attirer le loup. Il lui était ensuite impossible de remonter à la surface. Elles ne servent plus maintenant puisque les loups ont disparu des parages ; c’est pourquoi elles sont peu profondes car elles ont été comblées avec de la terre.
- On n’y arrivera jamais.
- Moi, j’abandonne.
- T’en fais pas, ça v...
- Oui, on sait, ça va s’arranger !
Nous devons atteindre un nouveau sommet, l’Elancèze, et ensuite, nous passerons dans une autre vallée, celle de la Cère.
Pour le moment, nous traversons un sous-bois.
- Le soleil commençait à taper, il fait bon ici !
- Il y a peu de végétation, fait remarquer Laurence.
- Oui, car les rayons du soleil pénètrent moins facilement à travers les feuillages des arbres, dit Sylvain.
Guillaume émet un sifflement admiratif :
« bravo, tu es un spécialiste ! »
- Tu m’en vois ravi, lui répond mon cousin.
J’interrompts cet échange... ce qui vaut mieux : « J’entends un bruit suspect, pas vous ? »
- Si, on entend une sorte de cognement ; ça fait tac-tac-tac-tac.
- « J’y vais » nous lance Guillaume.
Et le voilà qui file à toute allure nous plantant tous là.
Nous restons un instant interloqués ; je propose : « Qu’est-ce qu’on fait ? On le suit ? »
- Tu sais où mène ce chemin ? demande Emilie.
- Non, aucune idée !
- Oui, eh bien, dans ce cas, très peu pour moi.
Nous sommes finalement de l’avis d’Alice.
Ca monte raide mais sur une courte distance puis nous sortons du sous-bois.
Devant nous, les gentianes jaunes dressent leurs tiges bien droites ; les oeillets roses émaillent le tapis vert bordant le sentier.
- Vous avez entendu le pivert tout à l’heure ? nous demandent les parents.
- C’est quoi un pivert ?
Caroline reçoit toutes les explications nécessaires tandis que nous faisons une halte.
- « Tiens, c’est curieux, je ne retrouve pas la plaque de chocolat achetée hier soir. On a dû l’oublier à l’hôtel. Je suis pourtant persuadée de l’avoir mise immédiatement dans la poche du sac » dit ma mère.
Personne ne bouge. Ce n’est pas le moment de se trahir !
- « Tiens, il me manque aussi un paquet de biscuits. » La remarque vient de ma tante cette fois. « Je suis sûre et certaine qu’il y était encore hier soir parce que j’ai déballé toutes les affaires pour ranger à nouveau le sac à dos. Vous n’auriez pas une petite idée sur le sujet, les enfants ? Je vous trouve soudainement bien silencieux ! »
- Mais où est donc passé Guillaume une fois de plus ? s’exclame mon père.
Ouf, ça va faire diversion !
- Mais c’est pas vrai, où est-il donc c’t animal ? dit-il en s’adressant à nous.
- Ben, on sait pas ; on l’a juste vu partir en trombe.
- Il va bien finir par nous rejoindre comme d’habitude.
- Il est hors de question de repartir sans lui ; quel chemin a-t-il pris ?
C’est ainsi que mon père et mes oncles s’engagent sur le chemin indiqué par nos soins qui conduit au village de Saint-Jacques, nous ont-ils appris.
...Bob fait reparler de lui !...
Une demi-heure plus tard, ni de Guillaume ni de paternels ! Nous commençons à nous faire du mauvais sang.
- Ouh, ouh ! je suis là.
Guillaume est en train d’agiter les bras ; il est sur le sentier à trente mètres de nous plus haut.
- Et vos pères qui ont disparu à leur tour ! Il ne manquait plus que ça.
- Partons à leur recherche, c’est la mode aujourd’hui, suggère Aline.
- Tu parles sérieusement ? rétorque sa soeur Charlotte. Tout ce qu’on va y gagner, c’est de se perdre nous aussi.
- Mais, je vous signale que je ne me suis jamais perdu, repartit Guillaume. La preuve, c’est que je suis là à côté de vous tandis que...
« Ils » sont de retour faute d’avoir rattrapé le fugitif !
- Pas de trace de cet individu. On a donc préféré revenir au point de départ. Il va entendre parler du pays.
Ce n’est pas le moment de se manifester. Nous ne bougeons même pas le petit doigt. Ils ont l’air vraiment en colère.
- Ah, te voilà toi ! Tu...
- Il ne fallait pas vous faire de souci à mon sujet ; je retrouve toujours mon chemin, pas de problème.
- Ben voyons ; la prochaine fois, tu es prié de ne pas jouer aux aventuriers sinon ta carrière de montagnard aura été de courte durée !
Nous voilà de nouveau sur la crête avec un paysage dont je ne me lasse pas : un océan de vert, de bleu... et de la compagnie, c’est absolument génial.
- Alors, tu en as vu un oui ou non ?
Guillaume nous tient en haleine depuis qu’il est revenu de son escapade... il fait son malin.
Nous traversons les herbages et croisons les inévitables troupeaux de vaches. On entend sonner les clarines. De gros blocs tout blancs sont posés dans l'herbe : ce sont des blocs de sel.
Alice s’arrête d’un coup : « vous avez vu le veau qui tête sa mère ! »
- T’approche pas surtout ; sinon, elles deviennent mauvaises ; elles protègent leurs petits, elles sont très maternelles, lui conseille Rémi.
- Oh, regardez qui vient là !
- Mais c’est notre ami Bob !
Le sieur « Bob » en effet arrive accompagné de son chien qu’il tient en laisse. Sa famille suit un peu plus loin derrière.
Soudain, changement d’atmosphère !
Une vache s’est approchée du chien tout en poussant un meuglement. Celui-ci, pris de panique, veut s’enfuir, entraînant avec lui son maître alors qu’ils longent la clôture en fil de fer barbelé. En un clin d’oeil, les bêtes se rassemblent autour d’eux formant ainsi un arc de cercle qui les emprisonne totalement. Le chien effrayé tire tellement sur sa laisse qu’elle finit par se casser et il se carapate sans demander son reste. Bob essaie de calmer les vaches avec des paroles rassurantes ; en montant sur des pierres au pied de la clôture, il réussit à enjamber celle-ci, retrouvant ainsi sa liberté. Seulement les vaches n’abandonnent pas la partie et se mettent à suivre la famille de Bob ; elles marchent à la queue leu leu derrière eux : une sorte d’escorte ! Pas de quoi être rassurés pour autant !
Nous suivons la scène avec le plus grand intérêt ! Heureusement que nous étions devant tout ce monde ; ça nous permet d’être aux premières loges.
- Très drôle !
- Enfin, parce que ça se termine bien.
- Quand je pense aux discours qu’il tenait ; trop fort ce type-là ! conclut Sylvain.
Nous sommes maintenant dans une pâture truffée de sauterelles vertes. Elles font des bonds à nos pieds au moment où nous foulons l'herbe.
- Ce n’serait pas l’heure de manger, par hasard ? demande Sylvain.
- Oui, tu as raison. On ne va pas se laisser abattre alors que notre randonnée s’achève bientôt.
Nous nous installons au pied d’un arbre et déballons nos provisions. Puis c’est la pause-café avant de redémarrer.
- C’est le journal d’aujourd’hui ? demande mon père.
- Oui, je l’ai pris ce matin en achetant le pain.
Et mon oncle de lui tendre quelques pages à lire.
Alice s’adresse à nous : « Que fait-on en attendant ? »
- Ca vous dit un « pouilleux » ? suggère Rémi.
Nous nous mettons en cercle pour la partie de cartes.
- Ca alors !
Nous tournons tous la tête vers mon oncle, intrigués par son exclamation.
- Que se passe-il donc de si important ?
- Vous ne devinerez jamais ! Il y a eu un cambriolage cette nuit dans la commune où nous avons dormi !
- Pas possible ! Dans ce petit village !
- Tenez-vous bien ; il y a eu effraction du local municipal où étaient entreposés les préparatifs de la fête du « 15 août ».
- Qui a pu faire ça ?
- Les soupçons se portent sur une bande de gamins... Oh, les vandales ! Ils ont tout saccagé : ils ont éventré des tambours, abîmé les costumes des majorettes, déchiré des lampions, drapeaux, banderoles... la liste est longue…
- Vraiment, quelle stupidité !
- « Qu’est-ce que... Que va-t-il leur arriver ? » demande Laurence, la voix un brin chevrotante.
C’est la seule capable de parler en cet instant !
- Les gendarmes mènent l’enquête. On en saura plus d’ici quelques jours.
- Ils vont les retrouver, tu crois ?
- Sans aucun doute. Ils parlent de gamins, ils doivent bien disposer déjà de quelques informations. Ils n’auront aucune peine à les identifier.
- Il est question de leur âge dans l’article ? intervient Sylvain.
- Oui, les gendarmes pensent qu’ils auraient entre 11 et 13 ans.
- Peut-être qu’il s’agit d’enfants de passage, en vacances ; ils peuvent être déjà repartis. Comme nous, par exemple, qui avons quitté le village ce matin.
Tous les regards se braquent vers Emilie ; nous la fixons avec des yeux ronds, éberlués ; a-t-elle besoin de faire ces commentaires ? Qu’est-ce qui lui prend ?
- Bon, ce n’est pas le tout ; si on veut retrouver nos pénates, il faut se décider à bouger.
Ma mère donne ainsi le signal du départ.
- Qu’est-ce que ça veut dire les pénates ?
- Patience. Tu pourras toujours consulter le dictionnaire à la maison d’ici peu de temps, répond Emilie à sa soeur.
- Maiiis...
- Oui, oui... Avance et tais-toi.
- Maiiis...
...Que d'évènements !...
Nous prenons nos distances illico presto ... ça va sans le dire !
- On ne les connaît pas. Ca ne sert à rien de raconter ce qui s’est passé. On ne va s’attirer que des ennuis... tempête Sylvain.
- On peut quand même les décrire ! réplique Laurence.
- Ah, parce que tu les as vus avec précision, toi, dans la nuit ! Tu es en mesure de dire leur taille, de donner la couleur de leurs cheveux, des vêtements qu’ils portaient ; chapeau ! continue Sylvain furieux.
- Tu oublies aussi qu’il va falloir expliquer ce que l’on faisait dehors au beau milieu de la nuit !
La remarque d’Alice nous laisse songeurs...
- Vous savez que les gendarmes peuvent nous soupçonner nous aussi... Après tout, quelqu’un a très bien pu remarquer notre manège, ajoute Emilie. Il vaut peut-être mieux prendre les devants.
- Oui, on n’a rien fait de mal. Il n’y a qu’à dire la vérité. Alice est complètement paniquée.
J’interviens à mon tour : « Non mais tu t’rends pas compte, la virée qu’on va prendre ! » Rien que d’y penser, j’en frémis.
- Té, j’vous dis pas ; ça va chauffer pour mon matricule !
- Oh, là là ! mais qu’est-ce qu’on peut faire ?
- Oh, arrête de geindre miss la pessimiste.
- Maiiis...
- Vous en faites pas. Ca va s’arranger.
Si Guillaume pouvait dire vrai pour une fois.
La balade se finit sur la route : notre terminus est le village de Thiézac ; et là, c'est plutôt pénible : nous avons mal aux genoux et aux orteils encore plus car ils butent contre le bout de la chaussure. Les vibrations de nos pas sur l'asphalte remontent le long des jambes. Nous tournons alors le dos à la route et marchons à reculons pour nous faciliter la tâche ; mais notre rythme en est ralenti !
De plus, nous avons quelques sujets d’inquiétude quant à la suite à attendre des évènements.
- Sans compter qu’on n’a toujours pas repéré le dahu !
- Oui, mais nous n’avons pas tout raté grâce à Emilie !
On était donc partis en expédition, la nuit précédente. Emilie avait exhibé un morceau de papier tout jauni et constellé de taches brunâtres -une sorte de parchemin nous avait-elle expliqué- trouvé dans le cantou ; il y était question d’une étrange maison à la sortie du village.
Nos chambres se trouvaient à l’étage au dessus de celles des parents. Nous avions battu des records de discrétion pour descendre les marches et ouvrir la porte de l’hôtel fermée par un loquet.
Nous parvenons à la sortie du village... enfin, l’autre sortie... car on a dû rebrousser chemin et retraverser tout le village : nous n’étions pas allés du bon côté.
- Comment est-elle la maison de « ta » baronne ? je demande à Emilie.
- Impossible de se tromper, on la reconnaîtra facilement ; sur la porte d’entrée, il y a un écriteau sur lequel est marqué : « Défense d’entrer » ; au volet d’une fenêtre, est accroché un panier à salade ; à l’autre fenêtre, est suspendue une cuvette bleue.
- Mais elle doit dormir à cette heure-ci !
- Tant mieux, on sonnera à la porte et ensuite, on se sauvera à toutes jambes. Caroline est toute désignée pour cette tâche.
- Mais, pourquoi moi ? Je suis la plus petite.
- Justement, tu es la plus agile et la plus rapide.
- Maiiis...
- Vous ne croyez pas qu’il est temps de rentrer ? gémit Alice.
- Pas avant d’avoir accompli notre mission, répond Emilie d’un ton impérieux. Tout est prêt ?
Emilie parle de la mixture qu’on avait préparée avec les ingrédients suivants : de la terre, des orties, des chardons, du poil à gratter...
Notre intention est d’en remplir la cuvette qu’on laissera sur le pas de la porte.
« C’est un engrais pour les légumes et les fleurs qu’elle cultive » : l’idée venait d’ Emilie. Elle voulait y mettre aussi de la bave de crapaud mais, même si on entendait bien ces petites bêtes, on n’avait pas réussi à en attraper.
- Allez... stop maintenant... c’est pas drôle ... et bête...
Le grondement qui répond à Alice cloue tout le monde sur place.
- Vite aux abris !
Nous ne sommes plus qu’à quelques dizaines de mètres de l’hôtel quand la foudre claque. Une bourrasque plie les branches des tilleuls et nous fait tous frissonner.
On se réfugie dans le renfoncement d’une grande porte d’étable. La pluie se met à tomber dru, un véritable déluge.
- On est condamnés à rester ici encore combien de temps ? balbutie Alice.
- T’en fais pas, ça va s’arranger.
... Dix minutes, dix longues minutes s’écoulent, le temps suffisant pour être à nouveau trempés et éclaboussés jusqu’à la taille.
- Quelles explications va-t-on donner aux parents ?
Alice semble de plus en plus inquiète.
- T’en fais p...
- Eh, qu’est-ce que...? La surprise est trop forte, je ne finis pas ma phrase.
On voit alors passer trois gars courant les jambes à leur cou. Ils semblent avoir un ou deux ans de plus que nous.
- Ceux-là, ils ont encore plus peur que nous.
- Mais que font-ils dehors à cette heure-ci ... ?
Nous tremblons à l’idée d’un éventuel comité d’accueil : et si jamais l’orage avait réveillé les parents ? Mais... ouf, tout est tranquille et nous regagnons nos chambres ... en poussant un grand soupir de soulagement.
- Tu t’es plu Caroline?
- Non, pas du tout. A la montagne, on monte, on descend, on monte, on descend! C'est pas drôle. Plus tard, je me baignerai tout le temps dans la piscine d'Emilie quand elle sera devenue une star comme prévu.
Mince ! Je viens d'écrire ça sur mon cahier.
- « Pour conclure, le volcanisme est un phénomène ... »
Hum... combien de semaines jusqu’aux prochaines vacances ?
...Epilogue...
- Elle porte réellement le titre de baronne. C’est une vieille femme acariâtre qui n’aime guère la compagnie... Elle est en réalité une personne âgée très isolée et esseulée.
Nous parlons de cette étrange femme avec nos parents.
- J’ai lu, dit Emilie, que dans sa maison, elle n’a ni l’eau courante, ni l’électricité ; elle va chercher l’eau dans un puits ou bien elle recueille l’eau de pluie ; la cheminée est son unique chauffage et aussi qu’elle s’éclaire avec des bougies.
- C’est un mode de vie qu’elle a choisi car elle a suffisamment de ressources pour disposer du confort moderne... une originale en somme. Aux fêtes de fin d’année, elle se transforme en « Mère Noël » !
- C’est-à-dire qu’elle se déguise en Père Noël ?
- Absolument et elle déambule ainsi dans les rues du village qu’elle parcourt plusieurs fois.
- Elle ne doit pas être si mauvaise au fond. Elle recherche tout simplement un peu d’attention, complète Aline.
- Exactement... Mais vous mangez à peine les enfants ce soir ! Pourtant, après la marche d’aujourd’hui, vous devriez être morts de faim... à moins que vous ne soyez morts de fatigue...
- C’est plutôt ça. Allez donc vous coucher; vous pouvez lire une demi-heure avant d’éteindre. On viendra vous dire bonsoir.
De brefs regards échangés, une mimique complice : c’est Laurence qui se jette à l’eau :
- C’est-à-dire que... Et bien, avant de monter, on a quelque chose à vous... raconter...
Dans le journal du lendemain, les identités des trois garnements sont révélées... Il s’agissait de garçons en vacances chez leurs grands-parents.
Quant au dahu... il ne perd rien pour attendre !
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